19/08/2012

Une vie palpitante

Ma mère est née entre deux guerres. Mais les combats qu’elle a livrés, sa vie durant, sont innombrables. Elle est née à Trieste, autrefois métropole austro-hongroise, peu après que la ville est passée aux mains des irrédentistes et se met à parler italien. Vingt ans plus tard, Trieste est prise par les Allemands, avant d’être occupée, pendant 40 jours, par les troupes du Maréchal Tito en 1945, puis libérée par les soldats néo-zélandais. En 1947, la ville devient alors territoire libre.

C’est précisément cette année-là que ma mère abandonne un pays dévasté par la guerre. Elle a 22 ans. Elle quitte l’Université, où elle poursuit des études de Lettres, et ses parents, ses deux sœurs et son frère. Sur les conseils d’un pasteur du Piémont, elle prend le train, comme une foule d’émigrants, pour un petit pays dont elle connaît à peine le nom : la Suisse. Elle atterrit à Nyon, dans une clinique privée, la Métairie, où elle devient infirmière en psychiatrie. En quelques mois, elle apprend le français, sa troisième langue après l’allemand et l’italien. La vie n’est pas facile. Les médecins sont tout-puissants, et les mains, baladeuses. Elle se bat pour se faire respecter.

Une Étrangère est constamment au commencement de son histoire.

Les bals. L’envie de s’évader. Une autre vie. Elle se marie avec un beau jeune homme, vaudois, rêvant, lui aussi, de fuite et de voyages. C’est compter sans la belle-famille qui veut dicter sa loi. « Vous irez travailler et nous garderons votre enfant. » Ma mère enchaîne les tâches alimentaires. Petite main dans un atelier d’abat-jour. Vendeuse dans un grand magasin de bas. Dactylo pour une compagnie d’assurance. C’est, à chaque fois, un nouveau combat. Toute sa vie, une Étrangère doit faire ses preuves.

De guerre lasse, ma mère récupère son enfant, quitte Nyon et sa belle-famille possessive, et s’installe à Genève, ville où l’on parle toutes les langues. Nouveau départ. Nouvelles luttes. Elle se bat pour faire valoir ses diplômes italiens. Peine perdue. La Suisse ne reconnaît pas les certificats d’étude étrangers. Une huile du DIP, au nom prédestiné, Monsieur Christe, séduit par son accent, l’engage à l’essai. C’est une nouvelle vie qui commence.

Trente années d’enseignement heureux, puis les derniers combats. La longue maladie de mon père. Le cœur qui se met à battre la chamade. Les doigts déformés par les lessives à l’eau de Javel. Les yeux usés et la vue qui s’éteint au fil des jours.

Ma mère fête aujourd’hui ses 87 ans. Parmi les membres de sa famille, c’est elle qui a vécu le plus longtemps. Elle aura traversé les frontières et les langues. Les petites et les grandes guerres. Élevé deux enfants et deux petits-enfants. Enseigné à plus de six cents jeunes garnements.

Une vie de guerrière, indignée, silencieuse, minuscule. Humaine, rien qu’humaine. Toute une femme, faite de toutes les femmes et qui les vaut toutes et que vaut n'importe qui, comme dirait Jean-Paul Sartre.

Mais une vie palpitante.

 

 

 

12:45 Publié dans anniversaire | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : suisse, italie, mère, anniversaire, guerre | | |  Facebook

Commentaires

Oui M. Christe était un homme juste. Bravo pour votre battante de maman! Et pour Trieste: James Joyce y a enseigné l'anglais, à l'Ecole Berlitz. Il a fait ses preuves aussi!

Écrit par : NIN.À.MAH | 19/08/2012

Oui M. Christe était un homme juste. Bravo pour votre battante de maman! Et pour Trieste: James Joyce y a enseigné l'anglais, à l'Ecole Berlitz. Il a fait ses preuves aussi!

Écrit par : NIN.À.MAH | 19/08/2012

Bonne fête et longue vie à votre mère. Pour elle :

http://youtu.be/LH5qSdkpEOE

Écrit par : Ambre | 19/08/2012

@Monsieur Jean-Michel Une vie de femme courageuse trépidante que son fils a à coeur de transmettre à d'autres. Touchante histoire ressemblant hélas à tant d'autres mais qui grâce à cet amour filial pourra consoler celles ayant vécu à peu de chose à l'identique et qui n'ont que des enfants fantomes ou courant d'air auxquels elles aimeraient aussi faire partager leurs émotions de vie.
Quel merveilleux cadeau vous lui faites par ces quelques lignes et on ne peut que lui souhaiter de vivre encore bien des années entourées des siens

Écrit par : lovsmeralda | 20/08/2012

Vous avez l'énorme privilège d'avoir trouvé un moyen de rendre hommage à haute voix, celle de l'écrit, à votre mère, ce que beaucoup d'entre nous regrettent de n'avoir jamais su ou pu faire.
Je suis certain qu'elle aussi est consciente de la chance qu'elle a d'avoir un fils qui a réussi une si belle chose.

Écrit par : Mère-Grand | 20/08/2012

Merci, mes amis, de vos commentaires. Chaque vie a le droit d'être mise en mots, mais les mots pour décrire une personne que l'on aime, à qui l'on doit la vire, se dérobent constamment. Pourtant, chaque vie mérite d'être racontée. Surtout les vies anonymes, silencieuses, ordinaires. Toujours trop dédaignées…

Écrit par : jmo | 22/08/2012

"Pourtant, chaque vie mérite d'être racontée. Surtout les vies anonymes, silencieuses, ordinaires. Toujours trop dédaignées…"
Pas nécessairement dédaignées, mais plus vite vouées au silence que celles qui ont rencontré leur conteur. Avec la perspective du paléontologue toute trace d'identité individuelle est déjà perdue, avec celle du géologue il ne reste rien de personne. Et vous connaissez la parole qui s'applique tôt ou tard à chacun "All the rest is silence."

Écrit par : Mère-Grand | 22/08/2012

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