14/04/2013

L'ère du soupçon

images-3.jpegIl faut imaginer Adam heureux. Il était seul sur terre. Autour de lui, rien que la nature vierge et sauvage. Il pouvait délirer des heures dans la forêt sans que personne ne l’interrompe ou ne le contredise. Ève n’était pas encore là pour lui couper la parole. Mais parlait-il déjà ? Pour dire quoi et à qui ? Avait-il donné un nom aux fleurs des prairies, aux nuages du ciel, aux animaux qui menaçaient sa vie ?

 Le premier homme est important. Mais c’est un mythe : l’Unité primordiale, la Vérité immaculée, l’Origine pure. Tout cela a été inventé après coup. Par les religions, la philosophie, la morale. Il n’y a plus qu’une poignée de nostalgiques pour croire encore à l’unité indivisible de l’homme, et à sa pureté naturelle.

Car tout commence, en vérité, avec le deuxième homme — autrement dit la femme. C’est Ève qui, en même temps qu’elle jette Adam dans les tourbillons de l’histoire et de la connaissance (c’est-à-dire de l’évolution), invente le langage. Les mauvaises langues prétendent d’ailleurs que depuis que la femme a inventé la parole, elle ne veut plus la rendre ! Oui, c’est l’autre qui invente la langue, qui suscite le dialogue, qui provoque la contradiction. C’est l’autre qui, par sa présence, son écoute, vous remet constamment à votre place quand vous vous égarez. C’est l’autre qui, d’un sourire ou d’un mot cruel, débusque vos mensonges.

 Avec le deuxième homme — disons la femme ! — commence l’ère du soupçon.

 Seul, l’homme n’existe pas. Il se ment sans cesse à lui-même. Il se berce d’illusions. Il se croit le maître du monde.

DownloadedFile.jpegC’est ce qui est arrivé, il y a peu, à Jérôme Cahuzac, ministre français des Finances, donnant des leçons de morale à la terre entière avant de se prendre les pieds dans un tissu de mensonges. Certes, sa femme l’avait dénoncé. Médiapart a suivi. Et, comme une meute, les journalistes, l’ont dévoré vivant. C’est aujourd’hui le sort des gens que l’on soupçonne…

 En même temps, par un curieux hasard (à qui profite-t-il ?), des milliers de noms d’avocats et d’hommes politiques circulent sur des listes noires, les « Offshore leaks ». Tous des menteurs et des fraudeurs potentiels ! L’ère du soupçon est généralisée. Aux yeux de ces nouveaux inquisiteurs, tout le monde est suspect a priori. Il ne s’agit pas seulement de surveiller son voisin : il faut aussi le dénoncer si l’on remarque quelque chose d’anormal (on appelle ça des whistleblowers). La presse, chargée d’instruire le dossier, est ravie : elle peut jouer les redresseurs de tort. Le feuilleton est infini, et les tirages remontent. Mais est-ce bien moral ?

Adam ne connaissait pas le soupçon. Il était seul et brave. Il luttait pour sa survie, terrassait des mammouths, traversait des fleuves à la nage. Était-il heureux pour autant ? Je n’en suis pas certain. Car quand il réalisait un exploit, à qui voulez-vous qu’il aille le raconter ?

04:01 Publié dans all that jazz, chroniques nouvelliste | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : adam, ève, langage, soupçon, cahuzac, france | | |  Facebook

Commentaires

Eve avait déjà inventé le soutien-gorge. De là est née la première dispute... L'affaire Cahuzac est un dégât collatéral de cette dispute originelle...

:-)

Écrit par : hommelibre | 14/04/2013

Bonsoir John ! Je crois bien que vous avez raison. Mais n'en déplaise à Rousseau, le deuxième homme — la femme — est la chance de l'homme. C'est grâce à elle qu'il échappe (parfois) au mensonge… Bonne soirée !

Écrit par : jmo | 14/04/2013

Pour l'homme (le mâle, entendons-nous bien), le mensonge c'est sa vérité ou "vice" versa, une disposition naturelle.

Bonne journée

Écrit par : Noëlle Ribordy | 15/04/2013

@ Noëlle : je ne suis pas sûr que le mensonge soit une disposition exclusivement masculine ! C'est un travers largement partagé…

Écrit par : jmo | 15/04/2013

Talleyrand prétendait que la parole a été donné à l'homme (= l'être humain) pour .... masquer sa pensée. Le fin stratège politique, qui maniait à merveille ce procédé rhétorique, a certainement révélé une donnée de la nature et de la condition humaine.

Même si l'on ne peut jamais tout dire - et le faudrait-il, en fait ? - le mensonge est généralisé à toutes les sphères de la société. Il sert parfois à tromper l'autre mais il peut en effet aussi à attirer le regard de l'autre (l'admiration, le respect, l'amour, l'amitié, etc).

Merci pour cette très jolie histoire qui montre une fois de plus que le mensonge tout comme la vérité reposent sur des fictions dont la valeur téléologique n'est pas à exclure.

Une très bonne journée!

Écrit par : Micheline P. | 15/04/2013

Merci de votre lecture et de votre commentaire, Micheline! Le mensonge fait partie de nos vies. Et de la nature du langage. Parfois il peut être mortel, comme dans le cas de Jean-Claude Romand, entraîné dans sa spirale. Et parfois il peut sauver des vies,moquant il est le contraire de la délation. Bonne soirée à vous!

Écrit par : Jmo | 15/04/2013

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