31/08/2012

L'enfant de ça (Après l'Orgie J-5)

images-1.jpeg- À la fin du tournage, Dol est allée manger au Ritz avec ma mère. Je ne sais pas ce qu’elles ont dit. Ce qu’elles ont fait cette nuit-là sur la terrasse qui domine le port. Je ne sais pas ce qu’il y avait dans l’enveloppe que Dol lui a donnée. 10 000 dollars ? 100 000 ? Peut-être moins. Je n’ai jamais osé lui demander. Quelle est la valeur d’un enfant ?
- Un enfant n’a pas de prix, voyons !
- C’est ce qu’on croit. Mais il se négocie un peu partout comme les barils de pétrole. Au cours du jour. Même si ce cours est fluctuant. Même s’il connaît parfois de brusques envolées, quand les enfants sont rares et donc très demandés. En temps de guerre par exemple. D’épidémie ou de famine.
- Vous connaissez votre sujet.
- Je suis l’enfant de ça.
- Et pour une fille, c’est la même chose ?
- La première chose qui compte, pour une fille, c’est de savoir combien elle vaut. Qu’elle soit adoptée ou non. Le reste n’a pas d’importance.
- Toutes des putes, c’est ça ? Votre raisonnement me semble assez simpliste.
- Idem pour les mecs. Mais sur le plan professionnel seulement. Les filles, c’est toujours la même question. Les sentiments. Le boulot. La famille. Combien je vaux aux yeux des autres ? Qu’est-ce qu’il y a dans l’enveloppe ?
- Au fond, la femme est une marchandise.
- Oui. Prêtée. Vendue. Adoptée. Échangée. Mariée. Divorcée. Mais toujours désobéissante.
- Vous n’allez pas vous faire beaucoup d’amies.
- La vérité est difficile à avaler.
- Et les féministes ?
- Je les emmerde. Elles vivent dans le déni. Elles voient la femme comme une victime. Et l’homme comme un bourreau. Inflexible et stupide. Rivé à ses instincts primaires. Un singe en rut. Manger. Baiser. Chier. Dormir. Elles vivent dans la nostalgie du mâle dominant.
- Ce n’est pas le cas ?
- Du tout. Il y a longtemps que l’homme a déposé les armes. Il ne domine plus rien. Et surtout pas les femmes. Aujourd’hui il change les couches de bébé. Il mitonne des bons petits plats pour sa moitié. Il fait les courses et la vaisselle. La lessive. Et même parfois le repassage. C’est lui le grillon du foyer. Zen. Égalitaire. Émasculé.
- En un mot comme en cent, vous avez gagné la guerre ?
- Pas tout à fait. Mais la victoire est proche.

* extrait de Après l'Orgie, roman à paraître le 4 septembre.

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30/08/2012

Le Lotus bleu (Après l'Orgie J-6)

images.jpeg- Je suis née à Shanghai. Par accident.
- Ça commence bien.
- Ma mère était ouvreuse au Lotus bleu. Un cinéma permanent du quartier de Pudong. Elle adorait les films américains. Lauren Bacall. Edgar G. Robinson. Ces films en noir et blanc. Pleins de fumée. De filles faciles et de faux durs. Toute sa famille avait connu l’humiliation. Les gardes rouges. Les camps de rééducation. On avait envoyé son père aux champs. Puis en ville pour balayer les trottoirs. Puis au Tibet couper des langues. Des mains. Violer des femmes dans les temples. Puis, à seize ans, ma mère est partie à Shanghai. C’était la ville des dissidents. Des humiliés. Et elle a dû se débrouiller toute seule. Couseuse. Boniche dans les hôtels de luxe. Vendeuse de faux Lacoste. Elle gagnait peu. À peine de quoi payer sa chambre. Alors ma mère arrondissait ses fins de mois en recevant des hommes de passage.
- Il n’y a pas de honte à ça.
- Qui vous parle de honte ?
- Continuez.
- Mon père était un de ces hommes-là.
- Vous l’avez connu ?
- Non. Il est venu. Il a payé. Il est parti.
- Que savez-vous de lui ?
- Rien. Il était blanc. Il était riche. Il avait les yeux bleus.
- Comme vous.
- Oui. C’est le seul héritage qu’il m’a laissé.
- Que faisait-il ?
- Il était photographe pour les journaux français.
- Grand reporter.
- En quelque sorte.
- Vous ne savez rien d’autre sur lui ?
- Ma mère l’a vu deux ou trois fois, c’est tout. Il était grand. Il fumait des Gitanes. Il parlait peu. C’était un amant agréable.

* extrait de Après l'Orgie, à paraître le 4 septembre.

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29/08/2012

Dolce Vita (Après l'Orgie J-7)

images-2.jpeg Une des raisons pour lesquelles j'ai écrit Après l'Orgie, c'est que je voulais retourner en Italie, et y rêver le plus longtemps possible. L'Italie de mon enfance, celle de la Dolce Vita, des plages bariolées, des longues balades en voiture quand la nuit tombe. Ming passe la frontière à Vintimille, puis découvre Turin, la plus belle ville italienne, puis Milan, Rome, etc. Elle qui veut échapper à son image devient l'égérie d'un photographe, puis d'un couturier extravagant. Avant d'être embauchée par le Président du Conseil italien…

Dolce Vita (1959-1979), c'est aussi le titre d'un roman de Simonetta Greggio qui dépeint avec éclat les deux visages de l'Italie moderne. Son livre était en concurrence avec L'Amour nègre pour le prix Interallié. images-1.jpegJe ne l'avais pas lu, faute de temps. Je viens de réparer cette lacune. Dolce Vita croise deux récits : la confession d'un vieil aristocrate sur le point de mourir (celui-là même qui a inspiré à Fellini son film culte) et l'histoire sanglante de l'Italie de l'après-gurerre (ses intrigues, les liens entre le pouvoir politique et les mafias, la mort tragique de Pasolini, les Brigades Rouges, etc.). À lire Simonetta Greggio, on s'aperçoit que la violence, en Italie, n'est pas jamais secondaire ou périphérique, mais constitutive de l'histoire de ces cinquante dernières années. Et qu'elle a encore de beaux jours devant elle.

images.jpegLe livre de Simonetta Greggio se lit d'une traite. On y découvre, outre les liens souterrains entre la démocratie chrétienne, la Mafia et le Vatican (avec, dans le rôle de Joker, un certain Licio Gelli, haut dignitaire de la loge P2 emprisonnbé quelque temps à Genève), on y découvre, donc, les mille et un secrets du film de Fellini qui donne son titre au roman. Sa gestation. Son tournage homérique. L'accueil pour le moins mitigé qu'il reçut en Italie. Tout cela nous est révélé par la longue et passionnante confession de Malo, prince noir sur le point de mourir. A lire absolument.

* Simonetta Greggio, Dolce vita (1959-1979), Le Livre de Poche, 2012.

28/08/2012

Après l'Orgie (J-8)

john-galliano.jpg« - Comment s’appelle-t-il ?
- Jim Terby. Ses yeux sont peints au khôl. Comme ses sourcils. Sa moustache est si fine qu’elle semble artificielle. Comme boucles d’oreilles, il porte un embrouillaminis de fils de fer barbelé. À son cou un svastika en or. Il le suçote nerveusement quand il travaille. C’est un nabot. Malingre. Insignifiant. Ses colères sont terribles. Quand il se met en rogne, ça fait du bruit. Il se roule par terre. Il s’arrache les cheveux. Il lacère les habits des mannequins avec ses ciseaux. Il mord ceux qui s’approchent. Ou il leur crache dessus. C’est selon son humeur. Il traite tout le monde de sale juif.
- Il est antisémite ?
- Ça fait partie du show. On vit dans un monde de freaks. L’extravagance est la normalité. Tout est hors de mesure. L’argent qui coule à flots. La poudre. Les antidépresseurs. Les créateurs divinisés. Les mannequins qui sont des monstres. Sans parler de la faune étrange qui tourne autour des défilés. People en mal de gloire. Vrais ou faux VIP. Journalistes mondains qui peuvent faire ou défaire une réputation. »

* extrait d'Après l'Orgie.

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27/08/2012

Après l'Orgie (J-9)

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Le titre, d'abord : Après l'Orgie.

Il est tiré d'une citation du sociologue et philosophe français Jean Baudrillard, mise en exergue du roman :

« Ce fut une orgie totale, de réel, de rationnel, de sexuel, de critique et d’anti-critique, de croissance et de crise de croissance.
Nous avons parcouru tous les chemins de la production et de la surproduction virtuelle d’objets, de signes, de messages, d’idéologies, de plaisirs.
Aujourd’hui, tout est libéré, les jeux sont faits et nous nous retrouvons collectivement
devant la question cruciale : QUE FAIRE APRÈS L’ORGIE ? »


Jean Baudrillard, grand amateur de photographie lui-même, a beaucoup analysé les sortilèges de l'image, et la place qu'elle occupe dans notre société. Mode, publicité, propagande politique. Sans oublier, bien sûr, notre passion pour les écrans qui filtrent notre vision du monde : télévision, iPod, iPad, iPhone, PC, etc. Baudrillard appelait ça règne du simulacre.

Après l'Orgie explore les pistes de l'image et du simulacre qui occupent, désormais, la place de Dieu dans notre vie.

© illustration : Après l’orgie de Fidencio Lucano Nava, sculpture en marbre, 1909.

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26/08/2012

Après l'Orgie (J-10)

olivier_orgie_270-z.jpgLe 4 septembre, on trouvera, dans toutes les bonnes librairies, Après l'Orgie, mon dernier livre. En attendant le jour fatidique, voici, j'espère, de quoi attiser votre curiosité…

Le roman met en scène le tête-à-tête, qui tourne au corps à
corps, entre un psy et sa patiente, Ming, 25 ans, née à Shangai et
soeur d’Adam dans L’Amour nègre. Enfant, elle a été adoptée par
un couple d’acteurs américains. Elle a connu la vie facile aux États-
Unis, mais aussi l’exil en Suisse. Elle vient le consulter pour aller
mieux, avouer ce qu’elle a sur la conscience. Mais raconte-t-elle
la vérité ? Toute la vérité ? L’effort du psy sera d’accoucher sa
patiente pour mettre des mots sur ses maux. En se demandant si celle-ci ne le mène pas en bateau…
Ming incarne, à sa manière, le combat d’une femme qui cherche à se libérer des liens
qui l’emprisonnent : son origine, son éducation, la tyrannie de l’image, la violence masculine,
l’obsession du corps parfait, etc. Elle doit trouver sa voie dans le spectacle – la société qui fait
d’elle une image.
Dans la seconde moitié du livre, Ming vit en Italie. Elle évolue dans le milieu de la mode,
puis de la télévision, puis de la politique (les trois sont étroitement liés). Elle devient l’égérie
d’un couturier (Jim Terby), puis d’un chef de gouvernement (Papi). C’est l’occasion de faire
le portrait d’un monde en déliquescence, fondé précisément sur l’image et la politiquespectacle.
Un monde à bout de souffle.
Le roman pourrait s’appeler Satyricon 2012. C’est une fresque acide et drolatique sur la
société d’aujourd’hui dans l’esprit du Satyricon attribué à Pétrone, et mis en images par Fellini.
Ses gourous (photographes, designers, couturiers). Ses icônes du moment (stars de cinéma ou
de la télévision, joueurs de football, hommes politiques). Son ennui larvé. Son obsession du
plaisir. Son désir d’éternelle jeunesse réalisé grâce aux miracles de la chirurgie esthétique.
Papi – caricature de Silvio Berlusconi – incarne à lui seul ces travers. Lui aussi, dans le
livre, est à bout de souffle : il a voulu faire de sa vie une orgie continuelle (sexe, pouvoir, ivresse, festins). Il est l’incarnation de l’homo festivus qui vit dans le spectacle et pour la fête. Il a goûté à tous les plaisirs. Il a remodelé son corps. Il a joui de chaque instant.

Mais une question se pose alors : que faire après l’orgie ? Que reste-t-il à vivre une fois qu’on a tout exploré ?

10:35 Publié dans après l'orgie | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : après l'orgie, roman, littérature suisse, berlusconi, de fallois | | |  Facebook

19/08/2012

Une vie palpitante

Ma mère est née entre deux guerres. Mais les combats qu’elle a livrés, sa vie durant, sont innombrables. Elle est née à Trieste, autrefois métropole austro-hongroise, peu après que la ville est passée aux mains des irrédentistes et se met à parler italien. Vingt ans plus tard, Trieste est prise par les Allemands, avant d’être occupée, pendant 40 jours, par les troupes du Maréchal Tito en 1945, puis libérée par les soldats néo-zélandais. En 1947, la ville devient alors territoire libre.

C’est précisément cette année-là que ma mère abandonne un pays dévasté par la guerre. Elle a 22 ans. Elle quitte l’Université, où elle poursuit des études de Lettres, et ses parents, ses deux sœurs et son frère. Sur les conseils d’un pasteur du Piémont, elle prend le train, comme une foule d’émigrants, pour un petit pays dont elle connaît à peine le nom : la Suisse. Elle atterrit à Nyon, dans une clinique privée, la Métairie, où elle devient infirmière en psychiatrie. En quelques mois, elle apprend le français, sa troisième langue après l’allemand et l’italien. La vie n’est pas facile. Les médecins sont tout-puissants, et les mains, baladeuses. Elle se bat pour se faire respecter.

Une Étrangère est constamment au commencement de son histoire.

Les bals. L’envie de s’évader. Une autre vie. Elle se marie avec un beau jeune homme, vaudois, rêvant, lui aussi, de fuite et de voyages. C’est compter sans la belle-famille qui veut dicter sa loi. « Vous irez travailler et nous garderons votre enfant. » Ma mère enchaîne les tâches alimentaires. Petite main dans un atelier d’abat-jour. Vendeuse dans un grand magasin de bas. Dactylo pour une compagnie d’assurance. C’est, à chaque fois, un nouveau combat. Toute sa vie, une Étrangère doit faire ses preuves.

De guerre lasse, ma mère récupère son enfant, quitte Nyon et sa belle-famille possessive, et s’installe à Genève, ville où l’on parle toutes les langues. Nouveau départ. Nouvelles luttes. Elle se bat pour faire valoir ses diplômes italiens. Peine perdue. La Suisse ne reconnaît pas les certificats d’étude étrangers. Une huile du DIP, au nom prédestiné, Monsieur Christe, séduit par son accent, l’engage à l’essai. C’est une nouvelle vie qui commence.

Trente années d’enseignement heureux, puis les derniers combats. La longue maladie de mon père. Le cœur qui se met à battre la chamade. Les doigts déformés par les lessives à l’eau de Javel. Les yeux usés et la vue qui s’éteint au fil des jours.

Ma mère fête aujourd’hui ses 87 ans. Parmi les membres de sa famille, c’est elle qui a vécu le plus longtemps. Elle aura traversé les frontières et les langues. Les petites et les grandes guerres. Élevé deux enfants et deux petits-enfants. Enseigné à plus de six cents jeunes garnements.

Une vie de guerrière, indignée, silencieuse, minuscule. Humaine, rien qu’humaine. Toute une femme, faite de toutes les femmes et qui les vaut toutes et que vaut n'importe qui, comme dirait Jean-Paul Sartre.

Mais une vie palpitante.

 

 

 

12:45 Publié dans anniversaire | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : suisse, italie, mère, anniversaire, guerre | | |  Facebook