27/02/2014

La défaite de l'Europe

Unknown.jpegCertains esprits chagrins, bobos de gauche et de droite, qui aiment à se faire flageller, applaudiront à la décision européenne de suspendre, du moins provisoirement, les programmes d’échange Erasmus et Horizon 2020. Ils verront dans cette sanction une punition bien méritée pour ces Suisses arrogants qui osent défier l'autorité, eux qui aiment tant le fouet.

Pourtant, ils auront tort. Non seulement cette sanction est aveugle, mais encore parfaitement stupide.

Aveugle, en premier lieu, parce qu’elle frappe la jeunesse, et d’abord celle qui s’est mobilisée contre l’IN de l’UDC. Drôle de façon de remercier ses partisans et ceux-là même qui représentent l’avenir de l’Europe, si elle en a un !

Stupide, ensuite, parce que cette sanction touchera les cantons universitaires qui, tous, ont refusé l’IN ! Les autres cantons, ces méchants Suisses xénophobes et ignares, n'y verront que du feu !

Allez trouver une logique à tout cela…

images.jpegDouble sanction, donc, parfaitement injustifiable, mais qui s’explique, on le comprend, par l’embarras des dirigeants européens, obligés de punir un dangereux dissident, et qui s'agitent, à l’aveuglette, comme pour éloigner le mauvais sort. Un même vote, dans leur pays, aurait produit les mêmes résultats — en pire, bien sûr. Ce qu’ils ne veulent surtout pas voir…

En l’occurrence, la grande Europe a perdu une belle occasion de retourner une opinion publique (légèrement) défavorable en sa faveur !

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20/02/2014

Vie de château à Sigmaringen

images.jpegSigmaringen ! Pour les Allemands, c’est le château des ducs de Hohenzollern, l’une des plus prestigieuses familles allemandes. Pour les Français, ce nom rappelle un épisode cruel de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale : c’est à Sigmaringen, en effet, dans le château sublime des Hohenzollern, que le gouvernement de Vichy, en septembre 1944, obligé de quitter la France, trouve un refuge provisoire…

Cet épisode pathétique a déjà donné lieu à un célèbre roman de Louis Ferdinand Céline, D’un château l’autre*, magnifique description de l’atmosphère « fin de monde » de Sigmaringen dont Céline a été non seulement le témoin ironique, mais aussi un acteur important en tant que médecins (il y avait deux médecins français pour près de 1000 fuyards : le docteur Ménestrel et le docteur Destouches, alias Céline). DownloadedFile.jpegIl faut lire ou relire ce roman qui mêle souvenirs personnels, portraits au vitriol et divagations sur les orgies des soldats, les maladies, la défaite programmée des Allemands, les promenades avec le maréchal Pétain, etc.


images-1.jpegAujourd’hui, c’est Pierre Assouline, grand reporter, biographe et bloggeur, qui revisite ce château de légende dans son roman, Sigmaringen**. L’angle de vue est intéressant : c’est le majordome des Hohenzollern (obligés par les nazis de quitter le château) qui prend en compte le récit avec l’œil, pas tout à fait neutre, car francophile, d’un observateur étranger.

On revit ainsi les angoisses des hôtes fameux du château : Pierre Laval, Fernand de Brinon, Déat, les autres ministres de Vichy, les miliciens collaborationnistes, les rédacteurs de Je suis partout, etc. Tout ce beau monde essaie de se tenir au courant de ce qui se passe en France et attend avec effroi l’arrivée des troupes alliées. En essayant, tout de même, de tuer le temps comme ils peuvent. Promenades, discussions, petites scènes de trahison ou lâchetés ordinaires : Assouline restitue parfaitement l’atmosphère de ce château hanté digne du Château de Kafka.

On connaît la fin de l’histoire : tous les hôtes fameux de Sigmaringen (ou presque tous) ont été jugés et condamnés à mort pour trahison après la guerre. La plupart ont été exécutés. Le château n’est qu’une escale vers la mort. Et tout ce joli monde, politiciens, miliciens, journalistes, collabos, le pressentait déjà…

* Louis Ferdinand Céline, D'un château l'autre, Folio.

 ** Pierre Assouline, Sigmaringen, roman, Gallimard, 2014.

 

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17/02/2014

L'amour est un crime parfait

images-1.jpegDisons-le : j'avais quelques appréhensions à aller voir le dernier film des frères Larrieu, intitulé L'Amour est un crime parfait, et adapté d'un roman de Philippe Djian, collègue du Prix Interallié. Les précédentes réalisations des deux frères, dont Peindre ou faire l'amour, ne m'avaient pas convaincu…

Mais là, surprise, dans ce psychodrame aux allures hitchcockienne, tout se tient, et plutôt bien ! 

Le scénario, d'abord, malgré quelques invraisemblances, est tiré au cordeau. Tendu, précis, tranchant. Les frères Larrieu ont conservé l'aspect très littéraire du personnage principal (professeur de Creative Writing à l'EPFL, poste qui n'existe pas, hélas!), et ils ont eu raison. Mathieu Amalric est d'ailleurs excellent en prof névrosé et sans doute psychopathe (mais le doute est permis). Karin Viard est fidèle à elle-même, c'est-à-dire très bonne. 21058950_20131119120940918.jpg-r_640_600-b_1_D6D6D6-f_jpg-q_x-xxyxx.jpgComme la singulière Maïwenn et le toujours parfait Denis Podalydès. Sans oublier la provocante Sara Forestier et la bombe Marion Duval. Côté casting, donc, comme du côté dialogues et scénario, une réussite.

Je ne raconterai  pas l'intrigue de ce film singulier, qui rappelle pourtant certains livres de David Lodge, d'Alison Lurie ou de Philip Roth, parce qu'il se passe dans un campus universitaire, dont l'obsession n'est pas la connaissance, mais plutôt la séduction (entre autres sexuelle). Mais il faut aller le voir…

Le coup de génie, à mon sens, de ce film très bien fait, c'est d'avoir choisi comme décor le fameux Learning Center de l'EPFL ! Quels espaces ! Et quelle lumière ! Cela donne un côté futuriste, extrêmement théâtral, au film des frères Larrieu, qui joue sur les ambiguïtés, les transparences, les faux-fuyants. Dommage qu'aucun cinéaste suisse n'y ait pensé auparavant ! 

02:10 Publié dans all that jazz | Lien permanent | Commentaires (0) | | |  Facebook

14/02/2014

Sollers joue les voyants

images-1.jpegJean-Luc Godard disait que pour faire un bon film, il faut une femme et un flingue. Pour Philippe Sollers, il faut de convoquer une femme, une ville et quelques livres…

À chaque fois, Sollers parvient à nous surprendre. Dieu sait pourtant qu'il a une œuvre impressionnante (plus de 70 livres), trop méconnue, hélas, ou mal lue, éclipsée par l'envergure du personnage, imposant lui aussi. Des essais (3000 pages de Fugues, de Guerre du Goût et de Défense de l'Infini !), des journaux et surtout des romans. Tous singuliers…

Le dernier livre en date s'appelle Médium*. Comme toujours chez Sollers, il démarre ailleurs, et en fanfare. Il suffit de prononcer le nom de Venise et la magie se met en marche… Un bistrot sur les quais, un Français qu'on s'amuse à appeler Professore, mais qui passe son temps à dormir et à rêver, une serveuse, Loretta, une masseuse un tantinet médium, Ada, et le roman démarre comme un voyage dans l'espace et le temps…

Pas d'intrigue, ici, ni de personnages pittoresques. DownloadedFile.jpegMais une rêverie au fil de l'eau du grand Canal, du corps des femmes, du silence et des livres. Comme toujours, on est vite emporté par le mouvement de l'écriture. On traverse l'époque. On passe d'un continent à l'autre. On voyage dans le temps et les esprits, comme un médium précisément : « personne susceptible d'entrer en contact avec les esprits. »

C'est l'occasion, pour Sollers, d'explorer et de chanter encore une fois Venise, la ville des Doges, des hommes de passage et des écrivains taciturnes. C'est l'occasion, aussi, de décrire la folie de l'époque infectée de télé, de zapping et de divertissements aux rires déjà enregistrés, de chansons débiles, où nuit et jour l'image et le bavardage règnent… La critique n'est pas neuve, certes. Mais Sollers, dans ce petit livre électrique, nous propose un antidote à cette folie, intitulé « Manuel de contre-folie ». « Poison ? Contrepoison. Blessures ? Cicatrices. Cauchemars ? Extases programmées. Mauvaise humeur ? Rires. Problèmes d'argent ? Augmentez les dépenses. »

Je ne connais rien de plus roboratif qu'un livre de Sollers : c'est une fête à Venise, pleine de musique et de rire, de sensualité, d'intelligence, de surprises…

Et de rencontres inattendues…

Dans chaque roman de Sollers, des écrivains ou des peintres, le plus souvent morts (mais les écrivains ne meurent jamais) viennent nous rendre visite. Dans L'Eclaircie, il y avait Manet. Dans Une vie divine, Nietzsche. Et dans Médium, il y a ce cher Isidore Ducasse, dit Comte de Lautréamont (ci-contre). images.jpegUn amour de jeunesse de Sollers. Ça tombe bien : c'est aussi mon amour de jeunesse. Son fantôme rôde ici entre Venise et Paris, l'époque moderne et la Commune. Plutôt que Les Chants de Maldoror, Sollers revisite ici les Poésies de Ducasse. En montrant qu'elles collent parfaitement à notre époque, car les écrivains sont des médiums : ils voient (dans) l'avenir, prédisent les catastrophes, sont en avance sur leur temps…

« Je suis le Médium, écrit Sollers, et le double de quelqu'un qui dure. »

C'est la magie de la littérature de convoquer sans cesse des fantômes qui sont plus vivants que les vivants et n'arrêtent pas de nous surprendre !

* Philippe Sollers, Médium, Gallimard, 2013.

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