28/09/2013

Aimons les écrivains vivants !

Il est de bon ton, sous nos latitudes chrétiennes, de vouer une sainte vénération aux morts. Et surtout aux écrivains morts. Il n’est de bonne plume, profonde et immortelle, semble-t-il, que les écrivains enterrés, il y a un siècle ou deux, et devenus brusquement classiques à leur enterrement.

images.jpegPrenez Kafka ! Lu et admiré, de son vivant, par un petit cercle d’amis pragois (qui le prenaient, d’ailleurs, pour un auteur comique !), une poignée de romans et nouvelles publiés sans écho, ni renommée, même locale ! Franz Kafka devenu icône de l’écrivain moderne dévoué tragiquement à son œuvre — alors qu’il était un écrivain du dimanche !

Regardez Proust ! Trop dédaigné de son vivant, cultivant la légende d’un jeune oisif, très snob, intelligent et paresseux, qui soudainement saisi par une illumination, s’est installé à sa table de travail en se disant : « Aujourd’hui, je vais écrire À la recherche du temps perdu… » Proust oublié de son vivant, redécouvert dans les années 50, et devenu, pour les critiques littéraires (qui ne prennent jamais beaucoup de risques), le patron du roman contemporain…

Et Joyce ! Un premier livre passé inaperçu, une recueil de nouvelles très classiques, puis un grand livre, Ulysse, refusé par toutes les maisons d’édition et publié, en France, par deux libraires un peu folles qui le vendirent à quelques exemplaires. images-1.jpegEnfin, après une mort aussi discrète que fut sa vie, Joyce est redécouvert dans les années 60 et devient le porte-drapeau du roman à la mode de l’époque : le Nouveau Roman…

Et en Suisse, me direz-vous ?

Les exemples sont légion. Prenez Ramuz, poursuivant son œuvre dans une semi clandestinité à Pully, après la déroute parisienne. Édité, oublié, puis vénéré au point d’être accueilli dans la prestigieuse Bibliothèque de la Pléiade, noyé sous les notes des cuistres ! Et Nicolas Bouvier, qui édita L’Usage du monde, son premier livre (refusé par une vingtaine de maisons d’édition) à compte d’auteur ! images-3.jpegSuccès d’estime de son vivant et devenu, bien malgré lui, saint patron des écrivains-voyageurs après sa mort…

Il faut, bien sûr, honorer les défunts. C’est un devoir et un hommage nécessaires. Et une manière, aussi, de réparer une injustice qui leur fut faite quand ils vivaient. Mais il ne faut pas oublier les vivants. Jeunes ou moins jeunes, d’ailleurs. Ceux qui œuvrent dans le noir, qui creusent leur trace discrètement, obstinément, qui cherchent leur chemin dans l’époque aveuglante qui est la nôtre.

Honorons les morts, certes, mais pas la mort, qui est toujours une défaite.

Lisons, célébrons, encourageons les écrivains tant qu’ils sont vivants ! Saluons les artistes qui respirent, écrivent, peignent, inventent des mélodies ou des histoires, juste à côté de nous.

Car ils nous aident à vivre, comme les morts que nous vénérons. Ils élargissent le champ de notre expérience et de nos sens. Ils sont vivants, fragiles et incertains, éphémères, taciturnes parfois, lumineux. Nous avons besoin de leur feu et de leur lumière.

12:00 Publié dans chroniques nouvelliste | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : proust, joyce, écrivains vivants, bouvier, mort, kafka | | |  Facebook

Commentaires

Splendide chronique, Jean-Michel

Écrit par : Marie-Christine | 28/09/2013

Joli! Ces vivants ont-ils un nom pour aider le lecteur à passer à l'acte? :-) merci.

Écrit par : Maude | 29/09/2013

Merci Jean-Michel de cet appel vibrant à la vie et de nous rappeler par ces lignes enflammées que les écrivains appartiennent aussi au monde des vivants !

Écrit par : djemâa | 30/09/2013

Merci Djemâa !
@ Maude : merci de votre commentaire ! Oh il y a tellement de bons livres, et particulièrement en Suisse romande, que je ne peux les citer tous… A ce jeu, on oublie toujours des noms… Mais, disons, pour cette rentrée littéraire, il y a quelques bons livres
— Ils sont tous morts, d'Antoine Jaquier, l'Âge d'Homme;
— La Combustion humaine, de Quentin Mouron, Olivier Morattel éditeur;
— La Lune assassinée, de D. Murith, l'Âge d'Homme ;
— Fontaine blanche, de Myriam Meuwly et Alain Campiotti, l'Aire ;
— Vous ne connaissez ni le jour, ni l'heure, de Pierre Béguin, l'Aire ;
— Toutes les fois où je suis morte, Marie-Christine Buffat, Xenia ;
… et tous ceux que j'oublie ou que je n'ai pas lus…

Écrit par : jmo | 01/10/2013

OÙ SONT LES FEMMES?
J'aime les écrivains vivants, oui, mais ...et les femmes? Il n'y en pas beaucoup de citées, pourtant Colette, George Sand, George Elliott, Sapho, les soeurs Brontë, La Belle Cordière, La Comtesse de Ségur, Mme de Sévigné, Pearl Buck, Anaïs Nin, Marguerite Duras, Marguerite Yourcenar, Simone de Beauvoir, ET.. Nancy Houston, Amélie Nothomb, Elisabeth Horem, Siri Hustvedt, Toni Morrison, et caeterae ad libitum (du latin : et toutes les autres autant qu'on le voudra)

Écrit par : Catherine Cohen | 01/10/2013

Chère Catherine, j'aurais pu (et dû) citer quelques écrivaines au sein de mon mausolée... Car je ne fais aucune différence entre écrivains et écrivaines et j'ai la même admiration pour Céline que pour Colette, pour Camus que pour Marguerite Duras, pour Chappaz que pour Corinna Bille. J'essaie de me rattraper en lisant autant les écrivaines que les écrivains contemporains... Même si les derniers Nancy Huston et Amélie Nothomb sont ratés! En revanche, Siri, oui, et Toni Morrison...

Écrit par : Jmo | 02/10/2013

Les commentaires sont fermés.