25/02/2015

Mystère Sollers

images-11.jpegIl y a un mystère Sollers, comme il y a un mystère Céline, Dante ou Joyce. Il publie, tous les deux ans, des romans qui n'en sont pas vraiment, et laissent les critiques souvent interdits. La somme de ses essais est impressionnante (La Guerre du goût, Fugues, Défense de l'Infini*) et inépuisable. Cet homme a écrit sur tout : les peintres, les écrivains, la politique, mais aussi les fleurs, Venise (ah ! son Dictionnaire amoureux de Venise** : une merveille !), etc. Depuis toujours, il provoque, il agace, il séduit. Il suit obstinément sa voie, qui n'est pas celle de la « France moisie », qu'il dénonçait il y a quelques années…

images-10.jpegAlors, L'École du mystère***, son dernier livre ? Inclassable, comme d'habitude. Les uns diront qu'il s'agit là d'un roman décousu, sans véritables personnages et sans intrigue. Ils n'ont pas tort. Mais ce n'est pas important. Les autres verront dans ce faux roman (comme les précédents) une sorte de rhapsodie, suite de réflexions sur l'époque, de portraits furtifs, de petites fables, qui tournent autour du titre (qu'ils éclairent) : l'école et le mystère.

Le mystère, tout d'abord, c'est celui de la messe, l'émotion mystérieuse (encore aujourd'hui) à l'écoute d'une messe en latin ou d'un morceau de jazz. Cette émotion, venue on ne sait d'où, nous ouvre les portes d'un monde inconnu où justement le narrateur est initié. Car l'émotion nous ouvre au mystère et le mystère est l'école de la vraie vie. Les grands livres sont à la fois mystérieux, stimulants et riches en enseignements. Pour Sollers, on n'a jamais fini d'apprendre. Seuls les livres qui ne nous apprennent rien sont inutiles.

Nous faut-il donc retourner à l'école ? Non : « L'école du mystère est le contraire de l'institution scolaire en plein naufrage. La Nature est le seul professeur, pas de « bourses », d'habilitations, de passe-droits, de recommandations cléricales. Le cœur répond, ou pas, à la nature universelle, c'est une résonance. (…) J'apprends, voilà tout. J'apprends en étudiant, soit, mais surtout en dormant, en rêvant, en parlant, en nageant, en baisant. Personne ne me dit ce qui est bien ou mal. J'apprends. »

Éloge de la lenteur, de l'apprentissage, de la pensée, de la poésie, le roman de Sollers fait se croiser deux femmes, très différentes l'une de l'autre, qui intrigue le narrateur. Il y a Fanny, « partenaire d'une liaison expérimentale », qui représente la morale (toute-puissante aujourd'hui, hélas), la contradiction, Fanny très occupée par sa vie de famille, « la gestion rentable de son mari », « ses réseaux sociaux », ses amours contrariées, — Fanny qui l'agace et qu'il aime. Et, sur l'autre bord, il y a Manon, la sœur aimante et complice, Manon qui joue avec le feu, l'initiatrice et la consolatrice, résolument du côté du mystère, de l'expérimentation, de l'émotion vécue.

DownloadedFile.jpegDans L'École du mystère, on voit passer bien d'autres personnages, liés souvent à une actualité : Céline, Heidegger (dont on publie les Carnets noirs), Marilyn Yalom (prêtresse américaine des « études genre »), Marguerite Duras (vieille sœur ennemie). Chacun contribue à bâtir cette école du mystère que Sollers appelle de ses vœux, et qui prend forme au fil du livre. Comme autrefois, en 1987, la société secrète du Cœur absolu avait pris forme sous la plume de ce grand amoureux de Venise.

Difficile d'en dire plus sur ce livre inclassable, riche, clair et mystérieux.

Laissons les derniers mots à Philippe Sollers : « Qui connaît la joie du ciel ne craint ni la colère du ciel, ni la critique des hommes, ni l'entrave des choses, ni le reproche des morts. »

* Philippe Sollers, La Guerre du goût, Folio.

— Fugues, Folio.

— Défense de l'Inifin, Folio.

** Dictionnaire amoureux de Venise, Plon.

*** L'École du mystère, roman, Gallimard, 2015.

11:15 Publié dans livres en fête | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : sollers, école du mystère, gallimard, venise | | |  Facebook

Commentaires

Et quelle fut le cursus scolaire de celui qui méprise tant l'école?
Tant d'autres ont craché sur des institutions, des apprentissages ou des savoirs qui les ont formés que je trouve suspect toute déclaration de ce genre.

Écrit par : Mère-Grand | 25/02/2015

Je partage ces jours le bonheur-agacement de cette lecture à la fois excitante et irritante (le plaidoyer pro domo de l'auteur ne cessant de se flatter lui-même), d'une croissante fluidité-légèreté non sans gros souliers ici et là. La justification de "roman" est superflue, ou alors c'est du roman à un personnage-entonnoir qui filtre tout. Dans un vrai roman, les personnages sont des truchements et l'espace romanesque est élastique. ici le seul espace est la page marquée à l'encre bleue, mais quel plaisir aussi ! Très amusant (pas toujours) le personnage de Fanny, la fille de cette emmerdeuse que Kafka appelle "un petit bout de femme" dans sa nouvelle éponyme. Marrant aussi d'en faire un Fanny mec, comme il y a un Barbie Mec. Bref, c'est plus roboratif que Soumission et ça renvoie illico à Littérature et poésie, paru fin 2014 et à Fugues, paru, début 2014... Formidable, insupportable, passionnant Sollers !!!

Écrit par : JLK | 25/02/2015

Aaaah, Sollers... Sollers et Nietzsche...

Encore un qui n'a rien compris à Nietzsche, et qui comme beaucoup gomme les propos qui ne lui conviennent pas. Par exemple:

http://www.philippesollers.net/nietzsche.html

"Nietzsche, c'est l'art suprême de l'aphorisme,"

Parce qu'il était incapable de présenter un texte structuré, alors tout est court et sans cesse reviennent les mêmes thèmes. Thèmes inépuisés, comme des redites, des ânonnements.

"Il écrit des longs passages,"

Il écrit rarement de longs passages, et quand ils le sont ils sont inaudibles.

"sa polémique fondamentale avec Wagner, qui lui a coûté beaucoup d'efforts... "

Polémique? Allons donc! Sa haine. Qui avait pour motif que Wagner avait compris que Nietzsche se livrait à la masturbation qui dans son cas ne le rendait pas sourd, mais aveugle. Au propre comme au figuré. Il n'a pas apprécié de ne pas figurer au premier rang au sein de la cour wagnérienne.

"Alors que Nietzsche, surtout les derniers temps, délivre son terrible diagnostic sur son époque au nom de la joie, d'un hymne à la Vie..."

Nietzsche joyeux? C'est un oxymore. Hymne à la vie? Il suffit d'avoir lu une biographie du bonhomme pour comprendre qu'il n'a composé qu'un hymne à lui-même.

"La seconde qualité exigée par Nietzsche est d'être un bon philologue."

Il détestait la philologie. Et c'était un très mauvais philologue. Difficile d'être bon dans ce qu'on déteste.

"la « grande santé », repérer ceux qui renient la vie, détestent la joie, s'effraient du tragique,"

Difficile d'être plus malade que Nietzsche, alors la grande santé est une plaisanterie sous la plume de ce monsieur. Toute sa vie il a renié la vie et il en est mort, incapable lui qui se prétendait le plus grand psychologue de comprendre ce qu'il lui arrivait et par conséquent de trouver un remède à sa psychose.

"la Terre a une maladie qui s'appelle l'Homme, cet être souffrant, malheureux, mais surtout, cette créature qui aime tant souffrir... "

Je ne connais personne - à part sans doute qq figures chrétiennes - qui ait tant souffert durant tant d'années et qui se soit autant plaint de ses souffrances. Ces souffrances preuves d'une "grande santé". La Terre est malade de gens comme Nietzsche.

"« Nous les heureux, les peu nombreux »,"

Nietzsche heureux? Dans sa souffrance, dans sa maladie, dans sa psychose? Des moments de folle exubérance et des moments de dépression. Bipolaire? Vous avez dit bipolaire?

"Il pense que les hommes sont malheureux «par leur faute »!"

Cela s'appelle faire de son cas particulier un cas valable pour tous les hommes. Nietzsche est d'ailleurs un fanatique de la généralisation. Pas de nuance.

"dans un monde où l'on vous vend interminablement de la plainte,"

C'est bien Nietzsche qui n'arrêtait pas de se plaindre de tout: de sa santé, de ce qu'on ne le lisait pas, du temps qu'il fait ou ne fait pas, de son travail d'enseignant... Il gémit en permanence et de préférence sur son sort.

"Que faites-vous de votre vie, de votre corps?"

De son corps, il n'a fait que le maltraiter, drogues et cochonneries alimentaires. Pour le sexe, masturbation et homosexualité bien vite abandonnée du fait du contexte de l'époque.

"À la fin, il a des formules tout à fait étonnantes, il se demande s'il n'aimerait pas « les petites femmes de Paris » (où il n'est jamais allé), il conserve un esprit de fête, il loue la Vie et Dionysos, "

A la fin il disjoncte, son cerveau se désinhibe de tous les blocages de son éducation protestante. Il loue, mais ne pratique pas. Jamais. Faites ce que je dis et pas ce que je fais. Hypocrisie. Pour Paris: velléitaire.

"L'actualité de Nietzsche, ce sont aussi toutes les récupérations falsificatrices de son œuvre. Sa sœur, les nazis, Hitler, "

Ben voyons! Encore un qui prétend avoir compris Nietzsche contre Hitler qui lui au moins le lisait dans le texte original. Hitler a parfaitement compris Nietzsche et il a mis en application ses idées. Il suffit de lire en parallèle Mein Kampf et les écrits politiques de Nietzsche pour s'en rendre compte. Les falsificateurs, ce sont les Batailles, Onfray, Sollers. La soeur de Nietzsche a gommé les phrases qui pouvaient montrer Nitzsche sous son vrai jour.

"C'est à se demander : « Mais l'ont-ils lu? Où est passé le texte? » C'est la grande question. Qui sait encore lire? "

Sollers nous démontre qu'il ne sait pas lire.

"Lui aime Voltaire, pas Rousseau."

Son "amour" pour Voltaire n'a duré qu'un temps. Comme à peu près tout chez lui.

"il n'est pas aimé par la gauche parce qu'il est mort riche."

Disons plutôt parce qu'il était esclavagiste. Voltaire détestait l'islam (Mahomet = tarfufe les armes à la main, islam = peste) que Nietzsche louait ainsi que son fondateur.

"« Voltaire, l'homme le plus intelligent avant moi! » C'est dit avec humour,"

Nietzsche l'homme le plus intelligent avant Sollers. De l'humour, non juste de la mégalomanie. Aucun recul.

"D'ailleurs, Nietzsche ne propose pas un programme politique et social, il ne bâtit pas un système de pensée, une idéologie, il n'offre pas une vision pour des croyants divers."

Ahahah! Et la "grande politique", c'est pour les chiens? Et ces théories sur la "dignité du travail", sur ce que doit être l'éducation, c'est pour les chiens? Pardon pour le bétail, pour le troupeau. S'il veut détruire le christianisme et réclame qu'on commence un comput des années à partir de lui, que l'histoire de l'humanité est divisée en deux à partir de lui, c'est bien qu'il fonde un idéologie, une idéologie totalitaire, basée sur l'esclavage, l'eugénisme, le surhomme, l'éternel retour et la volonté de puissance. Sollers démontre par ces propos qu'il n'a lu que les extraits qui lui conviennent pour faire son mariolle.

"Nietzsche est-il élitiste? Pour commencer, il déteste ceux qui lui font la morale..."

Comme tous les moralistes. Il veut fonder sa propre morale. Et donc détruire les autres morales. Plus qu'élitiste, puisque les esclaves doivent travailler pour permettre à des génies de se manifester.

" Voici l'ère du Salut. "

Sollers prétend que Nietzsche ne propose pas une nouvelle religion? Lou Salomé était plus intelligente puisqu'elle a rapidement compris, elle.

" Alors, il vous parle du « surhomme », il n'entend pas une quelconque race supérieure bien sûr, il veut dire l'homme échappé du nihilisme, l'homme redevenu créateur, "

Balivernes. Nietzsche nous dit qui est un surhomme pour lui: César Borgia, Alexandre le Grand, Jules César, Mahomet, Napoléon. Bref tous des massacreurs et des asservisseur.

Sollers se déconsidérant tout seul comme un grand. Un point commun avec Nietzsche: des égomaniaques.

http://www.linternaute.com/dictionnaire/fr/definition/egomanie/

Écrit par : Johann | 26/02/2015

Cher Johann, Merci de votre commentaire !
Mais L'Ecole du mystère ne parle pas de Nietzsche. C'est dans Une Vie divine que Sollers évoque la vie et l'oeuvre de Nietzsche, de manière assez extraordinaire d'ailleurs. Sollers avance toujours masqué, c'est pourquoi il est si difficile à saisir.

Écrit par : jmo | 26/02/2015

@ Mère-Grand : je ne connais pas le parcours scolaire de Sollers. Je sais seulement qu'il s'est fait virer de pas mal d'écoles. Mais ce que je retiens, ici, c'est plutôt l'idée qu'il faut toujours apprendre, que le mystère n'est jamais résolu. Il faut rester en résonance avec le monde et les autres. S'il ne doit rien à l'école (d'après lui), Sollers doit tout aux autres, aux lectures, aux rencontres, aux femmes en particulier.

Écrit par : jmo | 26/02/2015

@ JLK : tu as raison, mon ami, Sollers agace et fascine en même temps! Il y a dans son écriture une clarté déroutante, des bonheurs furtifs, qui trompent souvent le lecteur qui croit tout comprendre et maîtriser. Mais ce qu'il arpente et éclaire, sans cesse, c'est la littérature et l'époque, indissociables. J'ai toujours aimé sa musique (assez classique), même si, parfois, elle m'exaspère. Bonne journée à toi dans la neige et le soleil de ta Désirade !

Écrit par : jmo | 26/02/2015

"Mais L'Ecole du mystère ne parle pas de Nietzsche. C'est dans Une Vie divine que Sollers évoque la vie et l'oeuvre de Nietzsche, de manière assez extraordinaire d'ailleurs."

"Evoquer" et "extra-ordinaire" sont effectivement les bons termes. C'était pour (dé-)montrer que Sollers ne s'intéresse dans son livre ou dans cet entretien qu'à lui-même. Ce qu'il reproche aux autres, il le pratique lui-même: sortir les phrases de leur contexte et les réinterpréter à sa sauce.


"(le plaidoyer pro domo de l'auteur ne cessant de se flatter lui-même)"

Errare humanum est: ce n'est pas dans son livre ou dans cet entretien, c'est dans son oeuvre qu'il ne s'intéresse qu'à lui-même.

Chez Nietzsche au moins il y a une énigme, chez Sollers... pour ma part, en dehors de sa falsification de Nietzsche, aucun intérêt.

Écrit par : Johann | 26/02/2015

Les commentaires sont fermés.