27/11/2012

Drôle d'affaire

DownloadedFile-2.jpegLes affaires, en politique, ne manquent pas. Chaque canton a la sienne, qui révèle, sans doute, la part d'ombre que chacun porte en soi. Le Jura a l'affaire Lachat, ce député amateur de jeunes femmes et d'alcool, qui a failli finir sa carrière comme Edward Kennedy, dans un accident de voiture. Genève a eu l'affaire Mark Müller, Conseiller d'État au sang chaud, qui s'est mis toute la presse sur le dos pour avoir volé au secours d'une dame après le Réveillon. Le Valais a ses voleurs de pierres, accessoirement patron de la police, expert en fables peu crédibles. Et Neuchâtel, bien sûr, a son affaire Hainard, surnommé le Shériff, qui n'hésitait pas à placer ses maîtresses aux postes clefs de l'administration…

De toutes ces affaires, tantôt risibles et tantôt consternantes, Claude Darbellay (né au Sentier en 1953) s'est inspiré pour écrire L'Affaire*. Son roman, même s'il n'en nomme aucune, les contient toutes. Ce qui intéresse Darbellay (par ailleurs excellent styliste et poète, ce qui est rare en Suisse romande), ce n'est pas l'anecdote, ni l'allusion personnelle, mais la déconstruction d'une machine, celle de la politique : comment et pourquoi un homme désire le pouvoir, comment il arrive au pouvoir et fait tout, finalement, pour en être chassé, quitte à perdre son honneur. images.jpegAvec une précision de chirurgien, Darbellay dissèque et décrit ces désirs obscurs, les slogans politiques d'une campagne rondement menée (« Présence, confiance, modernité »), les réseaux d'influence que notre homme politique se doit d'activer, la double vie (entre autres sexuelle) qu'il doit mener, les compromis et les compromissions qui, tôt ou tard, se retourneront contre lui, car « plus tu montes haut, plus bas tu redescends. Et tous ceux à qui il a marché sur le ventre lors de l'escalade lui piétinent allégrement le dos quand il repasse devant eux. »

Écrit au scalpel, L'Affaire radioscopie la politique locale, cet univers impitoyable. Comment jouer avec la presse sans en devenir le jouet ? À partir de quand un privilège devient-il un dû ? Peut-on rester longtemps au faîte du pouvoir sans susciter envies et jalousies ? Et sans vouloir, inconsciemment, en être un jour délogé ?

Un très bon livre, dense et éclairant, édifiant même sur les mœurs de nos hommes politiques, dont le seul défaut, peut-être, tient à la perfection de ses rouages : sa construction inéluctable débouche sur une fin qui ne surprend pas le lecteur. Mais le monde politique doit-il toujours nous surprendre ?

* Claude Darbellay, L'Affaire, éditions d'autre part, 2012.

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16/11/2012

À qui profite la guerre ?

DownloadedFile.jpegÇa s'en va et ça revient, comme une mauvaise rengaine, ça s'arrête et ça repart, inexorablement, comme une guerre sans fin. Au point de lasser les regards les plus compassionnels : pourquoi tant de haine ? De sang ? De larmes versées en vain ? Pourquoi relancer, aujourd'hui, le cycle infernal des vengeances ?

La réponse, pour une fois, semble simple : le 22 janvier 2013 auront lieu les élections parlementaires en Israël. C'est dans deux mois. Si Benjamin Netanyahu veut être réélu, il doit préparer l'opinion israélienne à voter pour son parti. Comment ? À défaut de se lancer dans une guerre contre l'Iran, guerre longue et coûteuse, à l'issue incertaine, il s'agit d'agiter, une fois encore, la menace palestinienne. Multiplier les raids meurtriers (plus de 150 en deux jours!) contre une population déja exsangue. Appliquer, encore et toujours, la loi du Talion, en décuplant le nombre des victimes…

Le plus terrible, dans cette guerre sans fin, c'est le silence des Nations qui observent, passivement, cet éternel jeu de massacre.

Il faut dire qu'Obama, comme François Hollande, qui viennent d'être réélus, n'ont plus rien à gagner dans cette affaire.

10:00 | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : israël, palestine, gaza, guerre, hamas, obama, hollande | | |  Facebook

15/11/2012

Oh ! L'Interallié…

images.jpegIl y a des écrivains qui tueraient père et mère pour un Prix littéraire, et qui n'en reçoivent aucun. Et ceux qui n'en désirent pas, mais qui l'acceptent, tout de même, pour faire plaisir, disent-ils, à leur éditeur. Philippe Djian, qui vient de recevoir hier le Prix Interallié 2012, appartient à la seconde catéàgorie. Il faut dire que l'écrivain français (né en 1949), digne héritier de Kerouac et de la beat generation, a déjà une œuvre importante derrière lui, et que sa renommée n'est plus à faire…

Mais trève de coquetterie ! Djian a publié, en août, un roman excellent, qui porte le meilleur titre de la rentrée : « Oh »*. Il faut oser. Et Djian a toutes les audaces. C'est un styliste hors pair, à la langue fluide et inventive. Ses livres sont écrits à fleur de peau, de chair même, puisque la sexualité en est souvent le nerf principal. C'est le cas du dernier en date, « Oh », qui commence par une terrible scène de viol, et se poursuit comme une enquête policière. Les personnages, Michèle, la femme agressée, son fils Vincent, qui vient dîner chez elle avec sa nouvelle petite amie (enceinte d'un autre homme), la mère de Michèle (qui apprécie les hommes beaucoup plus jeunes qu'elle), Anne, sa meilleure amie (dont le mari, par ailleurs, est son amant), son père, accessoirement serial-killer dans un camp de vacances pour enfants, etc.

images-1.jpegOn le voit : pour savourer la musique de Djian, il faut aimer la langue (comme un fou), s'intéresser aux relations tordues qui nous relient les uns aux autres (nouées autour du sexe), aimer l'humour et l'aventure, ne pas être obsédé de réalisme ou de vraissemblance (la lèpre de la littérature). Bref, aimer l'écriture libre et musicale (Philippe Djian est un des paroliers de Stephan Eicher).

Et croyez-moi, « Oh », cri de surprise ou douleur, de rire ou de jouissance, mérite bien son titre. C'est un roman jubilatoire qui entraîne le lecteur tout au fond de la mine : là où se forgent nos obsessions et nos désirs secrets.

* Philippe Djian, « Oh », roman, Gallimard, Prix Interallié 2010.

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12/11/2012

La valse des Prix

 

DownloadedFile.jpegC’est une malédiction qui revient chaque année en novembre, comme le Beaujolais nouveau : les Prix littéraires. Impossible d’y échapper. Les éditeurs français misent tous leurs sous sur la rentrée de l’automne. Et les journaux, qui ne s’intéressent jamais à la littérature le reste de l’année, se lancent dans le jeu des pronostics. Qui aura le Prix Femina ? Qui le Renaudot ? Et qui le Goncourt, surtout, le plus prisé de tous les Prix, moins pour le talent qu’il consacre que pour les tirages faramineux qu’il laisse espérer à son éditeur.

 Car les Prix sont d’abord une affaire de sous. Surtout à notre époque où les librairies se font rares, où certains éditeurs cachent mal leur misère, mendient des subventions ou mettent simplement la clé sous la porte. Un Prix permet de voir venir. D’éditer d’autres livres, tout aussi estimables qu’un best-seller, mais qui auront moins de succès. images-1.jpegUn bol d’air dans un monde asphyxié. Il permet quelquefois, aussi, de faire éclore un talent. Car les médias se passionnent pour les joutes littéraires de l’automne. Comme on vibre aux exploits de Nadal ou de Federer.

 À ce jeu, certains, même, deviennent fous. C’est le cas des médias français qui dégomment ou encensent, selon leur bon caprice ou leur bord politique, les prétendants aux récompenses suprêmes. Christine Angot idolâtrée par Libération et massacrée par le Figaro. Ou l’inverse pour Joël Dicker, salué par Le Point et descendu par Le Nouvel Observateur. Les Prix rendent fous. Les éditeurs qui jouent parfois à quitte ou double. Les écrivains qui alignent les sottises, à longueur d’interviews, comme on enfile les perles d’un collier. Les journalistes enfin, prêts à tout pour défendre leur poulain. Comme Raphaël Aubert, qu’on a connu mieux inspiré, prophétisant sur les ondes de la RTS aux petites heures du matin « la seconde mort de Jacques Chessex. » Décidément, la vengeance est un plat qui se mange froid…

images-2.jpegChessex, parlons-en ! Il a obtenu le Goncourt en 1973 pour un roman, L’Ogre, qui a beaucoup fait jaser en Suisse romande par sa violence, son impudeur, sa verve provocante. Le premier et le seul Goncourt suisse. À l’époque, un coup de maître. Ensuite, logiquement, une longue traversée du désert. De bons, voire de très bons romans, mais moins d’échos. Car après le Goncourt, comme on sait, il n’y a rien. Peu d’écrivains y ont survécu. Chessex, oui, car c’était un grand écrivain, qui venait de la poésie. Comme Pascal Quignard ou Michel Houellebecq.

 Comme pour le Beaujolais nouveau, il y a de bonnes et de moins bonnes années. 2012 n’aura pas été un grand cru. Qui se souviendra encore de Patrick Deville (Prix Femina) ou de Jérôme Ferrari (Prix Goncourt) dans quelques années ? Qui se souvient des lauréats de l’an dernier ? Ouvrons les paris.

 Ainsi tourne la valse des Prix, une valse à mille temps, dont Paris bat la mesure, comme chaque automne, et qui ressemble à un roman.

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08/11/2012

On continue !

par Serge Heughebaert

images.jpegC’était un soir d'hiver assez triste. Il y a presque deux ans. Dans sa librairie Le Rameau d'Or, Dimitri n'avait autour de lui que très peu d'écrivains dont j'étais et pratiquement aucun journaliste. On était loin, très loin de ces soirées d'autrefois où l’on était assis, fesse à fesse, pour présenter nos bouquins dans un espace qui manquait. Dans cette librairie, il faisait bon se faire voir alors, du monde de la plume et des médias. Unknown.jpegHaldas avait sa cour. Frochaux était en verve. On picolait gaiement autour d’assiettes de chips.
Moi, j’étais assis à côté du peintre Appia et n’en revenais pas. J’étais là pour Cat’s Bay, mon premier roman à l’Àge d’Homme.
Des années plus tard, presque plus personne. Quelques auteurs, certains fiers de leurs talent, d’autres désabusés, entretenaient une conversation pour conjurer l’absence de tous les autres.
images-1.jpegPas un seul journaliste. Tatoué ou non. Du moins, au moment où j’y étais.
J’étais arrivé assez tôt. Et reparti le dernier. Fâcheuse tendance à l’ennui, mais persévérant. Notamment dans les impasses. Dimitri étais assez seul, debout, à un bout de table. Moi pareil, à l’autre bout. Il est venu vers moi et m’a parlé de Chessex qu’il avait édité avant les autres. De son projet de sortir les œuvres complètes de Cingria après l'avoir fait connaître une première fois. Et il m'en cita d'autres que je ne connaissais pas ou très peu. Puis enfin de Simenon qu’il vénérait. J’adore Simenon. On évoqua son style, sa lucidité, son humanité. Sa mère aussi, qu’il était allé rencontrer à Liège. Les mères d’écrivains… J’avais pour ami Bazin…
Le temps avait passé, il ne restait presque plus personne, et nous en étions encore à la froideur des sentiments. Au manque de reconnaissance. Nous étions maintenant les derniers dans la boutique. Je devais rentrer à Bienne. Il m’a serré la main. Il avait l’œil embué, ce qui m’étonna. Je ne connaissais pas cette sensibilité à celui qui se voulait sans mollesse. Au moment de partir, il me dit ce qu’il a dit à tant d’autres : On continue !
Je n’oublierai jamais ce soir d’hiver, cette solitude, cet œil. On continue…
Et puis l’accident. Stupide comme tous les accidents, même s’ils comportent parfois une fatalité.
Et maintenant Jean-Michel, duquel il m’avait dit, avant son prix : vous verrez, il peut faire encore mieux s’il se lâche…
Enfin, demain, peut-être, Dicker au Goncourt après le prix de l’Académie.
On continue…

11:10 Publié dans all that jazz | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : heughebaert, âge d'homme, dimitri, haldas | | |  Facebook

02/11/2012

De son nuage, il doit sourire…

JMO et DImitri.jpgDe son nuage, il doit sourire, de toutes les manigances, les simagrées, les sourires hypocrites, les éloges funèbres, le Barbare qui fut si longtemps blacklisté par les journaux français, comme suisses, pour ses « opinions politiques », lui qui surtout fut le passeur des plus grands textes russes (Grossman, Zinoviev), slaves (Tsernianski), mais aussi romands (Haldas, Barillier, Vuilleumier, Monique Laederach, Bernadette Richard, Fontanet, Kuffer, Frochaux, Albanese et tant d'autres), il doit sourire aux articles des demoiselles du Temps qui s'extasient sur le « renouveau des lettres romandes », alors qu'il l'annonçait depuis 30 ans, ce renouveau, et qu'elles n'ont rien vu venir (et pour cause, elles ignoraient ses livres), il doit sourire, entouré de ses popes aux longues barbes, de tous ces brusques revirements, lui qui a enduré insultes, mépris et silences gênés, il a fallu qu'il meure pour qu'on ose à nouveau prononcer son nom : Dimitri.

Il doit sourire, de son nuage, en pensant aux deux derniers livres qu'il a donnés à son ami Bernard de Fallois, qui s'est battu pour les faire connaître à Paris. Le premier, L'Amour nègre, a obtenu le Prix Interallié 2010. Je me souviens que ce jour-là, suspendu au téléphone, dans ses bureaux de Métropole, Dimitri esquissait un joyeux pas de danse. Et le second, La Vérité sur l'affaire Harry Québert, du jeune écrivain genevois Joël Dicker, connaît un certain succès ces temps-ci, ayant déjà reçu le Prix du roman de l'Académie française.

Le destin est curieux. La censure, même par le silence, est toujours contournée. Il était temps, me direz-vous. La liberté, en littérature comme ailleurs, a toujours le dernier mot.

« Il faut peindre l'aurore, écrit Philippe Sollers dans son dernier livre. Jamais l'apocalypse. »

Photo : Dimitri et JMO au Salon du Livre de Bruxelles, février 2011.

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