19/04/2012

Le dernier mot (14)

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“ Allons ma fille tu ne peux pas lui refuser ce plaisir minuscule à ton bonhomme, il va passer l'alarme à gauche, cette fois c'est fini… ”

Elle jette une couverture sur les épaules du vieillard.

“ Bon maintenant il faut que j'y retourne, pas le temps d'admirer le paysage, la mort c'est du sérieux… ”

Elle se redresse, jette un coup d'œil sur la chambre, puis hausse les épaules.

“ Le lit c'est fait, la cheminée et le piano aussi, la bibliothèque est présentable, mais il reste le bureau… ”

Elle soupire.

“ Jamais je n'y arriverai avec tout ce désordre, ce n'est pas une chambre d'écrivain ici, c'est un bordel, parfaitement, et je baise mes mots… ”

C'est un bureau de chêne, vaste et rectangulaire, avec une lampe de Venise, des gobelets remplis d'agrafes et de crayons, un pot de gelée de groseilles, des coupures de journaux, une statuette du dieu Toth, des chocolats au kirsch, une invitation au congrès Lesbiennes et Postmodernisme, du courrier en retard, des dizaines de fleurs séchées, un dictionnaire ouvert, des fiches de toutes les couleurs, un jeu de cartes à jouer, des bâtonnets d'encens, une vieille gousse d'ail…

“ Mon Dieu mon Dieu quelle quincaillerie ! Mais je m'en vais te nettoyer tout ça, par sainte Thérèse… À la poubelle tous ces fétiches, ces lettres qui n'arriveront jamais, cet herbier en désordre, ces ridicules moignons de texte, car maintenant ça va changer, c'est moi qui vous le dis ! Une vraie tornade blanche la Thérèse ! Trente ans qu'on vit dans un bordel, c'est le moment de réagir, et la mort croyez-moi c'est le meilleur moment pour faire de l'ordre, après on n'a pas le courage… ”

Faisant une poche avec son tablier, elle la remplit de paperasse, puis elle se traîne jusqu'à la cheminée, verse tout dans le feu.

Elle recommence son manège une fois, deux fois, dix fois, jusqu'à ce que le grand bureau soit vide.

“ Ah c'est déjà mieux comme ça, avec un peu d'obstination on arrive à tout dans la vie, alors adieu brouillons et fleurs séchées, quand on est mort c'est pour longtemps, et puis c'est inutile, et d'ailleurs qui est-ce que ça intéresse à part les rats de bibliothèque ou les chercheurs de l'Université (c'est-à-dire tous les morts) je vous demande qui ça peut bien intéresser, en tout cas moi je brûle tout, c'est décidé, d'abord pour faire de l'ordre, ensuite parce que je vais partir et quand on part pour Ibiza on ne s'embarrasse pas de tout ce bric-à-brac… ”

Elle verse un peu de cire sur le bureau, puis frotte vigoureusement le bois avec son torchon.

“ Moi dans la vie j'aime bien que tout soit propre, oui c'est mon côté suisse (chacun ses défauts) moi j'aime que ça sente bon et que ça brille comme un trou neuf et mon bonhomme ça fait trente ans que je le suis dans cette vallée d'alarmes, trente ans que j'encaisse ses manies, ses lubies, ses angoisses, et trente ans que je le console quand tout le monde lui jette des pierres, trente ans de servitude et de silence ça compte dans la vie d'une femme, c'est moi qui vous le dis, et la cuisine, et le ménage, et la lessive, et la couture, heureusement que je ne sais pas faire une addition car autrement oh la la ça en ferait des chiffres les uns à côté des autres si on comptait les heures de travail, et puis il y a les soins, car maintenant il ne peut plus se passer de moi mon bonhomme, les tisanes et les bouillons de poule, les cataplasmes à la moutarde, les saignées, les ventouses, et tout ça c'est pour ma pomme, et tout gratis c'est moi qui vous le dis, et puis il y a le reste, quand monsieur bave ou qu'il crache du sang, qu'il tombe de son lit, qui c'est qu'on appelle au secours ? THÉRÈSE par-ci THÉRÈSE par-là, c'est toujours sur elle que ça tombe, alors on lui met une bavette, on lave le sang, on porte le vieil homme au lit et le tour est joué, mais ça fait du travail, croyez-moi, et le soir on se traîne, on s'endort devant le feuilleton tellement qu'on est claqué, je vous le dis c'est pas toujours facile d'être la femme d'un écrivain… ”

Elle ouvre le grand tiroir du bureau ; il est plein de factures, de poèmes, de vieilles photographies.

La vieille en fait un tas, puis verse tout dans les flammes.

“ Heureusement tout ça n'est bientôt plus qu'un souvenir, la misère, le silence, l'écriture, ce n'est pas que je souhaite sa mort à mon bonhomme, car au fond moi je l'aime bien, pour sûr, et il s'est toujours montré gentil avec moi, mais quand même toute bonne chose a une fin, et maintenant il est temps de penser à toi, ma petite, car tu existes aussi, pour toi la vie va COMMENCER… ”

Avec nervosité, elle ouvre le tiroir de gauche.

“ Où qu'il est ce maudit manuscrit ? Dans ce bordel je suis sûre que même mon homme ne le retrouverait pas, pourtant il doit bien être quelque part, mais bon encore des photos, et ces curieuses petites cartes à jouer au dos desquelles il écrivait ses rêveries quand il allait se promener sur son île Saint-Pierre, ah c'était le bon temps, il s'en allait vagabonder dans la nature toute la journée et quand il revenait c'était les bras chargés de fleurs, il était tout heureux, il sortait de ses poches des mûres et des framboises et ça faisait notre dessert, avec un peu de cette crème épaisse qu'on fait là-bas et de la cassonade, c'était le paradis… ”

07:39 Publié dans rousseau | Lien permanent | Commentaires (1) | | |  Facebook

Commentaires

Très beau passage, chaque détail apporte une couleur à cette petite scène de la vie quotidienne (les fleurs, les cartes à jouer...), pas si banale que cela...

Audrey

Écrit par : fleurs Genève | 02/05/2012

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