31/12/2016

À lire et à offrir : Manifestes incertains (Frédéric Pajak)

images-4.jpegVoilà une nouvelle qui nous réjouit : Frédéric Pajak a reçu, hier, le prestigieux Prix Médicis de l'essai pour son Manifeste incertain*, qui en est déjà à son troisième volume. L'œuvre de Pajak est aussi riche que singulière. Elle compte une vingtaine de livres, la plupart « illustrés » de ses propres dessins (mais le dessin, chez Pajak, n'illustre pas le texte : il l'accompagne et le prolonge).

Pour lui rendre hommage, je reproduis une note écrite il y a quelques années, à l'occasion de la publication de Humour, une biographie de James Joyce**. 

On ne présente plus Frédéric Pajak, dessinateur et écrivain né en 1955 dans les Hauts-de-Seine, mais vivant en Suisse depuis longtemps. Après s'être occupé de la revue artistique Voir, dans les années 80, il a publié son premier livre chez Bernard Campiche, en 1987. C'était un roman : Le Bon Larron. Mais l'ouvrage qui l'a fait connaître, c'est incontestablement L'Immense solitude, paru en 1999, et couronné par le Prix Dentan. Dans ce livre, Pajak invente une forme parfaitement originale, qui désormais est sa marque de fabrique : le texte et le dessin y sont si intimement liés qu'ils doivent se lire ensemble, à chaque page, d'un même regard. Ce n'est pas un livre illustré, ni une nouvelle forme de BD, mais un alliage à la fois fascinant et puissant entre les mots et les images, qui sont comme mis en miroir. Tantôt l'image reflète le texte, tantôt elle le prolonge, tantôt même elle prend son contre-pied : à chaque fois, pourtant, entre les mots et les dessins, il y a un décalage, qui s'avère être fécond.

Après Nietzsche et Pavese, après Apollinaire et ses Lettres à Lou, voici la vie d'une autre icône de la littérature mondiale : James Joyce et ses errances à travers l'Europe (Dublin, Paris, Trieste, Pola, Zurich,). Joyce toujours accompagné de la belle Nora et de ses deux enfants, au destin douloureux, Giorgio et Lucia. images-2.jpegJoyce toujours flanqué de son ange gardien Stanislaus, qui est aussi son frère et son homme à tout faire. Grâce aux dessins de Pajak (qui passe ici à la couleur, ce qui ne va pas toujours de soi, tant son dessin aux tensions dramatiques s'accommode mieux, à mon avis, du noir et blanc) nous suivons pas à pas, à la première personne, le chemin solitaire de l'auteur d'Ulysse. Une misère qui lui colle à la peau, des ennuis de santé, une absence presque totale de reconnaissance : voilà le lot du grand James Joyce - sans parler de son goût pour la dive bouteille (le vin blanc suisse plutôt que le whisky irlandais), de ses dépressions et des soucis qui lui cause la maladie de sa fille Lucia, schizophrène.

images-1.jpegMêlant sa vie à celle de Joyce, Pajak nous raconte l'histoire de son amitié pour Yves Tenret, complice de longue date et spécialiste du grand James. Comme dans ses précédents ouvrages, il s'agit donc d'une autobiographie croisée, d'un jeu de miroirs qui permet à Pajak de se mettre en scène (et en question) dans son travail. Même si, dans Humour, la paraphrase semble trop abondante (il existe déjà des dizaines de biographies de Joyce), le résultat est remarquable par son pouvoir d'évocation.

* Frédéric Pajak, Manifeste incertain, éditions Noir sur Blanc, 2014.

** Humour, une biographie de James Joyce, par Frédéric Pajak, PUF, 2001.

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30/12/2016

À lire et à offrir : Black Whidah (Jack Küpfer)

images-7.jpegC'est surtout comme poète que s'est fait connaître Jack Küpfer, né à Moudon en 1966, imprimeur, puis marin au long cours. On lui doit en effet une Anthologie de la poésie romande d'hier à aujourd'hui (Favre, 2007), ainsi que plusieurs recueils de poèmes. 

Mais aujourd'hui, avec Black Whidah*, il abandonne les rivages éthérés de la poésie romande — toujours en quête de la rose bleue qui faisait tant rire Frisch ! — pour oser se lancer dans un voyage plein de périls et de péripéties. Car Black Whidah est d'abord un grand roman d'aventures. Chaque phrase est lancée comme une flèche. Et le lecteur, pas à pas, mot à mot, avance dans cette jungle foisonnante (et luxuriante) comme on traverse une mer agitée. On est loin des sanglots longs des violons nombrilistes ou des tourments d'écrivaines vaines en mal d'inspiration…

images-6.jpegIci, avec Küpfer, on part pour le grand large : la mer, toujours recommencée, le commerce des esclaves, l'histoire de l'Afrique négrière qu'il ne faut jamais oublier. On est en 1808. Le héros du livre, Gwen Gordon, écossais de naissance, puis marin et pirate à ses heures, accompagne un riche capitaine dans les forêts mortelles d'une région imaginaire, le Whidah, berceau de la magie vaudou. Bien sûr, rien ne se passera comme prévu. Et les péripéties abondent dans ce roman au souffle épique, très bien écrit, qui nous entraîne sur les traces (pas encore effacées) des négriers. 

L'aventure, ici, va de pair avec une critique sociale qui n'est jamais binaire, ou dogmatique. C'est tout l'intérêt du roman. On se prend d'affection pour ce Gordon (lointaine réminiscence de l'Ingénu de Voltaire?) qui traverse la vie comme un bateau la haute mer. Le port se fait attendre, comme toujours. Mais une fois arrivé, le corps couvert d'embruns, on ne peut que se dire : quelle aventure ! Et quel livre !

* Jack Küpfer, Black Whidah, Olivier Morattel, éditeur, 2014.

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29/12/2016

À lire et à offrir : Monsieur vitesses(Maxime Maillard)

data_art_8396709_news624.jpgC'est un petit livre très étrange, Monsieur vitesses* de Maxime Maillard (né en 1982 dans le canton de Vaud) : ni essai, ni roman, un peu récit autobiographique, mais surtout mosaïque de saynètes poétiques qui sautent souvent du coq à l'âne, pour donner de la vitesse à l'écriture, et composent, au final, une sorte d'« essai en immersion », comme dirait l'auteur : un portrait diffracté.

Cette discontinuité fait à la fois la force et la faiblesse de ce Monsieur vitesses qui entraîne le lecteur sur les pistes de la nature (très présente dans le livre) et de son imagination débridée. Mais disons-le : surtout la force. On saute, on gambade, on escalade des talus, on franchit des ruisseaux : le narrateur, après avoir longtemps cherché sa voie, devient ce jardinier qu'il a peut-être rêvé d'être, dans une autre vie. Il ausculte alors les paysages, parle aux oiseaux comme aux arbres, se sent chez lui dans ce pays qu'il chante avec des mots forts et beaux. « Nous buvions du Spritz autour d'une lady apocalyptique. J'avais la bagnole. Eux, le caprice. »

Il y a de nombreuses trouvailles, belles et profondes, qui jaillissent de cette écriture comme autant d'étincelles qui « jamais ne s'éteignent, et jamais ne s'allument. » Unknown.pngEt ces trouvailles forment un tableau (un portrait en mouvement) tout en nuances et en anfractuosités, en  petits gouffres et en puits de lumière.

La faiblesse, c'est bien sûr le côté décousu de cette course à l'abîme. On aimerait quelquefois que l'écriture soit plus tenue, plus sobre encore, que le fil du récit nous entraîne vers des régions encore plus sauvages et inconnues des cartes contemporaines. Mais cette (petite) faiblesse fait aussi tout le charme de ce Monsieur vitesses qui est davantage qu'un exercice de style, ou que le résultat d'un atelier d'écriture : une vraie réussite.

* Maxime Maillard, Monsieur vitesses, éditions d'autre part, 2014.

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28/12/2016

À lire et à offrir : Balkanoïa (Jean-François Berger)

DownloadedFile-1.jpegJean-François Berger n'est pas un inconnu : il a travaillé longtemps pour le CICR, est un peintre remarquable et a publié plusieurs livres, en particulier sur la guerre en ex-Yougoslavie. Il nous donne aujourd'hui un livre déchiré, et déchirant, qui parle de guerre et de folie, des hommes et de sa fille, Morgane, à la santé fragile, qui ne trouve pas sa place dans le monde « normal ».

Le prétexte de ce livre au titre original (un mot-valise mêlant paranoïa et Balkans*), c'est un voyage que l'auteur doit faire à Vucovar, en Croatie, pour le compte de la RTS. C'est là qu'il a assisté, vingt ans plus tôt, à la chute de la ville et à l'exécution de centaines de prisonniers. DownloadedFile.jpegReplongeant dans ses souvenirs et retrouvant sur place un ami qui a participé, lui aussi, à ce drame, il repense à sa fille, Morgane, que ses problèmes psychologiques obligent à demeurer dans une institution.

La folie de la guerre et les crises de Morgane, le désir des hommes d'infléchir le destin, l'amour sans condition d'un père pour sa fille : tels sont les thèmes que tisse ce livre déchirant, qu'il faut lire comme un témoignage, très bien écrit, d'un homme aimant et déchiré.

* Jean-François Berger, Balkanoïa, éditions de l'Aire, 2013.

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27/12/2016

À lire et à offrir : À l'abri des regards (Anne-Frédérique Rochat)

images-7.jpegParticipant, en 2013, à la première édition de Parrains-Poulains (où elle était associée à Amélie Plume, à gauche sur la photo), Anne-Frédérique Rochat (née en 1977 à Vevey) n’en est pas à son coup d’essai. Comédienne de formation, elle a écrit près d’une dizaine de pièces de théâtre dont la plupart ont été jouées sur les scènes romandes. Parallèlement à l’écriture scénique, Anne-Frédérique Rochat construit, livre après livre, sa maison romanesque.

Son premier livre, en 2012, Accident de personne*, invitait le lecteur à découvrir un univers parfaitement singulier, entre rêve et réalité, tout à la fois ancré dans les réalités matérielles et dérivant, à la moindre occasion, vers les contrées sauvages de l’imaginaire. Car les personnages d’Anne-Frédérique Rochat sont tous hantés par un rêve douloureux, le plus souvent ignoré d’eux-mêmes, qui prend la forme d’un souvenir d’enfance ou d’un secret de famille.

Ainsi, dans ce premier roman, l’histoire de Charline, qui perd le goût d’aimer, de vivre et de créer images-11.jpeg(elle est peintre) et croit le retrouver en s’immisçant dans la famille de Viviane, une camarade de classe qui vient de mourir. Ce qu’elle va découvrir, en entrant dans cette nouvelle famille, c’est un souvenir oublié (ou refoulé) : lorsqu'elle était enfant, Charline a perdu sa sœur jumelle, qui s'est jetée du balcon de la maison familiale en croyant qu'elle pourrait s'envoler.

images-10.jpegLe deuxième roman d’Anne-Frédérique Rochat, Le sous-bois**, est encore une histoire de famille — non anormale, mais atypique. Le père et la mère ne songent qu’à s’envoyer en l’air, tandis que la fille aînée, quarante ans et vivant toujours avec eux, semble tenir le gouvernail de la famille d’une main de fer. C’est elle qui va mener son petit monde en vacance dans une maison perdue au milieu de la forêt. Et là, bien sûr, dans ce nouveau décor, à la fois naturel et fantastique, l’abcès familial va crever…

Le dernier roman d’Anne-Frédérique Rochat, À l’abri des regards (2014)***, repose lui aussi sur un secret de famille, mais abordé, ici, par quatre voix différentes, car il s’agit d’un roman polyphonique.

Le premier personnage à prendre la parole, c’est Anäis, mère de deux petites filles, qui décide de quitter, provisoirement, sa famille, parce qu’elle n’en peut plus de « faire semblant », de jouer un rôle, ou même plusieurs rôles (mère, épouse, fille) qui ne lui conviennent plus. Elle est mal dans sa peau et souffre de troubles alimentaires : « j’essaie de me convaincre que ce n’est pas la mer à boire de mettre ces aliments dans ma bouche et de les avaler. » Brusquement étrangère à elle-même, elle regarde son mari et ses deux filles comme des extraterrestres, projetant sur elles ses pensées les plus sombres et les plus intimes : « tu es un gouffre, un puits sans fond, une mer noire, un ventre vide qui aspire et qui engloutit. » Cette crise, Anaïs devra la surmonter en prenant ses distances d’avec les siens, pour mieux respirer, et tenter de comprendre ce qui lui noue la gorge.

C’est sa petite fille, Maëlis, sept ans, qui prend ensuite la parole. La cellule familiale est passée au scanner de son regard aigu. Des détails apparaissent, des images, des obsessions enfantines. images-9.jpegOn perd un peu le fil, non d’Ariane, mais d’Anaïs. Pourquoi cette crise ? Ce mal de mère ? Le secret, évoqué en fin de chapitre, n’est pas encore dévoilé. Il surgit lors d’une conversation entre les grands-parents.

« On devrait lui dire la vérité au sujet de sa mère. »

Ainsi lâchée, cette phrase apparaît comme une bombe à retardement dont Maëlis est la dépositaire involontaire et qu’elle va transporter, avec angoisse, jusqu’à l’explosion du secret.

Dans la troisième partie, c’est Basile, un veuf sexagénaire ne se consolant pas de la mort de sa femme, qui prend la parole. Il partage son appartement avec Anaïs qu’il a recueillie comme un oiseau blessé. Taxidermiste de formation, il aime à s’enfermer dans son atelier pour embaumer ses animaux. C’est ainsi, également, par une jolie métaphore, qu’il va « redonner vie » à sa colocataire. Il lui prépare de bons plats, lui rend le goût de vivre et de manger. « Je suis un peu son sauveur, écrit-il. Une sorte de prince charmant. Il est temps qu’elle se réveille de son sommeil, la belle au bois dormant. » Ces deux « naufragés de la vie » vont insensiblement se rapprocher — un peu, beaucoup, mais sans se brûler les ailes à la flamme d’un amour impossible.

On change de style et de ton, encore une fois, dans la quatrième partie du roman en découvrant les lettres que la mère d’Anaïs lui a écrites, en 1979, quelques semaines après sa naissance.

« Je ne suis pas un monstre, juste une femme fragile, à un moment donné, dépassé par la vie et ses responsabilités. »

En même temps qu’elle apprend que sa mère est vivante (on lui avait toujours dit le contraire), Anaïs apprend que cette mère l’a abandonnée. Pas tout à fait, pourtant, car elle lui écrit encore, de temps en temps, des lettres qui tentent de garder le contact, mais qu’elle n’ose pas lui envoyer.

« S’il te plaît, donne-moi de tes nouvelles. J’ai besoin de savoir ce que tu penses de moi. Si tu m’aimes un peu. Si tu m’as pardonné. »

Le secret de famille, entretenu par la coalition des proches, c’est le mal de mère, thème filé tout au long du roman. Dès la naissance, la mère manque, ou disparaît, laissant une blessure inguérissable : Gilda, abandonne sa fille pour poursuivre ses rêves de comédienne et lui transmet, comme un fardeau maudit, ce mal-être vital, encrypté dans son inconscient.

Les lettres de Gilda, tantôt émouvantes et tantôt pathétiques, essaient de renouer des liens avec sa fille abandonnée. Elles sont écrites sur le ton de la confidence et de la complicité, mais elles sonnent faux, car elles sont adressées à une fille imaginaire, non de chair et de sang, une fille dont la vie a été empoisonnée par l’abandon et le mensonge.

En fin de compte (et de conte), la vérité est révélée, c’est-à-dire rétablie, le secret dévoilé, tout semble rentrer dans l’ordre.

Moment de la catharsis : la vérité agit comme une délivrance, un pas de plus vers la liberté : pour Anaïs, c’est une seconde naissance.

Mais la lumière (et la violence) de cette révélation n’a laissé personne indemne.

* Anne-Frédérique Rochat, Accident de personne, roman, éditions Luce Wilquin, 2012.

** Le sous-bois, roman, éditions Luce Wilquin, 2013.

*** À l’abri des regards, roman, éditions Luce Wilquin, 2014.

26/12/2016

À lire et à offrir : Une Liaison dangereuse (Marie Céhère-Roland Jaccard)

images-4.jpegFaut-il répondre aux inconnus qui vous écrivent — surtout si ces inconnus sont des femmes ? Pourquoi répondre ? Et quelle attente, quel désir, quel espoir, s'empare alors des deux correspondants ?

Tout commence par un échange de messages sur Facebook : Marie Céhère, jeune étudiante en philo, écrit à Roland Jaccard, nihiliste japonisant, pour lui dire simplement qu'elle apprécie les vidéos qu'il poste sur YouTube. C'est Marie, dans ce livre, qui lance la première flèche (ou la première bouteille à la mer). Le dandy lui répond, un peu désabusé. Commence alors une liaison virtuelle, haletante et poignante, que le lecteur découvre en live, si j'ose dire. Les courriels s'échangent à la vitesse de la lumière. On dirait une de ces parties de ping-pong dans lesquelles l'écrivain lausannois excelle. Ça va vite. Tous les coups sont permis (et même de dire la vérité). Chacun sert à son tour et tente de remporter le point.

images-3.jpegOn assiste, en direct, à la naissance de quelque chose qui pourrait être l'amour, ou l'amitié, ou la tendresse. Une liaison dangereuse, quoi. Qui sait ce qu'il y a au bout des mots ? Au fur et à mesure du livre, les mails s'échangent de plus en plus vite, à toute heure du jour ou de la nuit, la fièvre gagne les deux épistoliers. Le philosophe américain John Searle dirait que le langage, ici, devient performatif, puisque les mots se réalisent (ils font ce qu'ils disent).

Étrange expérience, aussi, pour le lecteur fasciné par cet échange fiévreux et qui se demande sans cesse ce qui va advenir aux amants-amis. Le suspense, dans ce livre, est presque insoutenable ! Il dure jusqu'au moment de la rencontre : une soirée mémorable dans un restaurant japonais avec un prof d'université, une étudiante lausannoise et lesbienne, Marie et Roland, qui se demandent ce qu'ils font là. On se sépare (ou pas) dans la rue. On se retrouve rue Oudinot. Ce qui arrive ensuite est leur affaire…

Ces échanges passionnés occupent l'essentiel de ce bref et intense roman. Ils sont encadrés par des textes écrits au singulier par chacun des deux protagonistes. Marie se glisse dans la peau de Cécile de Volanges (en attendant d'être un jour Madame de Merteuil !) et Jaccard dans celle de Valmont. Et la liaison qui naît sous nos yeux porte tous les dangers : c'est le risque que courent les amants qui s'écrivent.

* Marie Céhère et Roland Jaccard, Une Liaison dangereuse, L'Éditeur, 2015.

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25/12/2016

À lire et à offrir : La petite galère (Sacha Després)

images-3.jpegIl  y a une étrange poésie dans le récit intense et tourmenté de La Petite galère*, de Sacha Després. Le titre fait référence à une célèbre série américaine : La petite maison dans la prairie, qui mettait en scène, on s'en souvient, une famille à peu près parfaite dans les plaines de l'Ouest.

Ici, bien sûr, c'est le contraire : Sacha Després (peintre, plasticienne) fait la chronique d'une famille à la fois ordinaire et poursuivie par le malheur. Les parents se sont rencontrés dans les années 80. Ils ont cru à l'amour fou, ont traversé tous les rites de passage du mariage, ont fait un enfant, puis un second pour essayer de sauver leur couple. Mais le malheur a frappé à la porte. La mère se suicide avec des somnifères. Le père déserte le foyer et se met à boire. Restent deux sœurs, qu'un écart de dix années sépare, qui vont vivre une relation très fusionnelle.

images-2.jpegLa chronique douce-amère se transforme en roman d'apprentissage. Car l'aînée des deux sœurs, Marie, entreprend d'initier Laura, la cadette, aux ruses de l'amour. Elle va écrire au prof dont sa sœur est amoureuse des lettres enflammées, puis organiser un rendez-vous dans une loge de l'Opéra Bastille (scène chaude et très réussie). La grande sœur fusionnelle se révèle alors une manipulatrice de premier ordre. Et le malheur s'acharne sur La Prairie : Marie rencontre une sorte de traîne-patins, expert en beaux discours, Jack, qui peu à peu, à force de paroles lénifiantes et de fumette, va transformer la vie des deux sœurs en vraie galère. 

Cette galère n'est petite que par litote : la fin du roman basculera dans la tragédie. Et c'est tout le talent de Sacha Després de décrire cette lente et inexorable descente en enfer avec des mots doux et précis, avec humour et sensibilité. Ce qui donne au récit (qui n'est trash qu'en apparence) un véritable souffle épique et poétique.

L'auteur sera présente au Salon du Livre de Genève. Profitez-en !

* Sacha Després, La Petite galère, roman, L'Âge 'Homme, 2015.

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23/12/2016

Donald Trump est une aubaine !

images-2.jpegOn ne va pas refaire l'histoire: avant l'élection américaine, pas un journal, pas une radio, pas une télévision ne misait un kopek sur Donald Trump. Au contraire : soutenue par une campagne médiatique d'une rare unanimité, son adversaire Hillary Clinton avait déjà partie gagnée. On connaît la suite (et la fin) : victimes de leur aveuglement, vivant dans le déni de la réalité, les médias se sont trompés sur toute la ligne.

Les artistes américains, en particulier, ont soutenu en masse la candidate démocrate. De Beyoncé à Robert de Niro, de Matt Damon à Barbra Streisand, de Meryl Streep à George Clooney, en passant par Steven Spielberg et Bryan Cranston, tout le gratin d'Hollywood a mouillé sa chemise pour Hillary en l'aidant à réunir les millions  nécessaires à sa campagne par des dîners de charité ou des concerts bénévoles. On ne peut pas imaginer soutien plus important !

images-3.jpegEn face, rien, ou presque.

Clint Eastwood, républicain de sang, a soutenu du bout des lèvres Mr Trump, qu'on a vu entouré de catcheurs (à la retraite), de rappeurs (Kanye West) et de vieilles gloires de la chanson country-western. C'est dire l'avenir culturel que nous prépare le plus démagogue des présidents américains, élevé au biberon de la télé-réalité, du catch et des jeux video !

images-6.jpegAvec Trump, côté culture, c'est la régression assurée.

Zéro pointé.

Et si cet écroulement culturel (voire même mental) était une aubaine pour les artistes américains ? 

Face à un homme dont la seule culture est l'argent, l'arrogance du self-made man, l'inexpérience politique, les artistes n'ont pas le choix : ils doivent entrer en résistance. Travailler comme jamais au réveil des consciences. Dénoncer les injustices. Clamer leurs désaccords. images-7.jpegSortir de leur cocon (on parle aujourd'hui de zone de confort) pour faire trembler le monde, comme Bob Dylan, le plus fameux Prix Nobel de Littérature, l'a si bien fait depuis 50 ans. 

Un Président pareil, qui ne s'exprime que par tweets de 140 signes (souvent bourrés de fautes), est incapable de faire la différence entre un Rothko et un Monet, n'écoute que de la musique country, n'a jamais lu un livre de sa vie, un président pareil est une chance pour les artistes de son pays.

Et quelle source d'inspiration ! Inépuisable…

Alors, bardes états-uniens, mes frères d'arme, réveillez-vous ! Chantez ! Peignez ! Hurlez votre révolte, votre colère, vos indignations ! Imaginez des cités utopiques ! Des nouveaux rythmes ! Des mélodies inoubliables ! Montrez qu'un autre monde est possible ! 

Donald Trump n'est qu'un accident de l'histoire.

09:55 Publié dans all that jazz | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : trump, usa, artistes, george clooney, clint eastwood, bob dylan | | |  Facebook

À lire et à offrir : De père à père (Pierre Simenon)

images-2.jpegQue faire d'un père qui écrit six à dix livres par année, et qui fanfaronne (face à Fellini, autre grand fanfaron) d'avoir possédé 10'000 (dix mille!) femmes dans sa vie ? Quelle place trouver dans la famille d'un démiurge ? Y a-t-il, d'ailleurs, dans cette folie, une place pour les autres ?

C'est le propos du livre de Pierre Simenon, De père à père*, qui tient à la fois du recueil de souvenirs et de l'examen de conscience. Le prétexte en est simple, mais subtilement traité : Pierre Simenon doit traverser les États-Unis, d'ouest en est, et quitter la Californie pour s'en aller rejoindre sa femme et ses enfants dans le Vermont. La traversée, qui dure presque une semaine, lui donnera l'occasion de se pencher sur son passé, d'évoquer une foule de souvenirs, et de renouer le dialogue avec Georges, le démiurge, son père, devenu la statue du Commandeur.

Longtemps confiné dans le rôle de « fils de », Pierre Simenon parle aujourd'hui à Georges en tant que père. De père à père. images-3.jpegIl cherche une impossible égalité dans ce dialogue posthume (Georges est mort en 1989). Une nouvelle place dans la fratrie. Il n'est pas seuls, comme on le sait, dans le « clan Simenon ». Il y a le frère aîné (fils du premier mariage de Georges), Marc Simenon, né en 1939, scénariste et réalisateur de cinéma, qui épousera l'actrice Mylène Demongeot. Marc mourra accidentellement chez lui en 1999. Il y a ensuite Johnny, né en 1949.
images-5.jpegEt enfin Marie-Jo, né en 1953, qui tentera une carrière de comédienne à Paris, avant de se tirer une balle dans le cœur en 1978. La mort de Marie-Jo est au centre du livre de Pierre : on l'attend, on la redoute, on la pressent avec effroi. Cette fille trop sensible, très fragile, probablement abusée par sa mère, images-4.jpegqui considérait son père comme un Dieu : « tu étais mon Dieu concret, la force à laquelle je me raccrochais… »…

Dans son récit, Pierre essaie de dénouer l'écheveau des névroses familiales. Il ne s'attribue jamais le beau rôle. Il n'accable pas son père non plus, même s'il lui fait, depuis sa mort, quelques reproches (voir ici la dernière interview de Simenon). Le témoignage qu'il livre est plutôt une charge contre sa mère, Denyse Ouimet, qui a manipulé ses enfants et accusé son mari de tous les maux. On apprend peu de choses nouvelles sur la vie du grand Georges (la biographie** de Pierre Assouline nous la livre intégralement). Mais Pierre éclaire certains épisodes — essentiellement la période lausannoise — d'une lumière empathique.

Au final, cela donne un récit haletant, non dépourvu d'angoisse (on ne sait jamais comment cela va se terminer), qui est à la fois un hommage au Père, de père à père, et une tentative de réconciliation avec un passé (une dette, un don) particulièrement lourd à porter.

* Pierre Simenon, De père à père, Flammarion, 2015.

** Pierre Assouline, Simenon, Folio.

22/12/2016

À lire et à offrir : Cellulose (Guy Chevalley)

images-2.jpegLe titre, à première vue, n'est pas très engageant : la cellulose est une fibre constitutive du bois, qui entre dans la composition du papier, mais que l'homme ne peut digérer. Pourtant Morlan, l'un des protagonistes de Cellulose* de Guy Chevalley, dévore un dossier, qu'il croyait perdu, pour éviter la honte de dire qu'il l'a retrouvé ! Cette crise de papyrophagie va bientôt toucher d'autres personnages du roman, comme dans une pièce de Ionesco où tout le monde est frappé de rhinocérite…

On le voit : tout démarre sur les chapeaux de roue. Un employé sans histoire (et qui ne veut pas en avoir) se trouve brusquement pris dans un engrenage fatal, dont il ne se sauvera qu'en devenant lui-même un criminel. L'intrigue de Cellulose est un peu mince, mais diablement bien entortillée par Guy Chevalley, dont c'est le premier roman. L'essentiel est ailleurs : dans la galerie de personnages étranges et hauts en couleur ; dans le rythme du récit, qui est haletant ; dans la langue, enfin, de Chevalley qui frappe par sa justesse et sa verve.

images.pngLes Chuques d'abord, Gustave et son épouse Éliane, obsédés par les poules qu'ils élèvent et les bonnes manières : un couple qu'on dirait droit sorti de Belle du Seigneur (les Deume), surprenant et coincé — si genevois.  Les van Driessche, ensuite, dont la femme, Isabelle, a quitté le domicile conjugal et abandonné ses trois insupportables rejetons au père irresponsable (très belle description d'un dîner au McDo!). Il y a enfin Lisa Knecht, une psy excédée par ses patients, sur lesquels elle balance une partie de son mobilier. Sans oublier un infirmier qui n'aime pas les femmes et quelques dirigeants d'entreprise qui croient faire votre bonheur en vous offrant une promotion que vous ne souhaitez pas…

Cellulose commence comme une nouvelle de Gogol (Le Nez, par exemple), mais tourne bien vite à la farce, une farce énaurme, les personnages étant happés dans une spirale vertigineuse qui les entraîne loin de tout réalisme. Et cette farce, avouons-le, est éclatante de santé ! Quelle jouissance à brosser, puis à accompagner ces personnages à la fois singuliers et banals ! À chaque ligne, on revit le plaisir que l'auteur a goûté en les mettant au monde (et en scène). Il y a du souffle et du talent dans ce premier roman prometteur en diable.

La première édition de Cellulose est épuisée, nous souffle son excellent éditeur Olivier Morattel. Ne ratez pas la seconde édition !

* Guy Chevalley, Cellulose, roman, Olivier Morattel Éditeur, 2015.

21/12/2016

À lire et à offrir : Désir d'enfant (Marc Bressant)

images.jpegOn voyage beaucoup avec Marc Bressant (qui fut ambassadeur de France), et l’on ne s’ennuie jamais. On se balade dans l’espace et le temps, de Vienne à Guernesey (avec l’infatigable Hugo qui aimait tant les femmes et la littérature), de la Scandinavie aux côtes du Pays de Galles, mais aussi de la Préhistoire au XIXe siècle. On croise mille et un personnages singuliers, taraudés dans leur chair par un obscur Désir d’enfant*. On les rencontre, on les écoute, on se prend d’affection pour les confidences qu’ils nous font, l’air de rien, dans chacune des nouvelles qui composent ce recueil épatant.

Au centre du livre, donc, ce mystérieux besoin, pour l’homme comme pour la femme, de se prolonger en se reproduisant, de laisser une trace vivante de son passage sur terre, de dépasser sa finitude ou encore, plus prosaïquement, de perpétuer l’espèce. Marc Bressant en explore toutes les facettes, les plus ordinaires comme les plus crues et les plus insolites.

Car ce besoin, souvent enfoui dans la chambre noire de notre identité, touche à peu près tout le monde. Ainsi le Général Haudemain qui s’écrie un jour, à la grande stupeur de ses invités : « J’ai toujours rêvé d’être mère ! » Ou ces deux cœurs solitaires, si peu faits pour l’un pour l’autre, qui se retrouvent sur une plage galloise pour soigner un chagrin d’amour. Ils défient l’eau glacée et nagent, chaque jour, jusqu’au radeau qui scellera leur union (hasardeuse, mais fertile). Ou encore cette jeune néanderthalienne, en proie au mal d’enfant, qui brave tous les dangers pour aller retrouver le père de ses enfants, déjà bien occupé, dans sa grotte obscure, à lutiner d’autres femelles.

images-2.jpeg« Instinct vital, avancent les bons auteurs quand ils veulent fonder le désir d’enfant, ou bien encore pulsion d’éternité, désir de normalité sociale, sans oublier l’amour, une motivation qui, après tout, en vaut d’autres. La seule certitude, c’est qu’à la faveur de la pilule et du sperme pour chacun, et de ce qui en découle, le libre-arbitre pour tous, le besoin d’engendrer est devenu une névrose qui s’est installée en maître chez les humains. »

 Cette névrose (« Vous avez des enfants ? »), qui est au cœur de la vie moderne, Bressant en explore les secrets, parfois inavouables. Et le lecteur prend un malin plaisir à croiser le destin de ces personnages hauts en couleur qui viennent raconter leur histoire. Il y a du Nabokov dans ces nouvelles finement ciselées, d’une ironie douce-amère, qui jette une lumière crue sur l’humaine condition. Et Proust, certainement, aurait adoré ces Mardis d’un divan russe où la baronne Eugénie d’Ausseville ouvre son cœur à son amie de trente ans, la comtesse de Mérignac, en lui contant les ruses qu’elle a dû déployer pour séduire son mari, autrefois grand coureur de jupons. Ici, contrairement à la norme en vigueur, c’est l’amour qui met un frein au désir d’enfant. « Nous nous sommes trop aimés, dit la baronne. Pas un instant nous n’avons éprouvé l’envie d’associer quiconque à notre histoire. »

Deux ans après Brebis galeuses et moutons noirs (voir ici), images-3.jpegMarc Bressant interroge le mystère du mal d’enfant en quatorze nouvelles qui sont autant de fables drôles et édifiantes, qui se dévorent sans restriction.

* Marc Bressant, Désir d’enfant (et autres nouvelles), éditions de Fallois, Paris, 2016.

20/12/2016

Je suis mort un soir d'été (Silvia Härri)

images-5.jpegEn lisant Je suis mort un soir d'été*, le premier roman de Silvia Härri, on ne peut s'empêcher de penser au beau film de Marco Tullio Giordana, Nos plus belles années (La meglio gioventù) : même évocation de la maladie mentale, des fameuses inondations de Florence et des anges de la boue, même périple à travers l'Italie des années de plomb (1970-80). Mais la comparaison s'arrête là. Alors que le film de Giordana ressuscite l'épopée d'une génération, le roman de Silvia Härri s'attache à un drame plus intime : un secret de famille (l'un des thèmes de prédilection de la littérature romande). 

C'est Pietro qui raconte ici son histoire, et dévoile peu à peu le secret qui le hante : la maladie de sa petite sœur (autisme ? maladie dégénérative ?), très vite envoyée en institution. images-3.jpegCe secret va le poursuivre jusque dans sa nouvelle vie, quand il s'installera en Suisse, à Genève, pour faire le tramelot, puis entreprendre des études d'architecte. Pourquoi garde-t-il ce secret ? Sans doute par lâcheté, ou par désir de rompre définitivement avec son passé. 

Appelé au chevet de sa sœur en fin de vie, Pietro se retrouve confronté à un passé qu'il croyait oublié, mais qui ne passe pas. Maladie, gangrène des rapports familiaux, fuite et exil, folie. Il y aurait là matière de plusieurs romans ! images-2.jpegSilvia Härri effleure beaucoup de thèmes sans jamais les approfondir, ce qui a pour effet que le lecteur baigne dans un flou artistique qu'il aimerait voir se dissiper. Il n'échappe pas, non plus, à quelques puissants clichés sur Genève et la Suisse (« C'est encore une ville grise, froide, pleine d'immeubles anonymes et de gens sur leur quant-à-soi. ») Je suis mort un soir d'été ressemble à l'ébauche d'un roman qui pourrait être mieux construit, et allégé de ses scories un peu conventionnelles.

* Silvia Härri, Je suis mort un soir d'été, Bernard Campiche Éditeur, 2016.

À lire et à offrir : La Dame rousse (Olivier Beetschen)

images.jpegIl y a, au cœur du dernier livre d'Olivier Beetschen, La Dame rousse*, une légende fascinante : celle des « Fils de l'aigle », une famille au destin tragique (et glorieux) habitant une vallée perdue de l'Oberland bernois, dont les enfants, au XVe et XVIe siècle, s'illustrèrent comme farouches mercenaires lors des sanglantes batailles de l'époque. L'histoire de ces trois « fils de l'aigle » occupe la partie centrale du roman, ainsi que la légende de la dame rousse, une femme mystérieuse débarquant un jour chez les « farouches », après avoir vaincu col et glacier en plein hiver, puis disparue dans la nature, et qui devint leur mère. Cette dame rousse — son fantôme — hante encore la région, comme l'imagination des voyageurs.

Cette légende, magnifiquement racontée par Beetschen (qui trouve ici une occasion de déclarer son amour à la montagne), obsède deux amis d'enfance, Luc Riesen et Alain Baud, qui entreprennent une ascension périlleuse en revenant sur les lieux de la légende de Pirmina. Car La Dame rousse est aussi l'histoire d'une amitié entre deux hommes, malheureux en amour, qui se connaissent depuis trente ans. Alain Baud est guide de montagne, féru de légendes et possède un caractère bien trempé, tandis que Luc Riesen, sortant à peine d'un divorce douloureux, cherche un sens à sa vie, interroge la nature et reste fasciné par la légende que son ami lui raconte.

Ces deux récits (la légende de Pirmina et l'amitié entre deux hommes) s'entrelacent de manière très subtile, égarant quelquefois le lecteur, qui perd le fil. On aimerait en savoir plus sur ces deux hommes, compagnons d'infortune, si différents et si proches l'un de l'autre, sur leur quête de sens, leur besoin d'affronter leurs limites et leur passion de la montagne. Si la légende des « Fils de l'Aigle » est menée à son terme (avec maestria !), dépliée dans ses moindres détails olivier beetschen,dame rousse,roman,littérature romande,montagne,légende(Beetschen a le sens, très rare en Suisse romande, de l'épopée), et le récit de l'ascension évoqué dans une langue extraordinaire (précise, sensuelle et poétique), l'histoire de cette amitié laisse un peu le lecteur sur sa faim.

Plusieurs figures féminines hantent ce beau roman de la désolation et du dépassement de soi : Christine, la femme séparée du narrateur, Julie, l'épouse d'Alain, partie à l'aventure en Amérique, et la Dame rousse, bien sûr, la belle Pirmina, qui représente à la fois le mystère féminin et l'esprit de la montagne. La fée et le démon. La tentatrice, mais également la salvatrice. 

Le roman se termine avec une autre femme, Edwige, rencontrée à la montagne et retrouvée, comme par enchantement, dans une bibliothèque de Fribourg. Alors qu'Alain Baud était possédé par la folie de la montagne (et l'ivresse des sommets), Edwige aime s'enfoncer au cœur de la terre, dans les grottes, les crevasses, les glaciers souterrains. C'est là, d'ailleurs, dans les entrailles obscures de la terre, sous la peau des apparences, qu'elle entraînera Luc dans une dernière quête qui ressemble fort à une nouvelle naissance.

* Olivier Beetschen, La Dame rousse, roman, l'Âge d'Homme, 2016.

19/12/2016

À lire et à offrir : L'Âge de l'héroïne, Quentin Mouron !

Unknown-1.jpegQuentin Mouron est un écrivain qui ne manque pas de souffle. Nous l'avions remarqué avec son premier livre, Au point d'effusion des égouts*, son meilleur livre, un road trip à travers les Etats-Unis à la fois haletant et surprenant, publié par l'excellent Olivier Morattel. Depuis, il y a eu trois autres livres, moins percutants, mais où le souffle de Mouron était encore présent. 
Dans son dernier roman, L'Âge de l'héroïne**, tout commence en fanfare. Dans le premier chapitre, qui se passe à Vienne, une libraire haute en couleur et spécialiste en livres anciens, se fait sodomiser (!), puis assassiner sauvagement. Unknown.jpegLe décor du polar est planté. Et le lecteur est impatient d'en savoir plus sur cette curieuse libraire, sur les bibliophiles qui fréquentent sa librairie et sur les mobiles de son assassin. L'enquête peut commencer…

C'est alors, étrangement, que l'on se retrouve en Amérique, dans une atmosphère glauque et marginale à souhait, où l'on boit (de la Budweiser), où l'on suiffe (de la coke) et où l'on joue du flingue. C'est le monde des dealers. Pourquoi pas ? Sinon que les nouveaux protagonistes du roman n'ont aucune consistance (Leah, pourtant, avait un fort potentiel), que l'intrigue est cousue de fil blanc et que l'on oublie totalement le crime commis dans le deuxième chapitre (et cette singulière libraire)…

Tout à coup, le soufflé retombe. Et c'est dommage, bien sûr. Car Mouron a une « patte », du style, des citations bien senties. Mais on dirait que son roman, soudain, ne l'intéresse plus. Ou plutôt qu'il n'y croit plus. Il l'avoue d'ailleurs lui-même : « Je sens en moi la farce s'insinuer à mesure que ma parole se vide. » On n'est plus dans le roman (ou le polar), mais dans une parodie de roman (ou de pseudo-polar). Bref, on sort de cette lecture un peu déçu et irrité. Déçu parce que le livre ne tient pas ses promesses. Et irrité parce que Mouron, qui est un écrivain prometteur, se contente ici du service minimum.

* Quentin Mouron, Au point d'effusion des égouts, Olivier Morattel éditeur, 2011.

** Quenton Mouron, L'Âge de l'héroïne, La Grande Ourse, Paris, 2016.

18/12/2016

À lire et à offrir : Le même ciel (Ludivine Ribeiro)

images-3.jpegElle a lancé, il y a deux décennies, le magazine Edelweiss (qui vient de fusionner avec le magazine alémanique Boléro), mais c'est avant tout la plus belle plume de la presse dite « féminine » de Suisse romande. Aujourd'hui, Ludivine Ribeiro, après vingt ans de journalisme, nous donne un roman à la fois sobre et exubérant, longuement mûri, au titre énigmatique, Le même ciel*, qui ravira ses lecteurs.

Il y a des livres qui vous portent et vous piquent, d'autres qui vous tombent des mains. Le livre de Ludivine Ribeiro, qui est son premier roman, distille un charme qui ne vous quitte pas, tel un parfum entêtant. L'intrigue est simple. Dans une villa de la côte italienne (le lieu n'est jamais précisé), Tessa et Nils, un couple usé, mais complice, organise des fêtes au cours desquelles se croisent séducteurs sur le retour et jeunesse dorée, artistes et hôtes de passage. Line et Tom, leurs enfants, y participent aussi (en cherchant comment se sauver). Ainsi que Lupo, un peintre vieillissant, flanqué de son chien Avocado Shrimp. Ces six personnages vont prendre la parole à tour de rôle pour livrer leur vision de ce lieu idyllique, mais empreint de mélancolie.

images-2.jpegCar ces fêtes, dans une nature à la sensualité violente, gardent toujours un goût d'absence. Des jeunes filles disparaissent, comme Vanina Silver, qu'on ne retrouvera pas. Des accidents arrivent, comme la mort de Lya, la fille de Tessa et Nils. Sous les éclats de rire, sous l'insouciance apparente des fêtards, la tragédie affleure. Elle se développe même comme une plante vénéneuse qui touche tous les protagonistes, chacun captif de ses secrets. On pense à Gatsby le Magnifique, d'abord, puis à Modiano, pour le climat diffus de mystère et de nostalgie qui baigne le roman.

Ludivine Ribeiro exalte cette absence au cœur des êtres, au cœur des mots. Dans une langue riche et fruitée, d'une admirable précision, elle entrelace les forces naturelles et les destins humains — liés pour le meilleur et pour le pire. La nature est toute puissante. Les hommes en subissent les charmes. Et pour s'en délivrer, ils se servent des mots comme d'un antidote. Le ciel est le même pour tous. Mais sans doute est-il vide, car les hommes, pour Ludivine Ribeiro, semblent condamnés à une inconsolable absence.

* Ludivine Ribeiro, Le même ciel, roman, éditions Lattès, 2016.

17/12/2016

A lire et à offrir : Coupable au bénéfice du doute (Pierre Béguin)

images-2.jpegJe connais Pierre Béguin depuis près de quarante ans. Nous avons usé nos fonds de jeans ensemble sur les bancs de l’Université. Puis nous nous sommes perdus de vue. Mais nos chemins ont toujours été parallèles, et proches. Pierre a enseigné le Français et l’Anglais au collège Calvin, comme moi au collège de Saussure, et il a poursuivi, comme moi, sa passion de la littérature en publiant plusieurs romans, tout d’abord à l’Âge d’Homme, puis à l’Aire et maintenant chez Bernard Campiche.

Étrangement (mais ce n’est pas si étrange que cela), la passion du roman, chez Pierre Béguin, va de pair avec la recherche de la vérité. On le remarque dans ses premiers livres, qui se passent en Amérique du Sud, et plus encore dans les deux derniers ouvrages qu’il a publiés.

Il y a trois ans, Béguin publiait Vous ne connaîtrez ni le jour, ni l’heure.

images-3.jpegSous ce titre biblique, il nous contait une drôle d’histoire, on ne peut plus moderne, qui est l’antithèse parfaite de la citation de l’Évangile (Mathieu 25 ; 13).

Un soir, entre la poire et le fromage, presque en catimini, ses parents annoncent au narrateur qu’ils vont bientôt mourir. Au seuil de la nonantaine, ils souffrent l’un et l’autre du déclin de leurs forces. Ce qui, après une vie de labeur, d’abnégation, de modestie et d’« honnêteté jusqu’à la naïveté », semble être dans la nature des choses.

Ce qui l’est moins, et qui stupéfie le narrateur, c’est qu’ils lui donnent le jour et l’heure de leur mort : tous deux, après mûre et secrète réflexion, ont décidé de faire appel à Exit et ont fixé eux-mêmes la date de leur disparition : ce sera le 28 avril 2012 à 14 heures…

C’est le point de départ, si j’ose dire, du livre poignant de Pierre Béguin. Comment réagir face à la violence inouïe d’une telle annonce ? Faut-il se révolter ? Ou, au contraire, tenter de la comprendre et accepter, en fin de compte, l’inacceptable ?

Quoi qu’il décide, le fils se trouve pris dans les filets d’une culpabilité sans fond. Soit il refuse d’entendre la souffrance de ses parents. Soit il se fait complice de leur suicide.

Ainsi, le fils se trouve un jour dans la position intenable du juge qui cautionne ou condamne la mort de ceux qui lui ont donné la vie.

Mais de quel droit peut-il s’opposer à leur liberté essentielle ?

Et que commande l’amour ?

Abréger leurs souffrances ou les forcer, au nom de la morale chrétienne, à poursuivre leur chemin de croix ?

Aimer, c’est reconnaître à l’autre sa liberté, fût-elle mortelle. Le fils accepte donc cette mort programmée. Il revient dans la ferme familiale (son père est maraîcher). Il retrouve sa chambre d’enfant. Et, la veille du jour fatal, il se met à écrire. Une vie de rigueur et de discipline. De colères et d’humiliations. Dont la hantise, répétée maintes fois, était de tenir sa place et de ne jamais faire honte. Une vie de silence surtout. Un silence mortifère qui rongeait toutes les conversations.

            Dans ce livre admirable, Pierre Béguin ne juge personne, ni ses parents, ni l’enfant qu’il fut : il répare le silence en recueillant les paroles de ceux qui vont mourir.

Les derniers mots des condamnés.

Béguin poursuit cette interrogation dans son dernier roman, Condamné au bénéfice du doute, que nous célébrons aujourd’hui.images-5.jpeg

Une fois de plus, il s’agit de débusquer la vérité, de la trahir (c’est-à-dire de la faire éclater).

Béguin donne la parole, successivement à tous les protagonistes de cette affaire qui demeurera à jamais mystérieuse (tous les chroniqueurs judiciaires s’y sont cassé les dents !). Il donne la parole à Serge Joncour (alias Pierre Jaccoud), à sa femme, à sa maîtresse et à l’amant de sa maîtresse. Il reconstitue également les plaidoiries des avocats et le réquisitoire du procureur.

Il traque la vérité comme un détective qui ne lâche jamais prise.

Au centre du roman, donc, au-delà de la peur du scandale, l’obsession de l’image idéale. Bon père et bon mari. Avocat réputé. Paroissien sans reproche. Toute la façade sociale de Joncour, d’un coup, s’effondre au moment du procès. Non seulement parce qu’on piétine sa vie privée en étalant son adultère sur la place publique (il faut imaginer la foule des curieux venus de Suisse et de France). Mais parce qu’on l’accuse d’un meurtre absurde, incompréhensible pour un homme aussi intelligent que lui : Joncour aurait tué le père de l’amant présumé de sa maîtresse.

Pourquoi ? Par jalousie, sans réfléchir, en se trompant sans doute de cible.

À partir de cette mort absurde, Béguin va débrouiller l’écheveau des preuves et des arguments de chacun. Son roman retrace le procès. Il ne s’intéresse ni au passé de Joncour, ni à son avenir (Jaccoud a été libéré après avoir purgé cinq années de prison). Il se concentre sur ce moment crucial où les jurés du procès doivent trancher la vérité. Les preuves sont minces. Les analyses de sang ont été faites à la légère. Le mobile du crime est inexistant.

Qu’à cela ne tienne : Joncour est condamné à 7 ans de prison et rayé du barreau de Genève. Il mourra en 1996, à l’âge de 91 ans.

Dans le procès minutieux qu’il reconstitue, Béguin ne prend jamais parti. À aucun moment, il ne triche. Il se tient constamment sur le fil du rasoir, au plus près d’une vérité inaccessible.

C’est la grande force de ce livre qui a séduit le jury du Prix Édouard-Rod.

* Pierre Béguin, Vous ne connaîtrez ni le jour, ni l'heure, roman, éditions Philippe Rey et L'Aire, 2013.

** Pierre Béguin, Condamné au bénéfice du doute, roman, Bernard Campiche éditeur, 2016.

16/12/2016

A lire et à offrir : Un été à la bibliothèque (Luc Weibel)

images-2.jpegOn ne présente plus Luc Weibel : historien, écrivain, auteur de plusieurs « récits de vie » (dont les fameuses Pipes de terre, pipes de porcelaine*), Luc Weibel (né en 1943) est aussi le chroniqueur le plus subtil et le plus savoureux de la vie genevoise. Toujours à la lisière de l'histoire générale et de l'histoire personnelle, ses livres s'inscrivent dans la lignée directe de cet autre chroniqueur genevois d'exception que fut Henri-Frédéric Amiel (auquel Weibel a consacré un très beau livre, Les petits frères d'Amiel**, préfacé par Philippe Lejeune).

Son dernier livre, Un été à la bibliothèque***, en impose d'emblée par son poids : c'est un  volume de 580 pages, au titre un peu mystérieux (et ingrat ?), mais qui se lit comme un roman. De quoi s'agit-il ? À la suite de la mort de sa tante, on confie à l'auteur une mission : mettre à jour, dans la maison de sa mère, tout ce qui appartenait à l’histoire de son grand-père — l’historien, professeur et auteur Charles Borgeaud. Cette bibliothèque, où l’auteur passe en fait plus qu’un été, était le cabinet de travail de Charles Bourgeaud aménagé dans les combles (voir Les essais d’une vie. Charles Borgeaud (1861-1940), ed. Alphil, 2013).

luc weibel,histoire,littérature,chronique,genève,amiel,lejeuneC'est le prétexte (officiel) de ce livre protéiforme et savoureux. On pourrait croire aux aventures d'un rat de bibliothèque, enfermé dans la belle maison d'Alcine, en pleine canicule, pour mettre un semblant d'ordre dans  un monceau de paperasses qui le submergent. Il y a de ça, bien sûr, dans ce beau livre, qui parle aussi d'héritage et de transmission. Mais bien vite l'auteur va retrouver l'air libre. Depuis toujours, c'est un flâneur, un promeneur des lettres et un observateur sans concession de la vie quotidienne. Alors, l'été qu'il passe dans la bibliothèque familiale (où il découvre, mine de rien, des trésors étonnants, comme ces lettres échangées entre une femme de sa famille et H.F. Amiel) se prolonge, mais ailleurs, avec d'autres rencontres, des lectures, des voyages, des concerts, des conférences, etc. Weibel est un esprit curieux (dans tous les sens du terme). Un esprit singulier, qui s'interroge sans cesse sur lui (fidèle, en cela, aux préceptes d'Amiel), mais s'intéresse d'abord et surtout aux autres. 

L'été 2007 se termine — mais pas le livre, qui connaît, pour ainsi dire, un second souffle.

L'auteur abandonne bientôt sa charge d'enseignement à l'ETI (École de Traduction et d'Interprétation) où les étudiants se font de plus en plus rares et se recentre sur sa famille (sa femme et ses deux filles). Commence alors une intense vie mondaine où l'auteur est plongé (perdu) dans la foule des vernissages, des colloques, des cérémonies plus ou moins officielles. À chaque fois, c'est un tableau de mœurs saisissant et une galerie de personnages hauts en couleur (il faut lire ses comptes-rendus de « rencontres » ou de « tables rondes », au Salon du Livre de Genève, pour se faire une idée de la comédie sociale !). On y croise Doris Jakubec, Jacques Probst, Jérôme Meizoz, Bernard Lescaze ou Daniel de Roulet (qui ne prépare jamais ses interventions et ne fait que passer en coup de vent). Weibel maîtrise l'art du portrait à la perfection et son humour est ravageur. On l'avait déjà remarqué dans un de ses livres précédents (Une thèse pour rien, Le Passage, voir ici). On repense au Journal d'Amiel, mais aussi à celui de Paul Léautaud, qui épingle les travers de ses contemporains.

Lui qui a été l'élève de Michel Foucauld, de Gilles Deleuze et de Roland Barthes (« quel brelan ! ») se voit offrir, pour son départ à la retraite, un bon de 200 Frs dans une librairie ! Mais il remarque, très honnêtement : « Suis-je en état de demander plus quand j'ai pris soin de ne m'investir en rien dans ces années d'enseignement, un peu comparables à la « couverture » dont aurait bénéficié un espion — un espion qui n'espionnerait rien bien sûr. »

luc weibel,histoire,littérature,chronique,genève,amiel,lejeuneComme Amiel, comme Rousseau, Weibel n'est pas tendre avec lui-même. Quand on se moque des travers des autres, il faut aussi savoir rire des siens. C'est un autre aspect de ce livre à la fois riche et vivant : l'auteur, qui est le roi de la litote (on ne compte plus les « un peu », les « sans doute », etc.), manie l'humour avec dextérité (le plus souvent par des incises ou des parenthèses). C'est un régal de lire ses comtes-rendus de conférences ou de rencontres, qui sont des modèles du genre.

Puisqu'il faut bien finir, le livre se termine sur l'évocation des festivités de l'« année Calvin » (on fêtait en 2009 son 500e anniversaire). Conférences, pièces de théâtre, film, débats : qu'est-ce que le grand Réformateur a encore à nous dire ? Quel est le sens de sa parole aujourd'hui ? Luc Weibel, en tenant le registre de la vie genevoise, nous livre plusieurs pistes — toutes passionnantes. Mais il ne conclut pas.

* Luc Weibel, Pipes de terre, pipes de porcelaine, 1978, Zoé.

** Luc Weibel, Les petits frères d'Amiel, 1997, Zoé.

*** Un été à la bibliothèque, éditions La Baconnière, 2016.

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15/12/2016

A lire et à offrir : Les Ordres de grandeur (Julien Sansonnens)

julien sansonnens,les ordres de grandeur,éditions de l'air,littérature romande,polarLe polar est à la mode — même en Suisse romande ! Après les grands polars américains (Ellroy, Coben, Connelly), la vague des polars scandinaves (Stieg Larsson, l'extraordinaire Henning Mankel, photo), voici venir les polars romands. On range dans cette catégorie toute sorte de romans (romans noirs, romans policiers) qui n'ont souvent rien à voir avec les polars américains ou scandinaves et qui — osons le dire — ne leur arrivent pas à la cheville.

images-2.jpegCe n'est pas le cas du deuxième livre de Julien Sansonnens, un auteur qui, comme il aime à le dire, « a un nom fribourgeois, est né à Neuchâtel, va être député vaudois et travaille en Valais ». Avec Les Ordres de grandeur*, Sansonnens nous donne un roman à la fois ambitieux et parfaitement construit, qui nous balade aux quatre coins de la Suisse romande.

Roman choral, Les Ordres de grandeur fait se croiser plusieurs personnages dont les destins se nouent, au fil des pages, dans une toile savamment tissée. Au centre du livre, Alexis Roch, un journaliste charismatique qui présente le Journal de 20 Heures sur une chaîne privée genevoise. On assiste d'abord à son irrésistible ascension, grâce à sa verve, son talent de communicateur, son entregent aussi, puis à sa chute, programmée dès le début, mais surprenante et bienvenue. images-3.jpegAutour de lui, gravitent des amis d'enfance, comme Michel Fouroux, un spin doctor (Marco Camino, clin d'œil à Marc Comina !), une beurette au destin malheureux, quelques politiciens véreux (dont un certain Schumacher, célèbre pour son catogan!) et bien sûr quelques inspecteurs de police.

Car le roman de Sansonnens a l'allure d'un polar : il commence par une (atroce) scène de viol, puis se déroule comme une enquête policière. Mais l'enquête, ici, n'est qu'un prétexte pour brosser le tableau d'une société obnubilée par le paraître, la réussite sociale, l'appât du fric et les petits arrangements entre copains. Même s'il force parfois le trait (c'est le côté jubilatoire du livre, quand l'auteur n'hésite pas à se lâcher!), Sansonnens démonte les rouages d'un univers politico-médiatique qui repose essentiellement sur de sales petits (et grands) secrets. Sans tomber dans la caricature, il sonde aussi le cœur de ses personnages avec intelligence et empathie — je dirais même une générosité et un humour assez rares dans la littérature romande (qui est souvent minimaliste et manifeste un humour involontaire).

Bref, un roman riche et vivant qui tient le lecteur en haleine jusqu'à la dernière ligne.

* Julien Sansonnens, Les Ordres de grandeur, éditions de l'Aire, 2016.

13/12/2016

Rêver Venise avec Pierre-Alain Tâche

images-6.jpegDe Goldoni à George Sand, de Musset à Rilke, de Casanova à Sollers, Venise est la ville du monde qui a le plus inspiré les écrivains — un passage obligé pour les poètes. Elle inspire, aujourd'hui, un très beau livre à Pierre-Alain Tâche, l'un de nos meilleurs écrivains.

Constitué de deux parties — l'une écrite en 2009 et l'autre en 2015 —, Venise à main levée* nous entraîne dans le dédale des ruelles de la ville. À la fois promenade, où le poète se laisse guider par le hasard, et rêverie ou divagation. Attentive, l'oreille perçoit la musique des voix, le clapotis de la lagune, une femme qui chantonne dans la rue. Et l'œil est aux aguets, perdu dans la folie du carnaval ou visitant la Biennale d'art contemporain, la prison pour femmes de la Giudecca ou le cimetière San Michele.

Le regard est curieux, et prompt à se laisser surprendre et à s'émouvoir. « Est-ce un visage que je cherche au tarot des façades ? » Il y a, dans cette errance bienheureuse, une quête du mystère — et de la femme. À Venise, elle porte tous les masques : artiste de rue, marchande de souvenirs, lavandière étendant du linge à sa fenêtre. Et le poète ne cesse de les arracher…

La poésie de Tâche est faite d'instantanés d'une rare précision (d'une rare justesse), comme saisis au vol, à main levée. Dans une langue à la fois musicale et sensuelle, Tâche esquisse les visages inconnus, les paquebots à quai, les Carpaccio entrevus à la Scuola San Giorgio dei Schiavoni. Il rend justice à la Sérénissime — cette ville qui demeure un miracle.

Venise à main levée est sans doute l'un des plus beaux livres, et l'un des plus personnels, de ce grand poète vaudois.

* Pierre-Alain Tâche, Venise à main levée, Le Miel de l'Ours, 2016.

12/12/2016

L'ère du soupçon

images-5.jpegUn soupçon pèse aujourd'hui sur la presse. Ce n'est pas tout à fait nouveau. Il y a longtemps que la presse, pour certains, est au service du Pouvoir (ou des pouvoirs). Les pays totalitaires, c'est bien connu, ont une presse à voix unique et dûment muselée. Heureusement, nous ne vivons pas dans un pays totalitaire, nos journaux sont riches et diversifiés, et pourtant, très souvent, nous avons l'impression d'une information orientée à sens unique.

On a longuement disserté sur le fiasco ahurissant de la presse bien-pensante, qui n'a rien vu venir — ni le Brexit, ni l'élection de Donald Trump, ni la désignation de François Fillon à la primaire de la droite française, etc. Aveuglement momentané ? Politique du déni ? Ou recours à la méthode Couet ? Toutes les explications ont été avancées pour expliquer un tel acharnement (presque jubilatoire) dans l'erreur.

« Votre raisonnement est factuellement faux, disait un jour Lénine.

— Oui, mais il est politiquement correct, rétorqua Trotski.

Pourquoi donc les électeurs (et les lecteurs, car chaque lecteur est un électeur) n'ont-ils pas suivi les directives des journalistes, pourtant bien informés et si bien intentionnés ?

images-2.jpegParce que nous sommes entrés, avec Nathalie Sarraute (photo de gauche), dans l'ère du soupçon : pour la plupart des gens, les journaux (la radio, la télévision) ne disent plus la vérité. Ou plutôt : cette vérité n'est plus une, pure, univoque. Le lecteur a compris que cette vérité est partiale et orientée. Toujours dans le sens qui convient. Et il va donc la chercher ailleurs…

Où ? Sur les réseaux sociaux, par exemple, qui diffusent des vérités plus contrastées, diversifiées, souvent contradictoires. Il doit faire le tri entre les vraies et les fausses informations. Il compare les sources. Il juge sur pièces en jetant le soupçon sur ce qu'il lit (ce soupçon s'exprime à l'air libre dans les commentaires!). Aujourd'hui, le lecteur (l'électeur) butine entre les articles (certains très peu recommandables), surfe, papillonne comme un électron libre.

Il n'y a pas si longtemps, chaque journal avait un lectorat relativement stable et identifiable. Mais ces lecteurs se sont dispersés dans la nature. Ils vont faire leur miel dans d'autres ruches, un peu partout. Ils ne sont plus tenus par la pensée unique. Ils votent à rebours du bon sens. Ils expriment leur colère, leur exaspération ou seulement leur incompréhension face aux médias qui ne les voient jamais (ecar, pour eux, ils sont transparents). 

Oui, nous sommes entrés dans l'ère du soupçon.

09:55 Publié dans all that jazz | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : pensée unique, brexit, trump, presse, journaux, télévision, fiasco | | |  Facebook