02/09/2014

Fou de livres et de liberté

Pour celles et ceux qui ne liraient pas La Libre Belgique tous les jours (!), voici un magnifique article écrit par Jacques Franck sur L'Ami barbare.

images.jpeg« La saga décoiffante d’un éditeur serbe résume un demi-siècle d’Europe. Jean-Michel Olivier, prix Interallié en 2010, y révèle une imagination sans limite.

Une galopade à perdre haleine à travers l’Europe de la seconde moitié du XXe siècle, ainsi pourrait se résumer le roman décoiffant que nous offre Jean-Michel Oivier sous le titre "L’Ami barbare". Journaliste, notamment à La Tribune de Genève, né dans une vieille famille vaudoise, l’auteur a déjà publié quelques romans, parmi lesquels "L’Amour nègre", qui reçut le prix Interallié en 2010. Mais qui pouvait penser que de la paisible Suisse nous parvienne un récit aussi haletant d’une vie chaotique et passionnée ?

Cette vie est celle de Roman Dragomir (1930-2001), qui connaît une enfance inconsciente et heureuse de petit campagnard dans un village yougoslave. Il a un frère aîné, Lucas, et un cadet, Milan. Son père répare des montres, restaure des meubles, des bijoux, des vases anciens. En 1938, la petite famille s’installe à Belgrade. Dépaysement, existence de garnements. En 1941, Hitler envahit le pays pour contrer le ralliement du jeune roi Pierre au camp des Alliés. Le père imprime des tracts, les fils les distribuent. Un jour, ils sont surpris. Une rafale de mitraillette. Lucas est mortellement atteint. En 1945, la dictature communiste de Tito s’installe.

Roman grandit. Il a deux passions, le football et les livres. Et une foi : en Dieu et ses icônes. Un jour, la bibliothèque est incendiée. Il n’a plus qu’une idée, s’évader. En 1954, il réussit finalement à gagner Trieste. Un demi-siècle plus tard, le voilà allongé dans son cercueil, regardant défiler amis et connaissances. Sept d’entre eux racontent les parties de sa vie dont ils furent témoins. Et lui de les commenter.

DownloadedFile.jpegCette construction insolite révèle, avec une habileté d’architecte et une imagination débordante, la course éperdue d’un homme à travers l’Europe, de Trieste à Paris, de Genève à Moscou, par amour de la liberté et pour découvrir et révéler des écrivains, en particulier de l’Est, inconnus ou interdits.

Son frère Milan, devenu oculiste à Belgrade, évoque leur jeunesse et sa fuite en 1954 qu’il considère avoir été une désertion. La libraire juive de Trieste qui l’a recueillie raconte ses premiers pas d’homme libre. Georges Halter rappelle leurs années de bonheur à Granges, dans le Jura, où Roman fut garçon de café, cordonnier et… joueur de football. Christophe Morel fut son complice lorsque Roman décida de s’installer comme éditeur à Lausanne et se mit à sillonner l’Europe pour rechercher et promouvoir des manuscrits, à bord d’une petite camionnette bringuebalante qui lui servait de bureau comme de chambre à coucher. "Une femme au visage voilé" lui rappelle l’euphorie qui suivit la chute du Mur de Berlin (1989), bientôt suivie du cataclysme de la guerre des Balkans : ayant choisi le parti des Serbes, Roman fut traité en pestiféré par les médias occidentaux; il se rendra sur place, et devra constater que l’horreur est bien partagée. Un voisin de chambre dans une clinique sur les bords du Léman nous apprend ses derniers espoirs et combats. Une apicultrice du Vaucluse causera l’accident qui lui a fait perdre la vie.

Cette saga menée à un rythme d’enfer, mêlant politique et littérature, hymne à la liberté et exaltation de la foi dans la culture contre la société de consommation, décoiffe comme un vent libérateur et fou.»

© Jacques Franck

L’Ami barbare, de Jean-Michel Olivier, Ed. de Fallois-l'Âge d'Homme, 300 pp., 19 €

 

Commentaires

Très bel article, bravo!

Écrit par : karpov | 02/09/2014

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