20/07/2013

Je t'aime, moi non plus (une histoire d'amour)

images-1.jpegC’est une histoire d’amour, étrange et compliquée, que la Suisse vit avec l’Europe. On se souvient du 6 décembre 1992, que Jean-Pascal Delamuraz, devant les caméras de la télévision, sur un ton dramatique, qualifia de « dimanche noir », parce que les citoyens de ce pays, du bout des lèvres, à 50,3%, avaient refusé l’entrée de la Suisse dans l’EEE (et non l’Union Européenne).

Depuis, les choses n’ont guère changé. Ou alors, si elles ont changé, c’est dans le sens d’un refus plus important. Si le peuple était appelé à voter aujourd’hui, le résultat ne serait pas de 50,3% de non, mais de 70 ou même de 80% de refus.

Pourtant, tout le monde est d’accord : géographiquement, la Suisse est au cœur de l’Europe. Elle est son château d’eau et son jardin d’Eden. D’autres diront : son coffre-fort. Elle fait partie de de son histoire et de sa structure. Culturellement aussi, elle est au carrefour des cultures latine et germanique. On y parle joyeusement quatre langues (même si l’on ne se comprend pas toujours). Politiquement, elle fonctionne, depuis des lustres, sur un modèle fédéraliste qui semble avoir fait ses preuves — même si, à chaque votation, on remarque des clivages entre ville et campagne, et cantons romands et alémaniques. On dirait qu’elle a fait sienne la devise du sénateur américain David Moynihan : « Ne confiez jamais à une plus grande unité ce qui peut être fait par une plus petite. Ce que la famille peut faire, la municipalité ne doit pas le faire. Ce que la municipalité peut faire, les États ne doivent pas le faire. Et ce que les États peuvent faire, le gouvernement fédéral ne doit pas le faire. »

Où est le problème alors ? Pourquoi la Suisse, quand l’Europe lui fait les yeux doux en lui disant je t’aime, répond toujours par une grimace : moi non plus ?

C’est que l'Europe n'est pas seulement un cap géographique qui s'est donné la figure d'un cap spirituel, à la fois comme histoire et comme projet. Elle confond son visage avec l’économie marchande. images.jpegAu lieu d’égaliser les différences, elle fait régner partout le droit du plus fort (en Europe, comme au foot, le plus fort, c’est l’Allemagne). Elle étouffe certains pays (Grèce, Espagne, Portugal) sous le poids de la dette. Elle est régie, depuis Bruxelles, par une bureaucratie tentaculaire, qui tisse chaque jour de nouvelles réglementations. En un mot, elle est loin de cette Europe fédérale et démocratique dont rêvait Denis de Rougemont (1906-1985), premier penseur européen et écolo, que les fonctionnaires de Bruxelles feraient bien de relire.

La Suisse comporte 26 cantons, l’Europe, 28 états. Mais la comparaison s’arrête là. La Suisse n’a jamais eu aucun désir d’expansion, quand l’Europe, pour avancer, a besoin de nouveaux marchés : aujourd’hui, la Croatie. Demain, le Kosovo. C’est la loi du vélo : s’il n’avance pas, il se casse la gueule…

Dans le corps à corps amoureux, comme le susurraient Serge Gainsbourg et Jane Birkin, l’important (si j’ai bien compris la chanson) était de se retenir. Pour l’instant, la Suisse se retient. Elle a raison. Même si l’Europe a mis le cap sur elle, elle n’est pas encore arrivée au port.

12:23 Publié dans all that jazz, chroniques nouvelliste | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : suisse, europe, rougemont, bruxelles | | |  Facebook

Commentaires

de quelle mémoire qui est la vôtre, tirez-vous votre source sur l'esprit suisse des années 1990?

car en ces années-là, les pays d'Europe ne faisaient aucun appel du pied aux suisses, tout au contraire! s'en souviennent tous qui à l'époque étaient suisses (par opposition à ceux devenus suisses depuis les bilatérales, via permis B & Cie)

comme s'en souviennent tous suisses étudiant ou voulant travailler au UK, dépendant d'une carte de travail à obtenir pour 3 mois, ensuite non renouvelée

comme d'autres suisses would-be étudiants en Belgique refusés de permis de séjour pour cause de nationalité

ou en France, refusant de renouveler une carte de séjour à étudiant suisse, comme ça sans raison sauf à dire de cet étudiant qu'il est considéré immigrant- et donc refusé
pendant que tant de français construisaient leurs vies grâce à tant de jobs genevois comme chez Digital, HP & autres multis qui les formaient: cours d'anglais obligatoires! bien sûr payés par l'employeur, les prenant sans connaissances ni expérience professionnelle, français arrivés à retraite hyper confortable, avec résidence construite en bord de lacs
français montés en carrière, devenus HR et refusant tous suisses au profit de nouveaux frontaliers

bizarre que cette situation vécue par tous cantons frontaliers fusse connue lors des votations.

à vous lire, semble que vous n'y étiez pas.

Écrit par : Pierre à feu | 20/07/2013

Quand on est à Bruxelles,au milieu des bruits de couloirs de la grande Europe, on entend souvent le suprême agacement que ce moustique à croix blanche provoque parmi les élus européens. Parmi les gens de la rue, par contre, tout le monde s'en fout, ou tout le monde rigole: "ah oui, le franc suisse? Tiens, ya pas du boulot pour nous chez toi?" La rage contre l'helvétique refus de céder au monstre qui l'entoure se rencontre entre politicards qui sont en train de saigner l'Europe. Les autres, tous les autres, ont bien assez de soucis à survivre décemment, pour se focaliser sur la Suisse. Il y en a même qui constatent combien fut sage, Dame Helvétie, de ne pas rentrer dans cet enfer qu'est devenu l'Europe. Quant à faire les yeux doux à la bannière rouge et blanche, ça, je ne l'ai jamais constaté. Mais je fais partie des petits, dont la préoccupation de vivre au jour le jour.

Écrit par : Bernadette Richard | 20/07/2013

Merci d'avoir associé l'esprit de Denis de Rougemont et le coup de crayon de Burki à cette fondue de votre cru !

Cordialement !

Écrit par : Jean d'Hôtaux | 20/07/2013

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