13/07/2013

Les livres de l'été (5) : Hosanna, de Jacques Chessex

images.jpegLes écrivains, même oubliés ou disparus, se rappellent souvent à notre souvenir. C'est qu'ils ne meurent jamais complètement. Malgré la haine ou le désintérêt qu'ils ont suscité de leur vivant. Leurs livres, comme autant de fantômes, viennent réveiller les lecteurs blasés ou endormis que nous sommes. C'est le cas, ces jours-ci, de Jacques Chessex, dont le dernier roman (mais est-ce vraiment le dernier ?), Hosanna*, paraît trois ans et demi après sa mort théâtrale.

Dans ce texte bref et intense, le grand écrivain vaudois joue une partition connue : celle du protestant contrit se prosternant bien bas devant son Seigneur, à la fois fascinant et injuste, aimant et sanguinaire. Au point que son amie Blandine lui lance un jour : « Tu as bientôt fini de faire le pasteur ? » Quand donc un écrivain est-il sincère ? Et quand cesse-t-il de jouer ? Le sait-il lui-même ? Chessex n'élude pas la question, reconnaissant sa duplicité essentielle. Et il le fait ici avec humour, n'hésitant pas à dénoncer cette pose qu'il prend souvent une plume à la main, et que tant de photographes ont immortalisée.

Hosanna parle donc de mort et de salut, de faute et de rédemption, comme presque tous les livres de Chessex. Tout commence par la mort d'un voisin, la cérémonie funèbre, les chants de gloire et d'adieu à l'église, la mise en terre. Cet événement banal touche le narrateur au plus vif de lui-même. Unknown.jpegNon seulement parce qu'il appréciait ce voisin taciturne et ami des bêtes, mais aussi parce que cette mort, pour naturelle qu'elle soit, annonce bientôt la sienne. Et traîne derrière elle un cortège de fantômes, comme autant de remords, qui viennent hanter les nuits du narrateur. Des fantômes anciens et familliers, comme celui de son père, Pierre, mort d'une balle dans la tête en 1956. Mais aussi des fantômes nouveaux, si j'ose dire, comme ce jeune gymnasien, que JC appelle le Visage, obsédé par la mort, qui vient parler avec lui après ses cours à la Cité. Dialogue impossible entre deux blocs de glace. Le jeune homme, qui a lu tous les livres de l'auteur, se moque de lui et lui fait la leçon. « Vous parlez de la mort dans vos livres. Mais cela reste de la littérature. Moi, ce qui m'intéresse, ce n'est pas la littérature, c'est la mort. » Et le jeune homme s'en va sans que Chessex ait tenté que ce soit pour lui parler ou le retenir. Quelques jours plus tard, il se jettera du pont Bessières. Cauchemar ancien des livres de Chessex. Remords inavouable. Fantôme à jamais survivant.

Il y en a d'autres, beaucoup d'autres sans doute, de ces fantômes qui viennent peupler les nuits de l'écrivain. Une fois encore, Chessex fait son examen de conscience. Comme s'il pressentait sa fin prochaine, inéluctable. Le lecteur est frappé par la force du style, la précision du langage aéré et serein, l'exigence, toujours renouvelée, de clarté et d'aveu. Ce qui donne à ce court récit le tranchant d'un silex longuement aiguisé. On y retrouve le monde de Chessex avec ses ombres et ses lumières, son obsession de la faute, ses fantômes. Mais aussi la femme-fée qui le sauve de lui-même, Morgane ou Blandine, et qui lui ouvre les portes du paradis au goût de miel et de rosée.

* Jacques Chessex, Hosanna, roman, Grasset, 2013.

04:15 Publié dans livres en fête | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : chessex, hosanne, littérature romande, grasset, mort, amour, fantômes | | |  Facebook

Commentaires

Très fine et belle lecture,compère, où j'ai retrouvé toutes mes impressions, sauf que je n'ai pas comme toi le sentiment que l'écriture du livre soit longuement aiguisée mais au contraire lancée très vivement - ce qui n'exclut pas le fait de la parfaite justesse atteinte par grand savoir stylistique du cher homme...

Écrit par : JLK | 18/04/2013

j'ai pris le trolley nunéro 6 à la gare de Lausanne en direction des "Hopitaux" tous les jours à 7H30 pendant pas mal d'années
je m'asseyais sur le support des trolleys au fond du véhicule.
Deux arrêts plus loin , un homme montait, la seule chose dans son aspect qui m'intriguait ,était la longueur et l'épaisseur de ses favoris.
Un arrêt plus loin c'était au tour d'une assez belle femme d'entrer dans le trolley et de commencer à deviser à voix basse avec l'homme aux favoris .
Impossible malgré mes efforts de comprendre ce qu'ils se disaient, un passager quelconque , une femme attirante, j'avais 17 ans cela a duré 2 ou 3 ans ,
je ne lui ai jamais rien demandé , il ne m'a pas tiré mon portrait de Vaudois.
Ma vie est un roman.

Écrit par : briand | 18/04/2013

Bonsoir JMO et merci pour ce billet qui retrace bien l'atmosphère de Chessex et nous donne envie de s'y replonger en découvrant son "Hosanna".

Un Chessex avec qui j'ai échangé quelques mots lors d'un Salon du livre, il y a plusieurs années de cela, alors qu'il me dédicaçait son "Portrait des Vaudois". Un visage, mais surtout un regard perçant qu'on oublie pas ...

Quelques années plus tard, j'ai appris qu'il avait fait de la boxe, un sport qui pour moi ne collait pas au personnage. Chessex est resté un homme mystérieux, mais l'était-il aussi pour ses proches ?

Bien à vous !

Écrit par : Jean d'Hôtaux | 18/04/2013

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