21/04/2012

Le dernier mot (16)

images.jpegLe soleil entre par la fenêtre avec le chant des rossignols et dans la pièce la chaleur est intense.

“ Alors où qu'il est ce fameux manuscrit ? ”

Du grand tiroir de gauche, elle a sorti un carton à chaussures dont elle a renversé le contenu sur la table.

“ Ah oui les photos du bonhomme ! Des centaines de photos, mais là aussi il faut faire de l'ordre, garder les meilleures (celles où je suis dessus) et puis jeter les autres… ”

Sa main fouille dans les images.

“ Tiens une photo de la baronne, c'est vers la fin, quand elle n'avait même plus de quoi de manger et que j'allais lui apporter en douce des confitures avec un peu d'argent : si c'est pas triste, une femme si généreuse, mourir dans la misère comme une pauvresse… ”

Elle déchire la photo, jette les morceaux dans la poubelle.

“ Et là on dirait une photo de son frère, un sacré fainéant celui-là, il disparaît pendant des siècles, oui sans un mot, sans une lettre, et puis soudain le revoilà, un beau matin, avec son grand sourire jusqu'aux oreilles, pour nous escroquer de l'argent… ”

Elle balance la photo dans la poubelle.

“ Et là c'est l'enfer des salons avec ces petits intrigants (ces jupons en chaleur) : la Maréchale au fond qui surveille les débats, ce faux-jeton de Grimm et Arouet qui ricane près du piano… Allons au feu, tout ça n'intéresse personne ! Et puis moi je ne suis pas dans l'image… Tiens la maison de Saint-Louis avec son grand donjon, sa terrasse ombragée de tilleuls, le banc de pierre sur lequel on allait s'asseoir, mon vieux bonhomme et moi, au milieu des lilas, du chèvrefeuille, du seringa, avec tous ces oiseaux qui chantaient, j'en ai les larmes aux yeux, mais pas d'attendrissement Thérèse, c'est le moment de faire de l'ordre, alors au feu les souvenirs heureux, tiens c'est encore la comtesse avec sa redingote noire, ses bottes hautes, son chapeau d'homme (un chapeau d'homme, je vous demande), on peut dire qu'il en était dingue, mon philosophe, et qu'elle s'est bien moquée de lui, alors au feu, allez voir chez Satan si j'y suis… Tiens la maison de Môtiers avec sa belle fontaine en obélix et au fond la cascade qui tombe des rochers dans le vallon : c'était le paradis, oui, un nouveau paradis, et de nouveau perdu, comme tous les autres, alors au feu Môtiers… Tiens voilà mon homme en habit d'Arménien (un homme en robe, visez le genre) avec sa figure de cyclope, sa toque de loutre, ses yeux illuminés… Allons Thérèse pas le temps de rêver, il faut faire place nette ! ”

D'un geste mécanique, elle repousse les images, mais en même temps elle ne peut s'empêcher d'en chercher d'autres.

“ Tiens voilà l'Île Saint-Pierre avec ses vignes hautes, ses rives couvertes de roseaux, et mon bonhomme qui s'en allait dès le matin : il montait dans sa barque qu'il conduisait jusqu'au milieu du lac et là, quand l'eau était tranquille, il se couchait de tout son long dans le bateau avec les yeux tournés vers le ciel et il se laissait dériver lentement au gré des vagues quelquefois pendant plusieurs heures, plongé dans une rêverie délicieuse… Non jamais il n'a été plus heureux… Il se prenait pour Robinson sur son île déserte, la vie ambulante est celle qu'il me faut, qu'il répétait toujours, mais là aussi ils nous ont retrouvés, avec leurs chiens et leurs gendarmes, et de nouveau on a été chassés du paradis… ”

Elle secoue la tête d'un air las.

“ Oui toute une vie sans feu ni lieu, si c'est pas triste… Un grand homme comme lui ! Pourtant des amitiés il en a eu, mais c'est toujours le même topo : ça commence par des embrassades, on se jure des serments éternels et puis les médisances, les disputes, les malentendus, et ça se termine par des larmes, toujours, des promesses de vengeance, et tout le monde nous lance des pierres, comme au bon Jésus dans la Bible… ”

Elle retrouve une photo du philosophe, un bouquet de pervenches à la main, son herbier sous le bras.

“ Ah voilà sa dernière folie à mon homme : mettre toute la nature dans un grand livre ! Je vous dis pas : toutes les plantes de la mer et des Alpes et tous les arbres d'Amérique, les fleurs des Indes et du Japon, oui tout ça dans un livre, en commençant par le mouron, et le cerfeuil, et la bourrache, le séneçon, l'aneth, et l'origan, et la coriandre, et le safran, la nature bien en ordre dans un livre, si c'est pas une folie… ”

Avec son bras, la vieille fait tomber les photos dans son grand tablier, puis, en clopinant, s'en va jeter son butin dans les flammes.

“ Allons ma Thérèse le temps presse, les apitoiements c'est pour plus tard, maintenant il faut faire de l'ordre, alors au feu tous les souvenirs inutiles, toutes ces images des paradis perdus, toute cette tristesse, il faut faire vite, ils vont venir, c'est une question de minutes maintenant… La chambre est propre, comme le piano, la cheminée, la petite table de travail (tu peux être contente de ton boulot ma Thérèse) tout est nickel et puis plus de correspondance, plus de secrets, plus de photos compromettantes, une vie sans bavure, quoi, toute en lumière, en lignes droites, en prairies bien tondues, bref un modèle de propreté, comme on les aime en Suisse… ”

07:41 Publié dans rousseau | Lien permanent | Commentaires (0) | | |  Facebook

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