04/08/2013

Les livres de l'été (25) : Jean-Michel Wissmer au pays de Heidi

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C’est le propre des livres culte : peu de gens les ont lus, mais tout le monde les connaît. Ainsi de la petite Heidi laquelle, au fil des ans, a déserté nos bibliothèques pour devenir vedette de cinéma (incarnée par Shirley Temple en 1937), de dessin animé (japonais) ou de série télévisée (allemande). C’est-à-dire, peu à peu, un vrai mythe. images.jpegIl faudrait ajouter : un mythe suisse, tant les valeurs qu’elle incarne (pureté, authenticité, amour de la nature) semblent être celles de ce pays.

Mais qui était Heidi ? Non le produit dérivé qui fait encore vendre et fantasmer, mais le personnage de roman créé en 1880 par Johanna Spiri, une écrivaine zurichoise, grande lectrice de Goethe, Lessing et Gottfried Keller, et amie de Richard Wagner ?

images-1.jpegDans un livre passionnant*, Jean-Michel Wissmer, essayiste et romancier, mène l’enquête en Heidiland, au cœur de notre suissitude.

Pour Johanna Spiri (1827-1901), digne émule de Rousseau, le mal contemporain se loge toujours dans les villes : promiscuité, tintamarre, tentations dangereuses. Pour échapper à cette corruption, il n’y a qu’un remède : se réfugier sur l’Alpe, loin des hommes dénaturés, face aux montagnes sublimes, près des torrents d’eau pure. En un mot : près de Dieu.

L’univers d’Heidi ressemble à celui de son auteur, Johanna Spiri, fille de médecin, prêchant la charité chrétienne et confrontée, quotidiennement, à la douleur et à la maladie. Orpheline adoptée par un vieux fou, qui vit seul sur la montagne, Heidi va grandir dans son petit paradis, puis partir dans l’enfer des villes, en Allemagne, où elle sera la dame de compagnie d’une petite infirme, Clara, qui s’attachera très vite à elle. Au point de venir retrouver son amie sur l’Alpe, quelque temps plus tard, et de connaître enfin les plaisirs purs de la vie rupestre. images-3.jpegMiracle ! Grâce à Heidi, cet ange perdu parmi les hommes, Clara retrouvera l’usage de ses jambes et pourra marcher à nouveau !

images-2.jpegÀ la suite de Wissmer, nous relisons Heidi d’un œil neuf, et souvent ironique (Heidi est une parfaite Putzfrau, qui astique sa cabane jour et nuit, dans un désir obsessionnel d’ordre et de propreté). Nous revenons en Heidiland, ce paradis perdu de toutes les enfances.

Nous comprenons aussi mieux pourquoi elle incarne à ce point les vertus helvétiques : dévouement, compassion, amour de la nature. Sans oublier la pédagogie, autre marotte helvétique, car Heidi sait parler aux enfants, et leur montrer le droit chemin.

On ne lit plus guère Johanna Spiri, et c’est dommage. La petite fille qu’elle a créée a fait le tour du monde. Elle a donné son nom à des plaquettes de chocolat et des briques de lait. Elle a inspiré des films, des pièces de théâtre et même des mangas. En nous, elle restera toujours la part de l’enfance et du rêve.

* Jean-Michel Wissmer, Heidi, enquête sur un mythe suisse qui a conquis le monde, Métropolis, 2012.

PS : Une Heidi moderne s'est glissée, par erreur, dans ce billet. Excusez le blogueur…

10:10 Publié dans livres en fête | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : heidi, suisse, wissmer, spiri | | |  Facebook

Commentaires

Je le lirai, dès que j'aurai un moment. Même si ne lis pas vraiment l'allemand. Mais remarquez que Heidi semble être une transposition de la Julie de Rousseau, transposition dans les montagnes alémaniques. Or, j'ai lu récemment "La Nouvelle Héloïse", et naturellement, les mêmes valeurs s'y trouvent, sauf que Julie est la dame d'un domaine. Ce n'est pas la montagne, seulement les côtes vaudoises.

Pour ce qui est d'être plus proche de Dieu quand on est proche de la nature, c'est naturellement le point de vue de Rousseau, faisant écho à un passage de la Bible qui dit que les astres, les nuages, sont en fait plus beaux que les statues des dieux dans les temples de Babylone, et qu'ils sont obéissants à Dieu, tandis que ces idoles sont creuses et n'obéissent qu'aux prêtres. On trouve aussi à l'inverse que c'est dans le temple de Jérusalem et non en haut des montagnes qu'on est proche de Dieu. Cela dépend donc des temples, ou de la vallée dans laquelle on vit.

Mais c'est certainement un beau mythe, que Heidi guérissant miraculeusement une infirme grâce à ses dons de montagnarde.

Écrit par : Rémi Mogenet | 30/05/2012

Oui, Rémi, on en revient toujours à Rousseau! Pour un misanthrope antimondain, refusant les rituels de la consécration, il a exercé une influence considérable non seulement sur les auteurs français, mais aussi les alémaniques, les espagnols, les italiens, etc. Pour un Genevois quasi délinquant (voleur d'asperges et de pommes!), fuyant sa patrie à 16 ans, c'est assez remarquable, non ?

Écrit par : jmo | 30/05/2012

Oui, il avait beaucoup d'énergie, ça se voit, dans sa prose à la fois bondissante et enflammée. On y trouve de vraies choses originales, également, mais tout le monde reconnaît que la pensée reste confuse et trop instinctive pour être fiable.

D'ailleurs, il disait qu'il refusait les rituels de la consécration, mais il n'est pas sûr qu'il refusait la consécration elle-même, l'aspiration à voir triompher la vérité se mêlait peut-être bien chez lui au désir de voir consacrer l'homme qui la portait. Dans le "Contrat social", il fait l'éloge ds législateurs antiques en disant qu'ils ne devaient rien aux dieux qu'ils invoquaient, tout à leur propre intelligence géniale, j'ai bien peur que Rousseau n'eût aimé apparaître comme l'un d'eux.

Mais la figure de Julie d'Etange, je l'aime bien.

Écrit par : Rémi Mogenet | 30/05/2012

Merci du partage des savoirs cher Monsieur Jean Michel Olivier!

Écrit par : Gorgui NDOYE | 30/05/2012

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