08/10/2012

Splendeur et misère de la critique

images-2.jpegCertains auteurs, à juste titre, se plaignent du silence qui entourent leurs livres. Rien n'est pire, en effet, que l'absence de critique. Qui signale quelquefois la censure ou l'autocensure (on ne parle pas d'un livre dérangeant), la paresse (ce livre est trop gros, trop complexe) ou le plus souvent l'indifférence.

Les critiques lisent-ils (elles) encore les livres dont ils (elles) parlent ? Le plus souvent, c'est oui, heureurement. Et on ne chantera jamais assez la gloire des critiques qui éclairent un ouvrage, le décryptent, avec ce zest indispensable d'amour ! Mais il y a des exceptions.

Une anecdote, ici, du vécu simple et vrai : cinq fois, dans ma carrière, j'ai eu à croiser cette auguste papesse de la critique romande, appelons-la Isabelle*, à propos de mes livres. La première fois, c'était en 1988. Un de mes livres, L'Homme de cendre, avait été sélectionné pour le Prix des Auditeurs de la RSR. En arrivant au Café de la Palud, où nous avions rendez-vous, elle me tendit la main et me dit tout de go : « Je n'ai pas lu votre livre et je ne le lirai pas. Mais vous allez m'en parler… » Nous enregistrâmes une heure d'interview, intéressante, surprenante même, au cours de laquelle j'expliquai de long en large le propos de mon livre. Sans que mon interlocutrice, toute ouïe, puisse me contredire une seule fois, puisqu'elle n'avait pas lu le livre incriminé.

images-4.jpegJe recroisai cette dame, en 1990, à la sortie de La Mémoire engloutie (Mercure de France), un autre roman. Le livre était pansu (450 pages). Cela me valut le commentaire suivant : « C'est bien, mais c'est trop long ». images-3.jpegEn 94, je publiai Le Voyage en hiver, roman d'une centaine de pages, qui me valut la réflexion suivante : « C'est bien, mais c'est trop court. »

En 2001, l'auguste papesse, qui avait rejoint le chœur des dames patronnesses du Temps, consentit à écrire une dizaine de lignes sur Nuit blanche, un roman où je parlais justement des dames patronnesses du Temps (les seules pages, sans doute, qu'elle ait lues). Je lui en fus reconnaissant, comme à chaque fois qu'un(e) critique se penche sur mes modestes écrits.

images-5.jpegEnfin, en 2010, dans une émission littéraire mémorable (Zone critique), comme on lui demandait sa réaction face au Prix Interallié que je venais de recevoir pour L'Amour nègre, elle se permit une minute de silence — stupeur, surprise, effarement — avant de balbutier quelques excuses pour dire qu'elle n'avait pas lu le livre, mais que c'était une surprise, mais qu'elle était contente, etc.

Les rapports entre auteurs et critiques sont souvent passionnels, injustes, aveugles. Dans le meilleur des cas. Mais ils peuvent aussi relever du malentendu. Pur et simple.

* prénom d'emprunt.

Commentaires

Il faudra que vous me donniez les coordonnées de cette critiquesse. J'ai dans la tête un roman magnifique - osons le mot, un chef-d'oeuvre, un sommet, peut-être le couronnement de toute la Weltlitteratur - que je n'ai jamais pris le temps d'écrire. Mais les meilleurs romans ne sont-ils pas ceux que nous ne lirons jamais ?

Si cette brave non-lectrice le veut bien, je suis prêt à lui en décrire toutes les qualités autour d'une table de son bistrot favori. Et si elle me promet d'en faire un bon papier, je prendrai même l'addition à mon compte.

Écrit par : Dirait-on pas la grande palmeraie de Tizi-Ouzou ? | 08/10/2012

Ne s'agirait-il point de cette dame qui a transformé Le Temps en section propagande d'une certaine maison d'édition carougeoise, en gorgeant les pages culturelles de ce journal d'éloges indulgents des auteurs publiés par sa copine éditrice?

Écrit par : Candide | 09/10/2012

Oui, Dirait-on pas la grande palmeraie de Tizi-Ouzou (une bien belle région !), je pense en effet qu'Isabelle (prénom d'emprunt) vous torcherait un article bien senti. Mais il faudrait que votre livre appartienne au courant minimaliste, qu'il n'y ait pas de personnages et beaucoup de silence (de non-dits). Alors, oui, cela ferait un bel article à propos du fameux Livre sur rien…

Écrit par : jmo | 10/10/2012

L'attachée de presse de cette maison carougeoise a longtemps travaillé au Journal de Genève, où elle était rémunérée. Elle est aujourd'hui décédée, hélas. Mais d'autres ont pris le relais pour vanter haut et fort les mérites de cette petite maison romande. Le plus grand éditeur de Carouge! Et bien sûr oublier les 95% de la production littéraire romande…

Écrit par : jmo | 10/10/2012

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