29/04/2013

Première rencontre

par Isabelle Æschlimann

images-3.jpegLa première fois que je l’ai vu, j’étais dans le rayon des nouveautés à l’entrée d’une librairie. Il y avait foule. Placé sur le rayon du bas, j’essayais de me faire remarquer aux yeux des passants en bombant ma couverture au joli papier structuré pour donner envie aux curieux de me saisir et de lire mon dos. Lui occupait la meilleure place à hauteur d’yeux. Plus grand que nous autres, il en imposait malgré lui, davantage servi par sa couverture immaculée et son titre accrocheur, dont le i rouge attirait immanquablement l’attention. Il arborait fièrement son bandeau «prix interallié 2010» comme une miss Suisse qui reviendrait dans la cour de son ancienne école.
La nouvelle arrivée dans la scène littéraire romande et le prix interallié à la renommée internationale allaient faire connaissance. J’ai tout à apprendre de lui. Mais qu’allais-je bien pouvoir lui apporter dans le cadre de cette période d’échanges organisée par le Salon du Livre?
Après avoir dévoré ses livres, je brûle de connaître leur auteur. Attablés dans une brasserie, nous parlons à bâtons rompus. Son visage est sérieux. La littérature est une histoire sérieuse. Mais soudain un trait d’humour fuse et son visage s’illumine, ses joues arrondies par son rire lui donnent un airchaleureux.
Je me sens intimidée. Un peu tendue. Me voilà en face de L’Enfant secret qui a su se mettre dans la peau d’un psychanalyste, d’une jeune femme asiatique, d’un africain. Cela prouve une capacité d’empathie, d’observation hors normes. Il ne se contente pas de vous écouter, il sonde votre âme, recherche vos failles, car pour être intéressant un personnage doit avoir des fêlures.
Nous échangeons nos sentiments sur nos livres respectifs. J’aimerais tout savoir. Son processus d’écriture, sa démarche pour commencer une histoire. Je le bombarde de questions, il me dit qu’il écrit pratiquement tous les jours. Il me raconte son expérience de critique de théâtre, lorsqu’il écrivait ses chroniques à chaud au milieu de la nuit afin de rendre son article avant la clôture du journal.
Il s’intéresse lui aussi à ma façon de travailler. On voit les rouages tourner dans sa tête. Va-t-il utiliser une de mes réflexions ou un trait de mon caractère pour l’un de ses personnages? Avec les écrivains on ne sait jamais...…Il veut comprendre nos différences, mes références. Il a une voix agréable, il parle bien. Je sens qu’il a l’habitude d’évoquer sa passion.

Son ton est posé. Il a du sang italien et pourtant il n’a rien de cette exubérance du sud. Ses mains ne virevoltent pas, il n’y a pas d’éclats, il est zen. Plus Suisse qu’Italien de ce côté-là. Soudain il sourit. Ses fossettes lui donnent un air généreux. «Bon, mangeons!» Voilà l’Italien. Il se frotte les mains, saisit la carte. Il me propose d’échanger des emails à un rythme rapproché. Je devine qu’il aimerait tisser un lien entre nous, dans le même but: apprendre l’un de l’autre. Je suis surprise par son investissement. Je ne pensais pas que cette expérience allait être aussi riche.
Je m’interroge sur la construction de ses livres, chaque fois différente, jusqu’à innover complètement avec la conversation d’Après l’Orgie. Il me dit que chaque livre impose par lui-même sa construction. Que c’est le livre qui dicte le type de narration.
Je lui raconte que je redoute encore les conséquences des mots sur mon entourage. Que je ne me sens pas encore libre d’écrire sans craindre de perturber mes proches et peut-être même de me révéler à moi-même. Il me dit «Il faut écrire, sortir tout ça de toi et ensuite tu décideras si cela a lieu d’ être dans ton livre». Il ouvre grand les fenêtres de mon atelier, il pousse les meubles au bord et me fait une place pour danser. Danser avec moi-même, sans entraves, comme Nell dans la forêt. Il me raconte le plaisir qu’il a eu à être dans la peau d’Adam, le jeune africain de L’Amour Nègre qui lui a valu le prix interallié. Ses
personnages sont si opposés à lui, je suis impressionnée par sa capacité à se mettre dans leur peau. « Il faut croire qu’ il vivait en moi depuis longtemps! Au fond, il suffit de donner la parole aux fantômes qu’on trimbale en nous... »
Le chemin sera encore long, mais Jean-Michel a posé la première pierre. Ces trois mois d’échanges ne me laisseront pas indemnes. A mon grand bonheur. Merci Jean-Michel.
Isabelle Aeschlimann

28/04/2013

Norah et Nabila

images.jpegCe matin, ma fille Norah (10 ans) m’embrasse et me demande : « Crois-tu, papa, que la prison empêche de peopoliser quelqu’un ? » Il est très tôt. Je ne suis pas bien réveillé. Je ne pige rien à ce galimatias. Indulgente, ma fille répète sa question, avec l’indispensable explication pour les plus de dix ans : « Allô, non, mais allô, quoi ! Je parle de Nabila, papa ! J’ai vu qu’elle avait fait de la prison. Et je te demandais si la prison peut empêcher quelqu’un d’être un people… »

J’étais tout à fait réveillé à présent, mais perplexe. Bien sûr, j’ai fait semblant de savoir qui était Nabila, de connaître sa taille et ses mensurations. Mais je ne m’étais jamais posé la question de ma fille. « Un people peut-il être un ex-délinquant ? » Ma fille est brusquement inquiète : « Et toi, papa, est-ce que tu as fait de la prison ? » Je botte en touche : « Euh, pas encore ! » Elle ne lâche pas le morceau : « N’as-tu jamais volé, menti, trompé tes parents ou tes amis ? » J’essaie de retourner la situation : « Pourquoi te poses-tu ces questions, ma chérie ? Ce n’est pas de ton âge. » Elle reste imperturbable : « Je pense que quelqu’un qui a fait de la prison peut très bien devenir un people. C’est une façon, pour lui, de montrer qu’il vaut mieux que ce que les autres pensent de lui. Ça le rend sympathique. » Je m’étrangle : « La prison rend quelqu’un sympathique ? » Elle me fait la leçon : « Oui, papa. La TV aime les gens louches. Ils sont bien plus intéressants que les gens ordinaires. Ils ont beaucoup d’histoires à raconter. » Enfin, brusquement impatiente : « L’école va commencer. Je ne veux pas arriver en retard. Nous reprendrons cette discussion une autre fois. »

J’étais éberlué. En dix minutes, ma fille m’a expliqué le fonctionnement de la société de spectacle que j’ai mis quarante ans à comprendre ! Elle avait tout compris : la fabrication de l’image, qui devient icône, puis idole, pour des jeunes en manque de modèle. Comment une fille ordinaire, à l’enfance difficile, mais soigneusement refaite et couverte de tatouages, peut accéder en quelques semaines au top de la notoriété publique, détrônant Obama, Angela Merkel et le pâle Hollande.

Nous vivons l’ère du vide, symbolisée par la télévision, qui fait et défait les destins. Pas de salut hors de l’image, dit-on. Pour exister, il faut crever l’écran en permanence. C’est la loi du marché. Et Nabila, jeune paumée des banlieues genevoises, le fait très bien, en usant des armes qu’elle s’est douloureusement forgées. Quitte à passer par la prison pour accéder au feu des projecteurs. La TV, dans son cas, remplace vingt années de psychanalyse. Avec, en prime, l’impression de sauver sa vie.

Le soir, j’ai compris la question de ma fille.

Non, la prison n’empêche pas de peopoliser quelqu’un. Au contraire, c’est excellent pour le spectacle. La TV aime les gens cabossés. Le malheur est souvent spectaculaire. Il donne au vide une profondeur humaine.

Qui d’entre nous pourrait prétendre qu’il est meilleur que cette fille-là ?

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27/04/2013

« C'est en lisant qu'on devient écrivain »*

images-5.jpegÀ chaque époque ses héros, ses figures tutélaires, ses petits dieux.Les miens auront toujours été des écrivains, des musiciens ou des sportifs. Ce qui est la même chose. Recherche du mot ou du geste parfait. Coïncidence du corps et de l’esprit. Harmonie musicale et musculaire. Engagement total dans la visée d’une
forme ou d’un mouvement libre. Course effrénée vers la ligne perdue.
L’horizon impossible: le poème, le tableau, la chanson, le roman.
On ne choisit pas son époque, ni l’endroit de la terre où l’on nous met au monde. Pour moi, c’est la Suisse des années cinquante. Des parents qui ont survécu à la guerre. Une mère qui traverse les frontières et les langues. Un père qui porte encore en lui le deuil de sa petite soeur. Une famille dispersée en Suisse et en Italie. Un dictionnaire qui traîne, chez mes grands-parents, heureusement rempli d’illustrations, que j’entreprends d’apprendre par coeur. Mes premiers héros, dans la vie, sont des mots et des personnages dessinés.
Puis les années soixante, avec leurs avancées technologiques, une vraie révolution. Mon père apporte à la maison le premier tourne-disque, puis la première radio, les postes de télévision qui désormais se suivent, tous les mois, et trônent au milieu du salon, nouveau dieu domestique. La vie qui s’accélère soudain et se dédouble. Il y a le monde intime et le monde extérieur, poreux et à jamais inséparables. Une brèche s’ouvre dans la conscience, que j’essaierai, un jour, de colmater avec des mots. Mes héros : Jim la Jungle,
DownloadedFile.jpegMandrake, Bob Morane, Billy Bones de L’Île au trésor, Edmont Dantès (alias le Comte de Monte-Christo). Mais aussi Bob Dylan, Boris Vian, Catherine Sauvage, Leonard Cohen. Des héros de papier et d’image qui donnent le goût du large: écrire et larguer les amarres. Voyager dans l’espace et le temps. S’inventer d’autres vies parce qu’une seule ne suffit pas.
Ma devise est celle que le terrible Féofar-Khan lance à Michel Strogoff: «Regarde de tous tes yeux!Regarde!»
Elle n’a pas varié depuis.
Dans les années septante, la boussole s’affole. Frénésie de musique et de lecture. Pink Floyd et Lautréamont. Zola, Kafka, Zweig, Ramuz, Roger Martin du Gard. Les Beatles et Robert Crumb. Baudelaire et Léo Ferré. La musique et les mots se bousculent. J’aimerais dessiner, mais je ne saurai jamais. Je tourne autour des livres sans oser m’y perdre totalement. Je les ausculte. Je les interroge. Je découvre le silence et la solitude fertile. Les secrets essentiels liés à la littérature qui doit briser nos chaînes et dénoncer les faux-semblants.

Écrire, c’est déchiffrer le piège où la vie nous entraîne. Les Chants de Maldoror me montreront la voie. C’est à peu près à cette époque, à Paris, que je rencontre Aragon et le poète André Dalmas qui publieront mes premiers textes.
DownloadedFile-1.jpegDepuis Lautréamont, je sais que tout commence par la lecture. Les premiers mots qu’on écrit, on les vole aux autres. Toute écriture naît du rapt d’une lecture. Pour s’envoler (quitter les murs de sa prison), il faut voler les mots des autres. C’est la leçon que je retiens de Maldoror, le vampire qui se nourrit du sang des autres pour écrire son propre texte. Pour parodier Raymond Queneau (« c’est en lisant qu’on devient liseron »), je dirais volontiers que c’est en lisant qu’on devient écrivain.
À partir des années quatre-vingts, je ne fais plus qu’écrire et lire. C’est devenu - sans qu’il y ait décision réfléchie de ma part - une hantise et une passion. Ou mieux, pour reprendre la belle expression de Philippe Sollers, une passion fixe. «Je dis passion fixe, puisque j’ai eu beau changer, bouger, me contredire, avancer, reculer, progresser, évoluer, déraper, régresser, grossir, maigrir, vieillir, rajeunir, m’arrêter, repartir, je n’ai jamais suivi, en somme, que cette fixité passionnée. J’ai envie de dire que c’est elle qui me vit, me meurt, se sert de moi, me façonne, m’abandonne, me reprend, me roule. Je l’oublie, je me souviens d’elle, j’ai confiance en elle, elle se fraye un chemin à travers moi. Je suis moi
quand elle est moi. Elle m’enveloppe, me quitte, me conseille, s’abstient, s’absente, me rejoint. Je suis un poisson dans son eau, un prénom dans son nom multiple. Elle m’a laissé naître, elle saura comment me faire mourir.»

Au fil du temps, ma vie s’organise autour de ce noyau vivace et vorace, qui dévore l’essentiel de mon temps. Être écrivain, c’est (re)trouver en soi ce pôle magnétique. Suivre la voie de cette passion fixe sans se soucier des modes ou des règles en vigueur, qu’elles soient morales, sociales ou politiques. C’est rechercher la vraie coïncidence - intime, obscure, secrète - entre l’écriture et la vie. Le livre, alors, devient à lui tout un monde.

* En réponse à une question d'Isabelle Falconnier : « Qu'est-ce qu'être un écrivain ? »
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25/04/2013

Conversation avec Isabelle Æschlimann*

images-1.jpegQuand et pourquoi avez-vous décidé que l’écriture tiendrait une place prépondérante dans votre vie?
JMO — J’ai commencé par la musique et par la poésie. Puis, insensiblement, vers 15-16 ans, les deux se sont fondues au point de ne faire plus qu’une. Il n’y a pas de décision làdedans. L’écriture s’est imposée comme une planche de salut. Une tour de guet pour observer le monde et le comprendre.
IA — C’est venu graduellement. J’ai toujours écrit, mais je m’éparpillais dans plusieurs formes d’art. Vers 25 ans, je me suis dit que ce serait bien d’en choisir une et de l’approfondir. L’écriture était celui qui comblait le plus mon besoin de m’exprimer. Cela me procure un plaisir sans pareil. Je ne peux plus m’en passer. Si je n’écris pas, je ressens un vide en moi.


Qu’est-ce que ce choix a impliqué et implique dans votre vie?
JMO — Écrire, pour moi, c’est la règle des trois S: solitude, silence, secret. On écrit toujours seul, dans le silence et le secret à révéler. Cela n’implique pas une vie solitaire. Mais un espace de solitude et de silence. Un jardin secret. Ce jardin, pour moi, est ouvert au monde. Il a un nom: c’est le roman. Un lieu qui engloberait toutes les disciplines: la musique, la peinture, la philosophie, la psychanalyse... Ce que Joyce a fait dans Ulysse, par exemple. Un roman total.
IA — Comme toutes mamans qui travaillent à temps partiel, cela implique de l’organisation et de la discipline envers soi-même. images-2.jpegJ’ai dû trouver un équilibre entre le travail, ma famille, mes amis et l’écriture. Lorsqu’on pratique un sport de haut niveau, c’est plus reconnu. Mais manquer un événement ou se priver de quelque chose «pour écrire», cela fait sourire. Je ne prétends à aucune mission. Mais un romancier apporte un regard personnel sur la société d’une époque. Il soulève des questions, provoque des réactions.


Quel statut ont les écrivains dans notre pays en particulier et le monde en général ?
JMO — En Suisse, les écrivains ont peu de place, hélas. Certains sont largement subventionnés, d’autres ne reçoivent jamais un sou. Mais cela ne leur confère aucun statut social. D’une manière générale, ils ont beaucoup de peine à faire entendre leur voix. En France ou en Allemagne, les écrivains ont souvent une tribune dans les journaux ou les hebdomadaires, alors qu’en Suisse, on leur donne rarement la parole. On a peur de leur voix.
IA — Je ne fréquente pas le milieu littéraire dans mon quotidien. Mais il me semble que les écrivains sont discrets. Et je constate qu’être écrivain est une activité que l’on pratique à côté d’un «premier métier»...…


Écrire en Suisse, qu’est-ce que cela signifie pour vous ?
JMO — Pour reprendre le titre d’une émission de télévision célèbre, chaque écrivain a des racines et des ailes. Je ne crois pas aux écrivains hors sol. Où qu’on aille, un peu de terre natale reste toujours collé à nos semelles. Ce n’est pas un poids ou une limitation. Regardez encore Joyce: il porte son Irlande natale en lui et c’est à partir de cet héritage qu’il écrit. Pour mieux s’envoler. Aller à la rencontre du monde et des autres.
IA — Cela implique de garder les pieds sur terre et rester modeste. La scène littéraire est assez discrète en Suisse, peu mise en avant. Notre succès garde des proportions à l’échelle romande. L’immense avantage en revanche, est qu’au niveau régional, les gens nous soutiennent. Je suis jurassienne, je vis dans le canton de Vaud depuis 8 ans, et les deux cantons m’ont soutenue lors de mon entrée en littérature.


Que peut, et doit, transmettre un écrivain à un autre écrivain?
JMO — Ce n’est pas à l’école qu’on apprend à écrire. C’est en lisant, encore et toujours, les livres des autres. En dévorant les bibliothèques. En écumant les librairies. Je crois que la transmission se fait surtout par la lecture. Une sorte de «transsubstantiation». Mais fréquenter des écrivains (ou des artistes en général) est extrêmement précieux. J’ai eu la chance de fréquenter de grands écrivains comme Aragon, Chessex, Quignard, Starobinski, Derrida. Ils m’ont beaucoup encouragé, non pas par leurs conseils, mais par leur amitié et leur écoute.

IA — Le processus de création est un acte bien mystérieux et chaque écrivain a quelque chose de différent à transmettre. Tout est intéressant! Ceci dit, écrire reste une activité solitaire et un dialogue avec soi-même.

Peut-on apprendre à écrire?
images-4.jpegJMO — Je n’ai jamais appris à écrire. C’est la vie, ses bonheurs et ses drames, et la langue dans laquelle je suis né qui forgent mon écriture. J’écris avec mon corps et mes émotions. J’invente une voix dans la langue. Ce qui me pousse en avant? Le désir de vivre d’autres vies, sans doute. De voyager grâce aux livres des autres et d’élargir mon horizon.
IA — Du moment que les idées sont là, bien sûr que l’on peut apprendre à écrire. D’ailleurs en Amérique, il y a des écoles d’écrivains. C’est avant tout du travail. De mon côté, je lis énormément en essayant d’analyser ce que je lis, de comprendre comment l’auteur a construit son texte. C’est la meilleure école. Ensuite je remanie mes phrases des dizaines de fois jusqu’à ce que mon texte et son rythme me conviennent.


Que vous amènent les discussions et le compagnonnage avec votre poulain/avec votre parrain? Qu’appréciezvous chez lui ?
JMO — Je trouve extrêmement stimulante la rencontre avec un autre écrivain. Le dialogue, l’échange, le partage d’expériences a priori très différentes (le parrain est rodé au milieu littéraire, tandis que le poulain - ou la pouliche! - n’en connaît pas encore les ficelles). J’aime la fraîcheur de mes conversations avec Isabelle, comme j’ai aimé le rythme et la vivacité de son livre, «Un été de trop». J’aime surtout
l’espérance de ce qui va suivre: le livre à venir. Celui qu’on rêve. Le livre qui n’existe pas encore.
IA — J’éprouve un énorme plaisir à parler littérature pendant des heures, de pouvoir poser toutes les questions que j’ai toujours eu envie de poser à un auteur aussi reconnu que Jean-Michel. Il fait preuve d’une grande humilité. Peut-être parce qu’il enseigne à des jeunes qui n’ont aucune idée de la chance qu’ils ont! Par son métier, il a une perception pédagogique de l’écriture. Il essaie d’intéresser les
jeunes à son art, de leur démontrer la puissance des mots. C’est magnifique. Concernant son style d’écriture, il ne choisit pas la voie de la facilité. Il veut progresser, explorer de nouveaux horizons. Lorsqu’une recette fonctionne, au lieu de resservir le même plat, il en essaie une autre. Il se met en danger à chaque fois. C’est une leçon: ne pas se reposer sur ses acquis. Mais cela pourrait aussi être: ne te sens jamais enfermée dans un carcan. Jean-Michel est avant tout un père et j’aime sentir que même à son niveau, ce qui nous rattache à la réalité est notre famille. S’il était un célibataire endurci qui s’était consacré à l’écriture, il y aurait un gouffre entre nous. Alors que là, il devient un modèle.
Concilier famille et écriture est possible. Et c’est même ce qui nous nourrit. Elle est notre énergie, essentielle à notre équilibre. ■

*En réponse à des questions d'Isabelle Falconnier.

Photo © Thomas Zoller

24/04/2013

Le projet Parrains-Poulains

images.jpegLe Projet Parrains&Poulains du Salon du livre et de la
presse de Genève répond à deux missions: mettre en
lumière des écrivains romands en début de carrière dont nous estimons qu’ils ont un bel avenir devant eux d’une part, encourager, d’autre part, la transmission entre écrivains.
L’écrivain est solitaire, par essence. Or, lorsqu’on a choisi de faire de l’écriture une activité essentielle de sa vie d’homme ou de femme, de nombreuses questions se posent: comment concilier vie familiale, vie professionnelle et vie d’artiste? Comment gagner sa vie avec l’écriture? Comment faire face à l’angoisse de la page blanche? Comment être lu? Qui mieux que des écrivains expérimentés, ayant trouvé leurs propres réponses à ces questions, pouvaient faire écho aux
interrogations profondes de jeunes gens faisant ce pari fou de l’écriture, et parfois démunis devant les difficultés du métier d’écrivain?
PhotoBlogSalonDuLivreParrainsPoulains.jpgCinq auteurs confirmés, Anne Cuneo, Jean-Louis Kuffer, Jean-Michel Olivier, Amélie Plume et Daniel de Roulet ont accepté de parrainer respectivement Quentin Mouton, Max Lobe, Isabelle Aeschlimann, Anne-Frédérique Rochat et Aude Seigne. Autant de personnalités riches, diverses et fortes qui se sont rencontrées à plusieurs reprises entre janvier et mai 2013, et ont généreusement rédigé pour cette présente publication un texte inédit sur le thème de «Le métier d’écrivain» pour les Parrains et, pour les Poulains, le récit d’une de leur rencontre. Je les remercie pour l’énergie, l’empathie, la curiosité et l’inspiration dont ils ont fait preuve en se prêtant au jeu. Acteur à part entière de la scène culturelle suisse, le Salon du livre et de la presse de Genève est heureux de pouvoir ainsi contribuer à la création littéraire de notre pays.
Isabelle Falconnier
Présidente du Salon du livre et de la presse de Genève


22/04/2013

Parfum de fumée (6)

4U00060.JPGCette nuit, j’ai croisé dans l’hôtel deux femmes qui parlaient fort et marchaient bras dessus bras dessous. L’une d’elles, en complet brun, le cheveu court, fumait en riant un cigare. L’autre, un peu échevelée, les paupières tombantes sur ses yeux gris, tenait un porte-cigarette dans la main. C’était le fantôme de Colette.

« Je vous présente Missy, dit-elle comme si nous nous connaissions depuis toujours. Vous venez boire un verre avec nous ? »

Avant que j’aie eu le temps de répondre, elles m’ont entraîné par le bras. Nous sommes allés dans le petit salon. Un homme jouait Body and Soul au piano. Nous avons bu une coupe de champagne. Mes deux amies étaient très gaies. Elles riaient et s’embrasaient à pleine bouche, s’amusant à mêler la fumée de leur cigarette.

« Quand on est aimé, on ne doute de rien, m’a murmuré Colette. Quand on aime, on doute de tout. »

À mon tour, j’ai allumé une cigarette.

« Que faites-vous ici ?

     Je termine un roman. Le Fanal bleu.

     J’ai cru que vous n’écriviez plus…

                       — On n’a jamais fini d’écrire… »

La nuit est belle.

Le pianiste entame une vieille chanson de Cab Calloway. The Jitterbug. Qui eut son heure de gloire, dans les années 20, au temps de la prohibition. Les deux amies se lèvent ensemble et se mettent à danser.

Un homme au visage émacié, en complet gris, fumant la pipe, portant lunettes et nœud papillon, les rejoint au milieu de la pièce. On dirait le fantôme de Simenon. Il plaisante avec elles comme s’il les connaissait depuis toujours.

Dans la pénombre, tassé dans son fauteuil de velours rouge, un homme se sert une rasade de whisky. Il est de taille moyenne. Il a les cheveux gris, une raie irrégulière sur le côté. Il porte un costume de velours côtelé, une belle cravate de soie ponceau, une chevalière en argent. Des lunettes qui ressemblent à des loupes. Un cahier est ouvert sur la table. Il le prend à deux mains, le rapproche de ses yeux, écrit quelques mots d’une écriture minuscule. Puis il regarde autour de lui. Martha n’est pas encore arrivée. C’est une aubaine. Elle deviendra un personnage de son roman. Tous les romans commencent avec un rendez-vous manqué. Il boit d’un coup son verre de rye. Ça lui rappelle l’Irlande. Le doux lait maternel de son pays. Il écrit quelques mots. C’est le fantôme de James Joyce. Chambre 203. À travers le brouillard, il voit des formes danser devant ses yeux. Il vibre au son de la musique. Péniblement, il se lève sur ses jambes, reste une seconde en équilibre, puis retombe sur son siège. Il griffonne quelque chose dans son cahier ouvert.

Un peu plus loin, assis à une petite table, un homme parle de Céline et de Casanova. Il porte un costume YSL bleu marine, des boutons de manchettes en nacre, un porte-cigarette en argent. Les deux femmes qui l’entourent ont les épaules nues, un décolleté vertigineux. Elles sont suspendues à ses paroles. De temps à autre, il trempe ses lèvres dans une coupe de champagne. Deux livres sont posés sur la table. Trésor d’amour. L’Étoile des Amants. Dédicacés à Lise et à Sophie. L’homme raconte qu’il aime venir écrire ici. Dans cet hôtel il est en bonne compagnie.

« On écrit toujours avec les fantômes, dit-il. Et ils sont quelquefois encombrants ! »

Ses deux femmes rient bruyamment, tête en arrière, faisant vibrer leurs seins sous l’étoffe serrée.

« Mais la nuit est à nous ! Et la musique éloigne les fantômes. »

Accoudé au bar, un homme se lève et les rejoint.

Il est de grande taille. Il a les cheveux coiffés en arrière, un complet gris, il fume une cigarette américaine. Il n’a pas d’âge. Son regard est absent. Il sourit pourtant aux deux femmes et à l’auteur de Quartier nègre. Il ne dit pas un mot. Il danse en fermant à demi les yeux. Comme un ivrogne. Un somnambule.

Je ne l’ai jamais vu. Et pourtant il me semble le connaître. Depuis toujours.

Porté par la musique, je me lève à mon tour et je rejoins la ronde des fantômes.

                       Nous sommes des îles perdues au milieu de la mer.

© Photographie : Bernard Faucon.

04:41 Publié dans Work in progress | Lien permanent | Commentaires (0) | | |  Facebook

21/04/2013

Parfum de fumée (5)

 4U00060.JPGMon père était un homme détaché. Sans famille, sans ami. Sans milieu.

Je ne connais ni son visage, ni son nom.

Ce que je sais de lui, c’est sa légende. Ce que ma mère, pendant les quelques jours qu’elle a partagés avec lui, a pu glaner. Et me transmettre. Au fil des interrogatoires auxquels je l’ai soumise.

Sa passion des voitures et de la solitude. Les cigarettes qu’il fumait en silence. Une vie errante de palace en hôtels. Les notes qu’il écrivait dans son carnet noir à spirales. Et tout le reste, que je ne connais pas.

Si le hasard, un jour, me mettait face à lui, je ne le reconnaîtrais pas. Car je ne l’ai jamais connu. Lui non plus, d’ailleurs. Pourtant je cherche son visage. Je flaire dans la chambre le parfum de sa cigarette. Je dévore comme lui les magazines sportifs. Comme lui, je parle peu. Pourtant les mots se pressent dans ma gorge.


© Photographie : Bernard Faucin.

 

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20/04/2013

Parfum de fumèe (4)

4U00060.JPG            Toute origine est partagée, déchirante. À jamais mystérieuse.

Mon histoire est banale.

C’est un nœud de silence et de peur.

Comme la fumée des cigarettes, mon père s’est évaporé. Ma mère l’a suivi quelques années plus tard. Je veux dire qu’elle aussi est partie en effaçant ses traces. Elle m’a laissé une plume et un carnet de notes qui n’étaient pas à elle. Elle n’a pas prononcé un mot. Ce jour-là j’ai compris qu’il fallait commencer mon enquête.

Une chambre n’est rien : que le siège d’une absence qu’elle rend palpable. Absence d’une personne. Et de toutes les autres. Mortes ou vivantes. Absence qui résonne en elle comme la mer dans un coquillage.

 C’est bien à tort que l’on croit habiter certains lieux, alors que ce sont eux, souvent, qui vous habitent.


© Phographie : Bernard Faucon.

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19/04/2013

Parfum de fumée (3)

 4U00060.JPGChaque année je reviens sur mes traces.

 Ce n’est pas un pèlerinage. Je ne recherche l’aide ou la protection d’aucun dieu. Mais c’est une enquête policière. Tous les enfants sont détectives. Alors j’interroge des témoins. Je relève des indices. À ma manière je mène mes investigations.

 Je loue toujours la même chambre. Au cinquième étage. Avec la salle de bains en marbre blanc, le lit matrimonial et le petit salon en velours bleu. Trois fenêtres. Un balcon qui offre une vue impressionnante sur la ville et le lac.

 C’est l’été. On entend les sirènes des bateaux qui rentrent au port. Les quais ressemblent à un grand parc d’attractions. Les enfants tournent sur les manèges ou poussent des cris d’effroi sur la Grande Roue. On trouve de tout dans les échoppes : des friandises et des bijoux artisanaux, de la nourriture exotique, des calligraphes chinois et des dealers. Par petits groupes, des touristes étrangers font cercle autour des joueurs de bonneteau.

 Mon histoire commence dans cette chambre.

 Après la nuit d’amour, ils ne se sont jamais revus.

Comme moi aujourd’hui, ma mère est revenue au Richemond. Étrangère, toujours. Une île perdue au milieu de la mer. Elle a bu un café sur la terrasse. Elle a posé quelques questions, mené discrètement sa propre enquête. Mais l’homme qu’elle recherchait était parti.

                    Elle n’a pas cherché à savoir où. Ni pourquoi. Ni avec qui. Par superstition, elle a tout de même allumé une cigarette pensant peut-être, comme Aladin, faire apparaître un fantôme de sa fumée magique.

© Photographie : Bernard Faucon.

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15/04/2013

Parfum de fumée (2)

3010983881.JPGMa mère avait vingt ans et vivait seule dans une mansarde en Vieille ville. La logeuse, une intraitable Valaisanne à chignon torsadé et à minerve, vérifiait les allées et venues de toutes ses locataires. Ma mère ne pouvait inviter personne. Mon père était un homme de passage. Il voyageait pour son travail. Lequel ? Ma mère est toujours restée mystérieuse. Il avait tout le temps un carnet et une plume à la main. Il vivait à l’hôtel. Comme on passe d’île en île, mon père changeait souvent de point de chute. Comme si quelqu’un le poursuivait. Qu’il voulait effacer ses traces.

Cet hiver-là, il a loué une chambre au Richemond. Ce n’est pas la première fois. Il aime le charme de cet hôtel centenaire. Le piano-bar et les salons feutrés, la belle terrasse en face du monument Brunschwick (qui ressemble la nuit au Taj Mahal). Le balcon où il vient fumer une cigarette en regardant le lac qui change souvent de couleur. Il note tout dans son carnet. Il épie. Il espionne.

Pour ma mère, c’est un agent secret.

Il lui donne rendez-vous au bord du lac. Elle refuse. Il insiste. Elle finit par accepter.

Ils se promènent sur la rade. Intimidés. Sans dire un mot. Entre deux rayons de soleil. C’est la fin de l’hiver. Chaque jour on voit passer les quatre saisons. Ce n’est jamais bon signe. Le ciel est gris et noir. Ils pressent le pas pour se réchauffer. La bise se lève sur les quais. Le tonnerre gronde. Ils se mettent à courir. Une neige mouillée tombe du ciel. Ils vont se réfugier sous un auvent.

 C’est là, près de l’église épiscopale, que mon père en profite pour embrasser ma mère. Trempée et grelottante, elle n’a pas le courage de se défendre. Ils attendent la fin de l’averse. Elle ne vient pas. Ils s’embrassent à nouveau. Elle finit par se dégager.

 « Je dois rentrer chez moi, dit-elle.

      Pourquoi ? », finit-il par articuler.

Ils fument une cigarette en attendant que le ciel s’éclaircisse. Il ne s’éclaircit pas. Au contraire, la neige souffle en tourbillons. La protégeant avec son pardessus, il la guide jusqu’à l’hôtel. Elle ne voit pas où il l’entraîne. Ils montent dans sa chambre. Elle tremble dans ses vêtements mouillés. Il lui propose de prendre un bain. Elle ne veut pas. Elle a trop peur de l’inconnu. Dans son pays, ces choses ne se font pas. Il promet d’être sage. Frigorifiée, ma mère finit par dire oui. Il va fumer une cigarette sur le balcon. Le Salève est noyé dans le brouillard. Le lac ressemble à de l’ardoise.

Mais il ne finit pas sa cigarette. Son désir est trop fort. Quand il la voit, surprise, pressant une serviette contre ses seins, il oublie sa promesse. Et, comme le jour décline, leurs bouches se collent l’une contre l’autre. Ils ne respirent plus. Ils ne se parlent pas. Deux étrangers comme à l’écart du monde. Et stupéfaiIls. Ils sont dans le vide amoureux.

© Photographie : Bernard Faucon.

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14/04/2013

L'ère du soupçon

images-3.jpegIl faut imaginer Adam heureux. Il était seul sur terre. Autour de lui, rien que la nature vierge et sauvage. Il pouvait délirer des heures dans la forêt sans que personne ne l’interrompe ou ne le contredise. Ève n’était pas encore là pour lui couper la parole. Mais parlait-il déjà ? Pour dire quoi et à qui ? Avait-il donné un nom aux fleurs des prairies, aux nuages du ciel, aux animaux qui menaçaient sa vie ?

 Le premier homme est important. Mais c’est un mythe : l’Unité primordiale, la Vérité immaculée, l’Origine pure. Tout cela a été inventé après coup. Par les religions, la philosophie, la morale. Il n’y a plus qu’une poignée de nostalgiques pour croire encore à l’unité indivisible de l’homme, et à sa pureté naturelle.

Car tout commence, en vérité, avec le deuxième homme — autrement dit la femme. C’est Ève qui, en même temps qu’elle jette Adam dans les tourbillons de l’histoire et de la connaissance (c’est-à-dire de l’évolution), invente le langage. Les mauvaises langues prétendent d’ailleurs que depuis que la femme a inventé la parole, elle ne veut plus la rendre ! Oui, c’est l’autre qui invente la langue, qui suscite le dialogue, qui provoque la contradiction. C’est l’autre qui, par sa présence, son écoute, vous remet constamment à votre place quand vous vous égarez. C’est l’autre qui, d’un sourire ou d’un mot cruel, débusque vos mensonges.

 Avec le deuxième homme — disons la femme ! — commence l’ère du soupçon.

 Seul, l’homme n’existe pas. Il se ment sans cesse à lui-même. Il se berce d’illusions. Il se croit le maître du monde.

DownloadedFile.jpegC’est ce qui est arrivé, il y a peu, à Jérôme Cahuzac, ministre français des Finances, donnant des leçons de morale à la terre entière avant de se prendre les pieds dans un tissu de mensonges. Certes, sa femme l’avait dénoncé. Médiapart a suivi. Et, comme une meute, les journalistes, l’ont dévoré vivant. C’est aujourd’hui le sort des gens que l’on soupçonne…

 En même temps, par un curieux hasard (à qui profite-t-il ?), des milliers de noms d’avocats et d’hommes politiques circulent sur des listes noires, les « Offshore leaks ». Tous des menteurs et des fraudeurs potentiels ! L’ère du soupçon est généralisée. Aux yeux de ces nouveaux inquisiteurs, tout le monde est suspect a priori. Il ne s’agit pas seulement de surveiller son voisin : il faut aussi le dénoncer si l’on remarque quelque chose d’anormal (on appelle ça des whistleblowers). La presse, chargée d’instruire le dossier, est ravie : elle peut jouer les redresseurs de tort. Le feuilleton est infini, et les tirages remontent. Mais est-ce bien moral ?

Adam ne connaissait pas le soupçon. Il était seul et brave. Il luttait pour sa survie, terrassait des mammouths, traversait des fleuves à la nage. Était-il heureux pour autant ? Je n’en suis pas certain. Car quand il réalisait un exploit, à qui voulez-vous qu’il aille le raconter ?

04:01 Publié dans all that jazz, chroniques nouvelliste | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : adam, ève, langage, soupçon, cahuzac, france | | |  Facebook

13/04/2013

Parfum de fumée

4U00060.JPGMa mère fumait des Mercedes. Une marque qui n’existe plus. Comme ma mère, d’ailleurs.

Elle fumait du bout des lèvres, aspirant la fumée par saccades, puis la rejetant lentement, en fermant les yeux, laissant sur le filtre de petites cicatrices rouges. À cette époque, tout le monde fumait. Chez soi. Dans la rue. En vacances comme au travail. Et les chambres d’hôtel, quand vous déposiez vos bagages, avaient toujours ce parfum de fumée qui vous accompagnait pendant votre séjour. C’était le signe qu’elles avaient été habitées.

Tant de fantômes habitent les hôtels !

À Genève, je descendais toujours au même hôtel situé entre le lac et les Pâquis. Un des points névralgiques de la ville. Et je louais toujours la même chambre. Au cinquième. Une chambre toute en longueur qui s’ouvre sur un grand balcon. On voit la cathédrale et le Jet d’eau tout proche. Et on est face au lac gris et bleu : notre mer intérieure.

Ma mère, je l’ai connue au temps de sa splendeur. Elle avait vingt-et-un ans quand je suis né. Elle était venue d’Italie après la guerre, comme tant de ses compatriotes. Son pays était un champ de ruines. Pas de travail. Rien à manger. Aucune perspective d’avenir. Elle avait pris le train depuis Turin, à la gare de Porta Susa, et ce train l’avait emmenée de l’autre côté de la frontière. Elle avait atterri en Suisse par hasard. Pour s’en sortir, elle avait exercé bien des métiers. Sa licence de Lettres ne lui avait pas servi à grand-chose. Elle avait travaillé comme vendeuse dans un grand magasin de bas. Puis la patronne l’avait mise à la porte en l’accusant d’avoir fait tourner la tête à son fils. Ce qui n’était pas faux. Mais à l’époque ces choses ne se faisaient pas. Ensuite, ma mère avait été ouvreuse un Cinébref, un cinéma permanent des Rues basses. La journée, il y avait des programmes pour enfants. Mais, le soir venu, l’offre était plus spécialisée. La clientèle, plus interlope. Et presque exclusivement masculine. Au Cinébref, on entendait des bruits bizarres. Des cris. Des chuchotements. Comme tout le monde fumait, l’écran était couvert de gros nuages gris. Ma mère accompagnait les solitaires jusqu’aux fauteuils. Plus rarement des couples d’amoureux.

« Nous sommes des îles perdues au milieu de la mer » disait-elle.

Elle aimait son travail, être à l’abri des regards indiscrets. Fumer une Mercedes entre deux projections.

Je sens encore sur moi son parfum de fumée.

Mon père était un homme de l’ombre. Il fumait des Gauloises disque bleu. Une marque qui n’existe plus. Il parlait peu. Il allait rarement au cinéma. Il ne lisait que les journaux sportifs. Un flâneur solitaire qui passait d’île en île, le jour venu, jusqu’à la nuit tombée.

À cette époque, le Salon de l’auto se tenait en pleine ville, au Palais des Expositions. Pour tout le monde, c’était l’occasion de sortir et de faire la fête. Et les gens accouraient, de toute la Suisse, pour découvrir les voitures amphibies ou les nouvelles Américaines décapotables. Comme chaque année, mon père flânait entre les stands en tirant sur sa cigarette. Il rêvait de vitesse et d’évasion, lui qui n’avait pas de permis. Après la fermeture, comme la nuit était belle, il est allé au Cinébref. C’est là qu’ils ont fait connaissance. Dans la pénombre. Au milieu des chuchotements. Sans se voir ils se sont reconnus. Mon père était gêné. Ma mère a haussé les épaules. Ils n’ont pas échangé un mot. Les yeux se sont à peine croisés. Pourtant quelque chose s’est passé. Ce soir-là. Dans ce cinéma permanent. Les jours suivants, mon père est retourné au Cinébref. Seul. Il a revu ma mère, mais n’a pas obtenu de rendez-vous. C’était une femme farouche. Une Étrangère à principes. Enfin, il lui a proposé une cigarette. Ma mère a accepté. Et ils ont fumé en silence deux Disque bleu.

C’est le début de leur histoire.

© photographie de Bernard Faucon.

04:30 | Lien permanent | Commentaires (6) | | |  Facebook

12/04/2013

Sonnet nègre

images.jpeg

Sur la scène apprêtant le corps nu du ballet

Elle passe, éventail, d’un mouvement allègre

Parmi les arlequins & les danseuses nègres

Voguant de bras en bras. Les hommes en gilet

 

Ne l’effleurent que pour l’embrasser de violet

& pour saisir enfin sur ses lèvres intègres

Un instant, sans frémir, en éternels valets,

Le secret dangereux d’un accouplement aigre


Sans trêve, la douceur obscure du stylet

Traverse alors la bouche en vrille & réintègre

En son fil incertain la nuée de corps maigres,

 

Orphelins amoureux laissés sans bracelet,

Près du doute acrobate aspirant sous l’ourlet

La goutte de rosée à l’odeur de vinaigre.


* poème écrit il y a fort longtemps, dans les années septante, et repris récemment dans le recueil de sonnets 4433, paru au Miel de l'Ours, sous la direction de Patrice Duret.


14:35 Publié dans amour nègre | Lien permanent | Commentaires (0) | | |  Facebook

07/04/2013

À quoi sert Pro Helvetia ?

images.jpegintéressante interview, dans Le Matin Dimanche, du nouveau directeur de la Fondation suisse pour la culture, Andrew Holland. Les questions de la journaliste Christine Salvadé sont pointues et, pour une fois, sans complaisance. Hélas, le jeune et fringant directeur de Pro helvetia, utilise habilement, comme ses prédécesseurs la langue de bois pour noyer le poisson…

Pro Helvetia, comme on sait, multiplie les « antennes » culturelles à l'étranger (Roumanie, Chine…), dont l'utilité, si elle existe, est loin d'être évidente. Le nouveau directeur va-t-il changer de politique ? images-2.jpegSurtout pas ! Au contraire, il va ouvrir de nouvelles « antennes » en Amérique du Sud, et ailleurs si l'occasion se présente. Avant d'aller coloniser la Papouasie ou le Groenland……

Autre questions cruciale : Pro Helvetia va-t-elle rouvrir son antenne genevoise, fermée il y a six ans déjà ? Que nenni ! « Ce qui compte, ce n'est pas l'adresse du bureau ». Argument un peu court…

Pour avoir plusieurs fois fréquenté l'« antenne » genevoise (sise, en réalité, à Carouge), animée à l'époque par l'extraordinaire Marlyse Etter, je peux témoigner de l'activité, de la chaleur et de l'efficacité de l' « antenne » à cette époque. Pro Helvetia était encore vivante et bien administrée. Les artistes romands y étaient bien reçus, écoutés, sencouragés. Aujourd'hui, ils doivent se rendre à Zurich, où ils sont reçus, le plus souvent, avec mépris et siffisance (je puis en témoigner). Et leurs requêtes ou leurs projets tombent aussitôt dans les oubliettes…

Un exemple parmi cent : Pro Helvetia a longtemps soutenu les livres de poche en Suisse. Modestement, mais efficacement. Depuis deux ans, elle a retiré son soutien à toutes les éditions et rééditions de livres de poche des éditeurs suisses. Conséquence : les livres de poche, qui devraient être les plus nombreux, les plus abordables et les plus populaires par nature, restent en rade et ne voient plus le jour. Curieuse manière de faire rayonner la culture suisse…

images-4.jpegAutre exemple, les traductions. la Suisse est un pays plurilingue qui se flatte d'avoir quatre langues nationales. Cette diversité est magnifique, certes, mais rien n'est fait, réellement, pour favoriser les traductions d'une langue dans l'autre. Les Romands ne savent rien de la littérature alémanique, comme les Alémaniques ignorent tout des auteurs romands. Ce que nous savons les uns des autres, grâce aux traductions, passe par Paris, Francfort ou Berlin. Zurich ne joue aucun rôle là-dedans. Et c'est dommage…

Il y aurait cent autres exemples de dysfonctionnement, dont celui du Centre Poussepin de Paris qui, depuis que Daniel Jeannet l'a quitté, navigue dans le brouillard et ne fait rien pour les écrivains suisses…

13:30 | Lien permanent | Commentaires (3) | | |  Facebook