24/09/2012

Rendez-vous au Rameau d'Or

jeudi 27 sept-1.jpgComment appelle-t-on la sortie d'un livre ? Vernissage ? Naissance ? Suspension de crémaillère ?

En tout cas, c'est une fête. Orgie de mots et de vins du terroir…

Elle aura lieu jeudi soir dès 18 heures à la librairie du Rameau d'Or (17 boulevard Georges-Favon, à Genève) et sera par l'excellente Anne-Catherine Clément, journaliste à radio-Cité, qui mettra à la question trois auteurs de l'Âge d'Homme : l'écrivain (et musicien) lausannois Antonio Albanese, pour Le Roman de Don Juan, Olivier Vanghent pour L'Entresort, et votre serviteur, pour Après l'Orgie, second volet de L'Amour nègre, paru en 2010.

L'entrée est libre, bien sûr, et les vins délicieux.

06/09/2012

La rentrée littéraire se passe à Morges

 DownloadedFile.jpegHeureux pays, décidément, que la Suisse romande ! Je ne parle pas ici de ses vins, qui chaque année s’améliorent, au point de rivaliser avec les grands crus français ou italiens. Non. Je parle ici de la cuvée littéraire 2012. Abondante. Diverse. Profonde. Gouleyante…

Il n’y a pas que la France, désormais, pour connaître une rentrée littéraire. Ses coups de cœur et de sang. Ses découvertes. Ses controverses passionnées. La Suisse romande aussi, et c’est une nouveauté, vibre au rythme des nouvelles parutions. Comme si, enfin, dans ce pays, la littérature devenait un objet de passion, d’échanges et de débats. Après des années de somnolence.

Que s’est-il donc passé ?

On sait qu’en France la rentrée littéraire est un enjeu non seulement éditorial, mais aussi médiatique et économique. Chaque éditeur se doit de présenter un ou plusieurs ouvrages susceptibles d’entrer dans la grande course aux Prix. C’est une grande empoignade. On dispute, on se bat, on joue des coudes. À ce jeu-là, bien sûr, ce sont souvent les plus puissants (Gallimard, Grasset, Le Seuil, Albin Michel) qui gagnent. Mais, parfois, un éditeur indépendant, à force de ténacité, arrive à décrocher la timbale. Ce fut le cas de mon éditeur, Bernard de Fallois, ami de Simenon et de Marcel Pagnol, lorsque mon roman Amour nègre, déjouant tous les pronostics, reçut en 2010 le Prix Interallié.

En Suisse, donc, pas de Prix, pas de rentrée littéraire, pas d’empoignade ? Et bien, non, même en Suisse, les choses changent…

Depuis deux ans, une manifestation marque véritablement le début des festivités littéraires. Cela s’appelle Le Livre sur les Quais. On doit cette initiative à  Frédéric et Sylvie Rossi, Vera Michalski, Pascal Vandenberghe et Sylviane Friederich qui n’ont pas ménagé leur énergie pour mettre sur pied une sorte de salon littéraire qui n’est ni un salon, ni une foire. Mais un lieu de rencontre et d’échange entre auteurs et lecteurs.

Cette année, Le Livre sur les quais se tiendra du vendredi 7 au dimanche 9 septembre. Sous une immense tente. À deux pas du lac éblouissant. À cette occasion, plus de 200 écrivains, jeunes et moins jeunes, connus ou inconnus, signeront leurs nouveaux livres. Parmi les écrivains français : Jean-François Kahn, Marc Lévy, Philippe Besson et images.jpegDavid Foenkinos (avec qui j’aurai le plaisir de dialoguer samedi 8 à 15 heures dans la grande salle du Casino). Et parmi les auteurs indigènes, il faut relever l’impressionnante cohorte des jeunes loups talentueux, tels qu’Antonio Albanese, Joël Dicker (dont l'épatant dernier roman* fait partie de la première liste du Goncourt), Sabine Dormond, Anne-Sylvie Sprenger ou encore Quentin Mouron. Quelle fougue ! Il y a bien longtemps que la littérature romande n’avait été aussi vivace et prometteuse !

images-1.jpegCette année, l’invité d’honneur est la Wallonie-Bruxelles, qui enverra quelques-uns de ses meilleurs écrivains (dont Patrick Roegiers). Et la présidente d’honneur sera Nancy Huston, Canadienne installée à Paris, dont le dernier livre, Reflets dans un œil d’homme*, fait verser beaucoup d’encre et grincer bien des dents chez les féministes nostalgiques.

 

Ne manquez pas ce rendez-vous !

* Joël Dicker, La Vérité sur l'affaire Harry Québert, de Fallois/l'Âge d'Homme, 2012.

** Nancy Huston, Reflets dans un œil d’homme, Actes Sud, 2012.

 

 

 

 

 

 

 

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04/09/2012

Après l'Orgie

olivier_orgie_270-z.jpgÀ partir d'aujourd'hui, dans toutes les bonnes librairies de France, de Belgique, du Québec, de Suisse et de Navarre…

Ne manquez pas, aussi, dans le journal Coopération de cette semaine, à paraître mardi 4 septembre, l'interview-vérité avec Pablo Davida ! 

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03/09/2012

L'attentat bouffe (Après l'Orgie J-1)

images-6.jpeg- Mais dites-moi, à la longue, Papi n’est-il pas fatigué de tout ce cirque ?
- Comment l’avez-vous deviné ?
- Je suis fin psychologue.
- Avec le temps, c’est vrai, la lassitude s’installe. Surtout depuis ce mardi de décembre sur la Piazza Duomo à Milan…
- Que s’est-il passé ?
- Papi serrait tranquillement des mains. Comme d’habitude. Au milieu d’une forêt d’appareils numériques. Micros. Caméras de TV. Il y a beaucoup d’admiratrices. Une foule de gens qui veulent embrasser le Messie. Le toucher. Papi adore ces bains de foule. Ça lui donne une seconde jeunesse. Il a besoin de cette chaleur des corps agglutinés.
- Et alors ?
- Un homme se hisse sur la pointe des pieds. Il lève la main. Il lance quelque chose au-dessus de la foule. Une statuette de la tour de Pise. En bronze, tout de même. Papi reçoit la chose en pleine figure. images-2.jpegIl baisse la tête. Il porte à son visage un bout d’étoffe ponceau. Hugo Boss. Pour essuyer le sang qui coule. Il n’a pas mal. Il ne comprend pas ce qui lui arrive.
- C’est une opération de com ?
- Vous l’avez deviné !
- Qui a manigancé cela ?
- Bibi.
- Vous êtes diabolique, Mademoiselle Ming ! Papi est au courant ?

- Non. Pour que l’opération ait une chance de succès, il vaut mieux que la victime ne sache rien. C’est le principe de tous les attentats, d’ailleurs.
- Comment réagit-il ?
- Il rentre dans la voiture blindée, poussé par ses gardes du corps. Les journalistes, les photographes se pressent autour de lui, attirés par l’odeur du sang. Comme les requins. Je suis dans la voiture. Quand je le vois s’asseoir sur la banquette, le visage dans les mains, je lui dis de se ressaisir. Le Chef ne pleure pas. Je le sermonne. Avec vigueur. Le corps du roi ne peut pas mourir. Jamais. Il me regarde. Les yeux mouillés. Il doit sortir de la voiture. Sourire à l’agresseur. Montrer qu’il est invulnérable. Après quelques secondes, Papi se dresse sur le marchepied. Il montre son visage. Couvert de sang. Il offre cette image à toutes les caméras du monde. Il brave la mort en souriant. Avec ses dents cassées. Icône de l’héroïsme. Nous
avons tous un corps. Mais le vôtre est mortel. Éphémère. Tandis que mon corps est sacré. L’éternité est devant moi. C’est le message à faire passer.
- Qui est l’agresseur ?
images.jpeg- Un fou. Du nom de Massimo Tartaglia. Aussitôt arrêté par la police. Un type que j’ai payé. Grassement. Je suis allée le voir dans son asile. Près de Varèse. Il plantait des
épingles dans des cactus en pot. Il tirait la langue. Absorbé par sa tâche. Il voulait devenir Pape. Je ne suis pas certaine qu’il ait compris le sens de sa mission. Mais il l’a exécutée tip top.
- Une fois de plus, Papi a donc triomphé de la mort ?
- En apparence. Ce coup sur la tête l’a sonné plus qu’il ne veut l’admettre. Comme si cette tour de Pise en miniature lui avait fait perdre l’équilibre. Peut-être, d’ailleurs,
que le choc a détruit une partie de ses neurones. Commotion cérébrale. Petite hémorragie interne. Quoi qu’il en soit, il n’est plus comme avant. La politique ne l’intéresse plus. Du tout.
- Ce n’est pas nouveau.
- Non. Mais cette fois il s’en fout carrément. Il délègue ses pouvoirs aux ministres, qu’il méprise. Il ne lit plus les nouveaux projets de loi. Les journaux. Les magazines people. Il n’écoute plus ses conseillers personnels. Il passe toutes ses journées devant la télévision. À visionner des DVD. Et même des VHS. Ça lui rappelle les premiers temps de sa gloire. La terreur est greffée sur son visage.

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Le cyborg (Après l'Orgie J-2)

images-3.jpeg- L’opération dure longtemps ?
- Huit heures.
- C’est long. Comment le chirurgien a-t-il procédé ?
- D’abord, le type a scanné mon visage. Ensuite l’ordinateur a proposé plusieurs reconstructions faciales. Le chirurgien a choisi une des options dessinées sur l’écran. L’opération a commencé. Il a suivi les directives de l’ordinateur. Il a relevé les pommettes. Il m’a ciselé un nez demadone. Il a remodelé mon front. Il a gonflé mes lèvres avec du collagène. Il a cousu la peau de mon visage.
- Abrégez. Je ne supporte pas la vue du sang.
- Il faudra vous y faire.
- Si vous pouviez m’épargner ce genre de détails.
- Nous sommes dans la mine. C’est vous qui l’avez dit. Il y a du sang. Des larmes. Une fille défigurée. Un corps en miettes. Puis reconstruit. La seule chose qui me reste d’avant, ce sont mes yeux. Les yeux bleus de mon père. Le chirurgien n’a pas touché à l’iris de mes yeux. Mais tout le reste est différent. Je n’ai plus le visage que ma mère m’a connu.
- C’est terrible.
- Au contraire. C’est une aubaine. Dans la vie, on n’a qu’un visage, en principe. De la naissance à la mort. Un seul et même visage. C’est la loi de l’espèce. La base de notre identité. Mais moi j’ai dû apprivoiser le mien. Accepter d’être une autre. Un cyborg.
- Un quoi ?
- Un cyborg. Une créature hybride. Imaginée par un ordinateur. Faite de clous. De broches. De morceaux de titane. Une chimère.
- Pourtant, intérieurement, vous êtes restée la même.
- Je suis devenue ce qu’on a fait de moi. Une femme fantôme. Qui vit dans la hantise de ce qu’on lui a volé.
- Et votre corps ?
images-4.jpeg- Refait, comme mon visage, de A à Z. Rafistolé. Couturé. Sculpté selon les canons de la mode. Et par le meilleur artisan de la région. Le Dr Troy du bistouri.
- C’est incroyable ! Personne ne vous a demandé votre avis ?
- Non. Il fallait m’opérer d’urgence. Je n’ai signé aucun papier. J’ai fait confiance au chirurgien. Je n’avais pas le choix.
- Comment se passe le réveil ?
- Horrible. Je me réveille dans un lit-cage. Corsetée de partout. Le corps percé de fils. De sondes. De perfusions. Impossible de bouger. Même le petit orteil. Les jambes en
extension. Une momie enveloppée de bandelettes.
- Comme Frida Kahlo ?
- Je pense à elle. Beaucoup. Sur son lit de douleur. images-5.jpegToute sa vie, elle a été crucifiée. Sainte et martyre. Icône de la femme moderne.
- On s’occupe bien de vous ?
- Très bien. La clinique Belmont, c’est le Ritz des cliniques privées. Les infirmières sont dévouées. Efficaces.
Silencieuses. Et le Dr Berner vient me trouver tous les jours. À chaque visite, il coupe un morceau de gaze. Il ôte un voile. Il libère une partie de mon corps entravé. Quand il découvre le résultat, il se met à siffler. Il est fier de ses œuvres. Il me voulait parfaite et je le suis. Son assistante n’arrête pas de prendre des photos. Elle trouve que je suis un chef-d’œuvre.
- Vous laissez faire ?
- Je ne dis rien. Je découvre mon corps avec surprise. Ravissement. Le type a l’air si content de me faire plaisir. Moi je découvre dans le miroir un corps étrange. Et étranger. J’ai le visage d’une madone. Un nez droit et fin. Des pommettes hautes. Des yeux légèrement en amande. Tout le monde me répète que j’ai un corps parfait.
- Et la Nature dans tout ça ? Ne croyez-vous pas qu’elle a son mot à dire ? Dieu n’est-il pas l’unique Créateur ?
- Ça n’a plus d’importance. Dieu est mort dans les camps. D’ailleurs, nous sommes des simulacres. C’est ce que nous enseignait Justine aux Nymphéas. Et le Dr Berner ne dit pas autre chose. Il fabrique des cyborgs. Des simulacres de simulacres.

- Vous restez longtemps en clinique ?
- À peu près cinq semaines. Le temps que mon corps ressuscite. Que la nymphe se mue en papillon.

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02/09/2012

Tous les goûts sont dans ma nature (Après l'Orgie J-3)

images.jpeg- Vous êtes attirée par les femmes ?
- Tous les goûts sont dans ma nature.
- Précisez.
- Homme ou femme, je m’en fous. Du moment que je prends mon pied. Ça vous choque ?
- Oh, vous savez, Mademoiselle Ming, aujourd’hui plus rien ne me choque !
- Vous faites des progrès.
- Merci. J’apprécie vos encouragements. Mais les progrès, c’est à vous de les faire. À vous de descendre au charbon. Avec Justine, ça va plus loin que les baisers ?
- Parfois elle va chercher des trucs dans sa chambre à coucher.
- Quels trucs ?
- Des canards en plastique. Des engins de trente centimètres qui bougent tout seuls. Des dauphins bleus en bois de rose qui ont la gueule ouverte.
- On appelle cela des sextoys, Mademoiselle Ming.
- Parfois, elle amène aussi des courgettes. Des calebasses. Des concombres. C’est selon la saison.
- Justine a la fibre écolo. C’est bien. Mais que faites-vous avec ces cucurbitacées ?
- À votre avis ?
- Donnez-moi des détails.
- Ça vous excite ?
- Je veux la vérité.
- On se touche. On s’embrasse. On se donne du plaisir toute la nuit.
- Entre femmes ?
- Aux Nymphéas, il n’y a pas d’hommes. C’est la règle. Alors on s’arrange comme on peut.
- Et ça vous plaît ?
- Savez-vous que les Suisses sont les champions du monde du plaisir solitaire ?
- Vous me l’apprenez.
- 82 % des hommes et 78 % des femmes se masturbenttous les jours. C’est pour cela que le pays carbure plein pot. Le secret de la réussite. C’est aussi la meilleure manière de maîtriser la courbe capricieuse des naissances.
- Moi j’aime mieux faire l’amour à deux.
- Je vous comprends.
- On est moins seul.
- « Les plus grands plaisirs naissent des répugnances vaincues. »
- Qui a dit ça ?
- Le marquis de Sade.
- Je vois vos références. C’est Justine qui vous donne le goût de ces lectures ?
images-1.jpeg- Elle nous apprend à jouir librement de nous-mêmes. Parmi ces jeunes filles modèles, certaines sont vierges. Sans expérience. Mais la plupart ont déjà eu plusieurs amants. Cela n’a rien changé. Elles sont constamment dans l’image. Condamnées à faire semblant. La volupté ne fait pas partie de leurs attentes. On leur a dit que c’était sale. Dangereux.
- « Nous naissons entre la fiente et l’urine », disait saint Augustin.
- Le plaisir vous isole des autres. Mais il vous en rapproche aussi. C’est le paradoxe. Soudain on ne s’appartient plus. On oublie l’étiquette. Les bonnes manières. Les millions de papa. Les lettres de maman qui n’arriventjamais. Notre prison dorée. La vie qui nous attend derrière les grilles. Le vide éblouissant du ciel.

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Eros et Thanatos

 DownloadedFile.jpegCertains livres ont la force d’un exorcisme. Ils prennent le mal à bras le corps, essaient de lui tordre le cou. Mais le combat se révèle inégal. Le mal est là, en soi et hors de soi. Il s’appelle déception, fascination pour le néant, douleur de vivre. L’amour, seul, peut lui tenir la dragée haute. Encore faut-il qu’il soit pur et profond !

C’est le cas du dernier livre d’Anne-Sylvie Sprenger, née à Lausanne en 1977, dont le titre est déjà tout un programme : Autoportrait givré et dégradant*. Il raconte une histoire simple : une jeune femme qui veut se jeter sous un train, des amours improbables avec son sauveur, le conducteur de la locomotive, l’enfer qui s’installe lentement, la naissance d’un enfant naturel, la haine de sa belle-famille, la plongée à nouveau dans les eaux du désespoir. Le livre flirte constamment avec la mort. Heureusement Eros, le frère jumeau de Thanatos,  n’est jamais loin. Judith, l’héroïne du roman, lui prête des pouvoirs magiques. Seul l’amour, pense-t-elle, peut la sauver. Non d’une faute que la jeune femme aurait commise. Mais, simplement, organiquement, de la souffrance d’être au monde.

 images.jpegCar Judith croit trouver en Paul, le cheminot, son sauveur. En réalité, cet homme taciturne et sournois va l’entraîner dans la spirale de l’alcool. Bientôt, l’amour rêvé se transforme en cauchemar. Même le Sauveur porte le mal en lui, encouragé, comme dans une tragédie grecque, par le chœur des belles-sœurs qui poussent des cris d’orfraie. Judith, qui enseigne le français, tombe amoureuse de l’un de ses élèves et se retrouve enceinte. Paul, mari cocu, accepte cette situation honteuse. Mieux même : il tente de s’amender. Il cesse de boire, tente de reconquérir sa femme. Il réinvente, au fond de lui, l’amour des commencements. Mais le destin guette, qui va réduire à néant sa volonté de rédemption…

Inutile d’en dire davantage : tout le roman d’Anne-Sylvie Sprenger tient sur ce fil tendu, fragile, entre l’amour et la mort. Il est écrit en brefs chapitres entre lesquels, heureusement, le lecteur peut reprendre son souffle. Il en a bien besoin. Car l’histoire est intense et admirablement construite. On est emporté par le destin de Judith, sa souffrance, ses rêves de bonheur. On suit sa quête pas à pas, captivé par la force du désir. Et sa folie.

« Un roman est crédible, écrivait Jacques Chessex, quand son style lui donne corps. » C’est le cas d’Anne-Sylvie Sprenger, l’un des rares écrivains suisses-romands à posséder un style. Poétique, précis, unique, profond. Il faut lire ce roman, jusqu’au retournement final, où l’auteur se sauve, littéralement, en laissant derrière elle un manuscrit qui est la preuve de sa rédemption. Signe d’un exorcisme réussi.


* Anne-Sylvie Sprenger, Autoportrait givré et dégradant, roman, Fayard, 2012.

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01/09/2012

Aux Nymphéas (Après l'Orgie J-4)

images-3.jpeg- Dans les montagnes, j’apprends à jouer de la guitare. C’est un instrument intime. Il a la forme d’un corps à l’abandon. Un corps sur lequel on se penche. Un corps qui est toujours disponible. Toujours à votre écoute.
- Comme moi.
- Mouais.
- Vous chantez aussi ?
- Tout le temps. La musique me précède. Elle me suit. À Hollywood, elle est partout. Boutiques. Restaurants. Boîtes de nuit. Clubs de gym. Impossible d’y échapper. On ne l’écoute pas vraiment. Mais elle est déjà dans l’oreille. Elle nous fait croire que la vie est une fête permanente. Elle fait le vide dans nos têtes. Elle y verse l’oubli.
- Comme la drogue. Et aux Nymphéas ?
- La musique est secrète. Clandestine. On se retrouve la nuit dans nos chambres. Ensemble. Pour écouter la musique qu’on aime. Se tenir compagnie. Chanter des chansons à la mode.
- Quelles chansons ?
- Beyonce. Michael Jackson. Mariah Carey.
- Marie Curie ?
- Mais non ! Mariah Carey. C’est une chanteuse américaine. Botox et bonnets D.
- Ah oui, j’aime bien.
- La nuit, au collège, la vie reprend ses droits. Le couvrefeu donne des ailes à tout le monde. La prof de droit nous invite à venir dans sa chambre. Elle loge dans le donjon. C’est cossu. Discret. Des bâtonnets d’encens brûlent dans des vases. Les murs sont tapissés de photos de Simone de Beauvoir. Frida Kahlo. Stéphanie Pahud. images-5.jpegLa Combattante et la Martyre. Les deux visages de la femme moderne. On siffle une fiasque de tequila. Justine s’enflamme. Elle vitupère. Elle envoie des fléchettes sur la photo d’un type. Là-bas. Contre le mur. Il ressemble à DSK. Elle récite la vulgate féministe. Gisèle Halimi. Isabel Alonzo : « Le prix d’une marchandise diminue quand elle devient trop commune : ainsi la jeune fille n’est rare, exceptionnelle, remarquable, extraordinaire, que si aucune autre ne l’est. Ses compagnes sont des rivales, des ennemies ; elle essaie de les déprécier, de les nier ; elle est jalouse et malveillante. »
- Mon Dieu !
images-4.jpeg- Ça vous effraie ? Elle connaît par coeur tout Le Deuxième Sexe. Mais elle lit aussi Cosmo.
- Ah, vous me rassurez !
- Elle est incollable sur toutes les guerres de sexe. De religion. D’ailleurs, pour elle, le sexe est une religion.
- Est-ce la même qui prétend que « la femme libre doit s’évader de trois prisons : la Nature, les moeurs et l’idée que le mâle se fait d’elle » ?
- Je vois que vous connaissez la chanson.
- Oh oui. Ma femme
- Vous êtes marié ?
- Je l’étais.
- Séparé alors ?
- Cela ne vous regarde pas.
- Votre femme est partie ?
- Occupez-vous de vos affaires. Quelles sont donc vos lectures ?
- Avec qui ?
- Je refuse de répondre. Dites-moi ce que Justine vous fait lire.
- Qui vous l’a enlevée ?
- Son analyste.
- La honte !
- Restez polie, Mademoiselle Ming ! Ce sont des affaires privées qui ne vous regardent pas. C’est vous qui êtes venue me voir. Pour sortir de l’enfer. Ce n’est pas moi.
- Et depuis son départ vous êtes malheureux ?
- Encore une fois, ce ne sont pas vos oignons.
- Tout ce qui vous touche me regarde.
- N’inversez pas les rôles ! Le maître ici, c’est moi. C’est moi qui écoute. Moi qui décide. Moi qui interprète. Votre boulot, à vous, c’est de descendre au coeur de vos ténèbres. Dans la boue et le sang. La merde. C’est tout ce que je vous demande. Alors ne perdez pas le fil. Que se passe-t-il ensuite ?
- Justine nous apprend aussi à devenir des femmes fatales. Et à désobéir.
- Comment ça ?
- « S’exfolier le corps devient glam comme dans un hammam de princesse, et bio en plus. Dans ce flacon écrin, une texture épaisse, gris chiné, aux cristaux de canne à sucre et aux éclats de noix de coco. Ensuite, huiles de coco et de noix de cajou prennent le relais et laissent la peau parfumée et satinée. C’est qui le dessert à la nuit tombée ? »
- C’est beau comme du Beauvoir.
- Non. C’est Biba.

*  extrait de Après l'Orgie, roman à paraître le 4 septembre.

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