28/06/2013

Dimitri le passeur (1934-2011)

DSCN6409.JPGIl y a deux ans, le 28 juin 2011, Vladimir Dimitrijevic se tuait sur la route, près de Clamecy, dans une fourgonnette remplie de livres qu'il emportait à Lausanne, siège des éditions L'Âge d'Homme. Ce n'était pas seulement un grand éditeur suisse, mais l'un des plus importants éditeurs européens. À l'époque du silence et de la censure, on lui doit d'avoir découvert Zinoviev et Grossman, Haldas et Vuilleumier, le journal intime d'Amiel et les bourlinguages de Cingria, entre autres. C'est lui, également, qui a publié les Chroniques japonaises de Bouvier (dont aucun éditeur ne voulait). En quarante-cinq ans d'édition, son catalogue aura compté près de 4500 titres ! Il l'appelait d'ailleurs son « grand œuvre », toujours avide et impatient de l'enrichir par de nouvelles publications.

L'un de ses derniers grands plaisirs aura été le succès de L'Amour nègre, Prix Interallié 2010, fêté ici à la Villa La Grange, en février 2011, en présence de Pierre Maudet et de Manuel Tornare.

Dimitri est mort un 28 juin, anniversaire de la naissance de Jean-Jacques Rousseau, et jour de la fête nationale serbe. Hasard ou force du destin ? Sa vie aura été un livre plein de fureur et d'enthousiasme, d'emportements et de combats.

Une vie vécue sous le signe de la passion.

01:15 Publié dans Hommage | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : dimitrijevic, âge d'homme, littérature suisse, édition européenne | | |  Facebook

23/06/2013

Fascination du vide

DownloadedFile.jpegLa Nature, dit-on, a horreur du vide. Chaque chose a une place, un sens, une fonction. Même si cette place est interchangeable, ce sens quelquefois mystérieux et cette fonction indéfinie. Nettoyez soigneusement votre jardin : un mois plus tard, il est colonisé par les fourmis, creusé de taupinières et envahi de mauvaise herbe !

Tout le contraire de l’homme occidental, pris de vertige, depuis toujours, devant le vide.

Le 16 janvier 1852, l’écrivain Gustave Flaubert écrivait à sa maîtresse, Louise Colet : « Ce qui me semble beau, ce que je voudrais faire, c’est un livre sur rien, un livre sans attache extérieure, qui se tiendrait de lui-même par la force interne de son style, comme la terre sans être soutenue se tient en l’air. » Ce livre, Flaubert est en train de l’écrire. Il s’agit de Madame Bovary, roman publié en 1857, et qui vaudra à son auteur un procès en justice pour « outrage aux bonnes mœurs. »

Quand on relit Madame Bovary — l’épopée malheureuse d’une femme sensuelle qui prend ses désirs pour la réalité ! — on est frappé par la force du style, bien sûr, que Flaubert place au-dessus de tout. Mais aussi par ce rien qui occupe toute la vie de son héroïne. DownloadedFile-2.jpegIl porte d’autres noms : ennui, désœuvrement, mélancolie, spleen. Musset appelait cela le mal du siècle. Aujourd’hui, nous parlerions de dépression. Ou, plus à la mode encore : d’état bipolaire. De nos jours, Emma Bovary prendrait du lithium ou de la Ritaline, et l’affaire serait réglée. Elle trouverait son bonheur au coin du feu, à côté de son mari Charles en pantoufles et ronflant, la pipe au bec, en rêvant de chirurgie plastique !

images.jpegLes choses n’ont pas changé. Nous vivons toujours l’ère du vide. Deux films présentés au Festival de Cannes, que l’on peut voir en Suisse romande, nous le rappellent avec brio. Il s’agit de La Grande Belezza de Paolo Sorrentino et de The Bling Ring de Sofia Coppola. Dans le premier, un écrivain désabusé (et désœuvré) promène son spleen de soirées en parties, dans une Rome décadente, en recherchant les émotions de sa jeunesse, la beauté évanouie et les amours perdues. Comme Emma Bovary, il cherche à fuir le vide de sa vie et se raccroche au style d’une beauté peut-être uniquement rêvée.

images-1.jpegSofia Coppola, elle, ausculte l’attrait du vide chez une bande d’ados de Los Angeles. Jeunes, beaux, riches et si vides. Ils vivent dans la fascination des icônes de la mode et de la vie facile : Paris Hilton, Lindsay Lohan, Megan Fox. Leurs rêves ? Créer leur propre parfum ou animer une émission de télé-réalité. Et pour tuer le temps, ils se mettent à cambrioler les maisons des people. Sofia Coppola filme à merveille le vertige qui les prend devant les milliers de paires de chaussures de Paris Hilton ou les centaines de bijoux de Megan Fox. Fascination du vide, du futile et du clinquant. Adoration des fausses idoles. Perte des repères moraux et religieux, sans doute, aspirés par l’orgie matérielle dans laquelle ils aspirent à se fondre.

La Nature a horreur du vide, certes. Mais l’Art commence, peut-être, où la Nature s’efface et perd ses droits : au bord du vide, justement, dans le vertige de la disparition.

 

 

04:16 Publié dans chroniques nouvelliste | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : vide, coppola, sorrentino, bling ring, cinéma, flaubert, madame bovary | | |  Facebook

14/06/2013

Ils sont fous, ces Grecs !

images.jpegLes Grecs sont malheureux. On le serait à moins. Le chômage atteint 27,4% de la population active. Le pays croule sous la dette. Le printemps est pourri. Le berceau de la démocratie est passé, en quelques mois, de « pays développé » à « pays émergent ». La honte ! Et les Grecs ne supportent plus les diktats de la troïka (FMI, grandes banques, UE) qui les étrangle…

Est-ce pour cela qu'ils descendent dans la rue ?

Eh bien non.

Ils ne sont pas contents, les Grecs, parce que leur gouvernement a fermé les télévisions et coupé les radios d'État. Pour cause de retructuration, selon la version officielle. Tout devrait rentrer heureusement dans l'ordre à l'automne. Une fois les économies réalisées (les radios et télés d'État occupent une dizaine de milliers d'employés).

Mais, en attendant, les Grecs sont en colère !

De Suisse — pays qui ne fait pas partie de l'Europe et n'est pas émergent — on a peine à comprendre leur dépit. Être privé de télé ? Quel bonheur ! DownloadedFile.jpegNe plus avoir à endurer les débats populistes de la radio ? Le pied total ! Et, à la place des soirées avachies devant la boîte à images, on sort, on va se promener dans la ville, on profite d'aller au théâtre (on va voir, par exemple, Le Ravissement d'Adèle, au Grutli, magnifique réalisation de la Compagnie Rossier-Pasquier). Bref, on retrouve sa liberté.

images-1.jpegLes Grecs ont inventé la démocratie. Mais aussi la comédie. C'en est une qui se joue actuellement dans les rues d'Athènes où des milliers de manifestants, addicts de la télévision, réclament le retour de la machine à abrutir. Qu'on nous rende Alain Morisod ! Et Top Models, le feuilleton préféré des belles-mères ! Fort-Boyard et le concours de l'Eurovision ! On ne peut pas vivre sans Joséphine ! Vite, rendez-nous notre drogue !

C'est là qu'on voit l'état d'un pays au passé glorieux, qui vit aujourd'hui dans les fers (mais sans les chaînes — de télévision).

Comme quoi, l'on peut vivre sans travail, sans argent, sans avenir. Mais jamais sans télévision !

 

09:55 Publié dans all that jazz | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : grèce, télévision, politique, fmi | | |  Facebook

08/06/2013

Notre sorcière bien-aimée

images.jpegLa politique n’est pas un métier de tout repos. Certains y entrent avec leurs convictions, leur credo intangible et une bonne foi incontestable, comme naguère on prenait la soutane. Mais ils se heurtent à la réalité, qui est têtue. Ils doivent composer avec les opinions contraires, souvent issues des mêmes rangs, ruser avec l’ennemi, mentir à celles et ceux qui les ont élus. Arrivés au pouvoir, il leur faut se montrer « collégiaux », c’est-à-dire faire le poing dans leur poche. Et, ironie suprême, ils ont à charge, parfois, de défendre un point de vue diamétralement opposé au leur, comme Simonetta Sommaruga vantant les mérites d’une révision de la loi sur l’asile, combattue bec et ongles par son propre parti !

C’est une scène de théâtre où se joue, dirait-on, une pièce longuement répétée, quelquefois bien écrite, le plus souvent bâclée. Les acteurs sont toujours les mêmes. Certains ont du talent. Ils se mettent d’accord pour changer de costume et de rôle à chaque représentation. Chacun connaît le fin mot de la pièce. Mais avant d’en arriver là, que de retournements de vestes !

Combien de menaces et d’insultes ! De fausses indignations et de clins d’œil appuyés au public !

Vous avez reconnu la pièce et les acteurs. Elle se joue cette semaine au Palais fédéral. Si vous avez manqué le début, ce n’est pas grave. Il y aura des représentations supplémentaires. Beaucoup de bruit et de salive pour rien. Et le dénouement, quelque peu différé, est attendu : ce sera oui ! Un oui du bout des lèvres, certes, contrit, susurré à mi-voix, comme une chanson de Carla Bruni, mais un oui clair et définitif.

L’artisane de ce oui aux accords avec les États-Unis sur les banques s’appelle Eveline Widmer-Schlumpf. Fille d’un ancien Conseiller fédéral fort respecté, c’est aujourd’hui la femme la plus haïe de Suisse. Et la plus courageuse aussi. On l’a traitée de tous les noms : traîtresse, diablesse, sorcière. Au fond, Eveline, pour les médias, c’est Ève, sans le serpent ! La femme qui touche au fruit de l’arbre de la connaissance…

Et la sorcière, mine de rien, a réussi à faire avaler aux élus fédéraux une potion saumâtre. images-1.jpegCertains ont toussé. D’autres ont été près de vomir. Mais à la fin, comme d’habitude, tous ont trempé leurs lèvres dans le calice amer. Et Eveline, qui s’est longtemps battue pour défendre les banquiers félons, a esquissé un sourire. Modeste, bien sûr, comme tout ce qu’elle fait. En remuant brièvement le bout de son nez, comme Samantha dans la série américaine du même nom, elle est devenue notre sorcière bien-aimée.

L’avenir retiendra son courage : elle était seule, abandonnée de tous, pour plaider un dossier difficile. Il oubliera sûrement les vraies raisons de ce psychodrame : les pratiques pour le moins douteuses de certaines banques de la place. Mais ont-elles retenu la leçon ?

 

 

 


10:32 Publié dans all that jazz, chroniques nouvelliste | Lien permanent | Commentaires (1) | | |  Facebook