21/10/2013

Pourquoi on ne lit plus Ramuz

images.jpegUn excellent article sous la signature d'Isabelle Falconnier, dans L'Hebdo, salue à sa juste valeur l'achèvement du chantier du siècle : l'édition critique de l'œuvre complète de Charles Ferdinand Ramuz. Belle aventure que ce travail de plusieurs années, accompli par une équipe de chercheurs patentés sous la direction, entre autres, de Roger Francillon et Daniele Maggetti ! Travail admirable, par son érudition et sa patience, et indispensable à la fine compréhension de l'écrivain vaudois.

Cela donne, au final, plus de 30 volumes, publiés chez Slatkine*, sans compter les deux volumes publiés en 2005 dans la prestigieuse collection de Pléiade de Gallimard**.

Évidemment, ce chantier a un prix. Il est exorbitant : 4,7 millions de francs. Sans compter les subventions offertes aux éditeurs (importantes, elles aussi) pour publier ces Œuvres complètes. Quand on pense aux difficultés qu'ont les éditeurs romands à obtenir ici 1000 Frs, là 2000 Frs pour publier le premier roman d'un auteur inconnu, il y a là comme un fossé difficilement justifiable…

images-1.jpegLe coût de ce « chantier » est énorme, certes, mais il permet de mieux appréhender un auteur qui reste peu et mal lu. Pour cela, je me félicite, comme Isabelle Falconnier, de cette édition qui fera référence.

La question, pour moi, est ailleurs. Non dans les sommes exorbitantes consacrées à cette opération, mais plutôt dans la finalité de l'entreprise. À qui s'adressent ces œuvres complètes ? Non au simple lecteur, curieux de littérature romande et amateur de bons livres. Mais avant tout aux spécialistes, aux érudits, aux étudiants, aux professeurs d'Université.

Si le travail de CFR est présenté clairement, si les grandes lignes de son « programme poétique » sont tracées avec justesse, on peut tout de même déplorer les excès de jargon (« génétique », « sociologique », « sociolinguistique ») qui alourdissent les notes et les préfaces de touches pédantes, pour ne pas dire cuistres, et n'ajoutent rien à la compréhensions des textes de Ramuz.

Un exemple (mais il y en a des dizaines) : voici comment un critique — Vincent Verselle pour ne pas le nommer —  explique le goût qu'avait Ramuz de commencer ses paragraphes par la conjonction « et » :  « la récurrence de ce connecteur à l’entame d’unité propositionnelle marque fortement la subjectivité énonciative et son activité ».

« N’y a-t-il pas là un signe d’impolitesse et de cuistrerie à l’égard du public non initié ? » demande avec justesse Jean-Louis Kuffer.


N'y a-t-il pas le risque, ici et là, de perdre le lecteur, même inconditionnel du poète vaudois, ou même de le faire rire ?

Mais la question principale n'est pas là, je l'ai dit. Cette édition est remarquable par bien des aspects. Elle contentera les étudiants en Lettres et les professeurs d'Université. images-4.jpegEt elle fera plaisir aux attachés d'ambassades qui exposent les Pléiades dans leurs plus belles vitrines (d'autant plus que les jours de cette collection prestigieuse, à entendre Antoine Gallimard, sont comptés : dans 10 ans, il n'y aura plus de Pléiades en version papier, mais uniquement en édition numérique).

Charles Ferdinand Ramuz gagne-t-il des lecteurs avec cette entreprise savante et coûteuse ? On peut légitimement en douter.

La grande question est là, toujours la même, depuis un siècle : pourquoi ne lit-on pas Ramuz ? Et d'autant moins depuis sa mort ?

Isabelle Falconnier, en interrogeant quelques écrivains romands, fournit une amorce de réponse. DownloadedFile-1.jpegJanine Massard, une grande lectrice, déplore la misogynie de l'auteur. Stéphane Bovon, quant à lui, trouve les dialogues de CFR artificiels, ses romans mal construits, sa thématique éculée. Sans parler de la langue, travaillée au point d'en paraître indigeste…

Je suis un grand admirateur de Ramuz. Je ne l'ai pas toujours été. En tant que collégien, je déplorais sa lourdeur, sa vision arriérée de la femme et des rapports amoureux, son côté « Livret de famille vaudois ». J'ai appris à l'aimer. DownloadedFile.jpegEn lisant La Beauté sur la terre, par exemple, roman très moderne par ses thèmes. En découvrant ses essais, remarquables, comme Taille de l'homme ou encore Raison d'être. Et sa fameuse et extraordinaire Lettre à Bernard Grasset. Et aujourd'hui je le place parmi les grands écrivains du siècle passé. Presque aussi haut que Céline (qu'il a influencé), Camus, Cohen ou Duras.

N'aurait-il pas mieux valu commencer par cette question : pourquoi ne lit-on plus Ramuz aujourd'hui ? Et essayer de le faire plus lire et mieux connaître ? Est-ce qu'une bonne édition de poche (par exemple) n'aurait pas été la meilleure réponse à cette question qui se pose aujourd'hui et se posera encore plus demain ?

Car notre Charles Ferdinand mérite avant tout d'être lu, sinon par tout le monde, du moins par le plus de monde possible. Il n'est pas réservé à une élite de lecteurs érudits. Ce n'est pas un auteur pour happy few. Il ne le voulait pas et il ne doit pas l'être. Son œuvre, parfois difficile d'accès, s'adresse à l'homme universel — et non aux castes, aux sectes, aux clubs de lecture paroissiale.

* Charles Ferdinand Ramuz, Œuvres complètes, éditions Slatkine.

** Charles Ferdinand Ramuz, Œuvres complètes, 2 volumes, collection de la Pléiade, Gallimard, 2005.

16:25 Publié dans all that jazz | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : ramuz, pleiade, slatkine, littérature romande, maggetti, francillon | | |  Facebook

Commentaires

Ne devriez-vous pas plutôt écrire : Pourquoi ne lit-on plus Ramuz

Merci,

Patouca

Écrit par : Patouca | 21/10/2013

J'ai sous les yeux une salière des salines de Bex. Avec une citation de CFR : "Nous avons le blé, l'herbe, la vigne, mais surtout, nous avons le sel, sans quoi les autres mets deviennent insipides"
"Deviennent insipides" ??? J'ai vraiment horreur de ce genre d'imprécision ou de contre-sens, quel qu'en soit l'auteur. Et j'ai l'impression que cela fourmille chez Ramuz.
Les Suisses aiment à glorifier leurs grands hommes, peut-être parce qu'il n'y en a pas beaucoup. Mais il ne le font pas toujours avec discernement. Il est de bon ton de démolir le général Guisan, et les gens de Lausanne veulent glorifier Ramuz. Les gens de Lausanne sont loin d'être les arbitres du bon goût qu'ils s'imaginent être. à force de se prendre pour des Parisiens...

Écrit par : Géo | 22/10/2013

Bonjour Patoucha! En fait, il s'agit davantage d'un constat que d'une question. D'où la forme affirmative du titre. Bonne journée à vous!

Écrit par : Jmo | 22/10/2013

Monsieur,

Enseignant, historien, j’ai tenté le pari (tantôt réussi, tantôt manqué) de faire lire – et aimer – Ramuz à mes apprentis, du sommet du Village dans la montagne (désolé, le site ne prend pas en compte les italiques) à Découverte du monde, de La beauté sur la terre à Aline, en n’oubliant pas Derborence. Le remarquable Circonstances de la vie attend, comme l’extraordinaire Besoin de grandeur. Cela dans un souci de magnifier ce que nous avons ici (« ailleurs » est aussi riche en plumes remarquables, mais pourquoi dévaloriser nos artistes locaux : Gilles, Buchet, Vallotton, Veillon...) sans patriotisme ni honte de soi et de ses racines. La "redécouverte" de l'Encyclopédie d'Yverdon, qui a elle aussi englouti plusieurs millions, se justifie également par l'immense richesse de cette entreprise éditoriale romande du XVIIIe.
Vous posez une question problématique. « On » (sociologiquement, c’est une aberration) ne lirait donc plus Ramuz. Voire. Certes, cela reste 24 Heures, mais je me souviens d’une une de la Julie de 2005 je crois (c'était lors de l'aventure Pléiade), laquelle justement titrait quelque chose comme « Pourquoi lit-on plus que jamais Ramuz de nos jours » (les archives en ligne du quotidien sur Scriptorium s'arrêtent à la fin du XXe siècle, et je ne le retrouve pas dans mes dossiers consacrés à C.F.). Bref, en l’absence de tous critères statistiques (répertoires comparés des lectures en classe, chiffres de ventes, etc.), objectifs, « on » ne peut pas écrire qu’ «on » ne lit plus Ramuz de nos jours.
Toutefois, à sonder autour de moi, je constate qu’il est victime de stéréotypes, de préjugés, de réductions sans nuances (Mozart, c'est la Klene Nachtmusik, et pas le 27e Concerto pour piano ou la Grande Messe en ut mineur), lamentables (telle la prétendue misogynie de Ramuz : c’est, en historien que je suis, un anachronisme ; le voilà jugé, lui et son milieu, son époque, avec nos yeux d’aujourd’hui ; toujours est-il fait mention de son interdiction de peindre à sa femme ; c’est faux, Vies de Ramuz en atteste, et mieux vaut s’interroger sur le pourquoi : sans doute son absence de qualité esthétique, lui le soucieux d’idéal ; les études genre ont parfois ce travers de résumer femme = qualité; voici résumés les propos de D. Maggetti). « La faute », donc, à ceux qui l’ont (mal) lu. Goût immodéré pour le présent et l’exotisme (j’entends « allogénophilie »), là où culture signifie aussi patrimoine et identité régionale, quand justement un grand maître, une grande œuvre relève à la fois totalement de son époque et atteint à l’universel, l’anthropologique. A cet égard, C.F., comme Veuve, Gilles, dans leurs réalisations les plus élevées, méritent plus que le détour.
Je ne suis en revanche pas sûr de partager l’anti-élitisme (sous-)jacent de votre prise de position. Les Editions Plaisirs de Lire ont édité quasiment l’intégralité des essais en poche. Slatkine, par l’ampleur des notices et notes, permet justement aux enseignants d’enrichir la lecture du maître, et de la divulguer. Je ne vois pas pourquoi le quidam, ébahi par le symbolisme et la multiplicité des angles du récit de La beauté sur la terre n’irait pas vers l’édition Slatkine ou Pléiade pour associer l’utile à l’agréable. Je ne vois pas en quoi faudrait-il interdire à l'amateur de devenir plus intelligent, de lui fournir toute une contextualisation (thématique, esthétique, génétique, les cédérom sont à cet égard dignes d'intérêt) lui permettant d'enrichir, dans un second temps, son bagage culturel, et contribuer ainsi à ce que Bourdieu ne cessait de demander: l'universalisation d'accès des conditions d'accès à l'universel.

Meilleurs messages,
G. Gonin, Lausanne

Écrit par : Gonin | 23/10/2013

Merci de votre message, cher monsieur! Il va de soi que vous prêchez un converti... J'admire l'œuvre de CFR, et cette admiration n'est pas récente.
Quand je dis qu'"on" (tant pis pour la pauvre sociologie) ne lit plus guère Ramuz, je me fonde sur l'avis de mes collègues genevois. C'est empirique et empathique. A Lausanne, patrie de CF, la donne est sans doute différente, puisque Ramuz est vaudois. A Genève, et surtout en France, on le lit peu. C'est ainsi. On ne sait d'ailleurs même pas prononcer son nom ! Et bien sûr ce n'est pas 24Heures, journal vaudois, qui prouvera le contraire.
Cela dit, malgré l'excellence de cette nouvelle édition, je doute qu'elle amène de nouveaux lecteurs à CFR. Quelques profs y trouveront des renseignement utiles, malgré le jargon bourdieusard (qui a beaucoup vieilli, hélas), des quidams également. Je m'en félicite. Je ne veux surtout pas interdire à l'amateur de devenir plus intelligent (Lautréamont supposait le lecteur intelligent!). Cela reste un travail d'initiés pour initiés.

Écrit par : Jmo | 23/10/2013

"(...) en quoi faudrait-il interdire à l'amateur de devenir plus intelligent(...) Comment, Gonin, vous inviter à imaginer l'"amateur" pas forcément moins sensible, ou perspicace, voire, doué, que vous-même? Les temps ont changé, on rougit de son pays, on voit mondial rapportant gros pour les uns au détriment des autres, le banc, devant la maison, désormais est métallique où les fesses s'y grillent... Plus le temps de rêver au sapin, à la forêt, à la douce envolée des flocons... A la ferme les ingénieurs, au grenier les chansonniers du temps jadis... et ainsi de suite...

Écrit par : myriam belakovsky | 26/10/2013

P.S.
Gonin, les temps ont changé... et... quid de l'inoubliable cervelas au Pilet-Golaz?!

Écrit par : myriam belakovsky | 27/10/2013

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