18/04/2012

Le dernier mot (13)

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Dans son lit, l'homme a eu un soubresaut et du sang est sorti de sa bouche.

“ Thérèse… ”

La femme est accourue à son chevet.

“ Je suis là, mon ami ! ”

Comme s'il ne l'avait pas entendue, il a continué.

“ Le livre, Thérèse, n'oublie pas le livre ! Il faut tout publier ! ”

Elle essuie le sang avec son mouchoir.

“ C'est ma palinodie…

— Hein ?

— Ma rétractation, si tu préfères. Le dernier mot de ma philosophie…

— Mourez tranquille, papa, je m'occuperai de tout ! ”

Il a souri, puis un spasme, à nouveau, lui fait cracher du sang.

“ Dommage que je ne puisse pas voir la tête de mes amis !

— Pourquoi ?

— Ils vont en faire une jaunisse ! Oui, tous autant qu'ils sont… Et le vieil Arouet va en avaler son dentier !

— Ce n'est pas beau de souhaiter du mal à ses amis !

— Mais cela fait tellement plaisir ! Et ça soulage, Thérèse… Si tu savais comme ça soulage… ”

Il est pris d'une quinte de toux.

“ Alors tu me promets ?

— Croix de bois, croix de fer, si je mens… ”

La femme se penche pour ajouter un oreiller sous sa tête.

“ Thérèse, tu te souviens de La Fontaine d'Or ?

— Bien sûr !

— C'était en plein été, près de Bourgoin…

— Il y a exactement dix ans ! ”

À nouveau, l'homme esquisse un sourire.

“ Tu avais une robe avec des oiseaux imprimés, des liserons dans tes cheveux…

— Et toi tu portais ton habit d'Arménien ! Ce vieux caftan bordé de martre qui te donnait si belle allure…

— Après, je t'ai conduite dans une chambre reculée, à l'étage, et là j'ai demandé à Champagneux et à de Rosières s'ils voulaient bien être les témoins…

— Je me rappelle !

— Ils étaient si émus qu'ils retenaient leurs larmes…

— Oh mon Dieu et après tu m'as demandé si j'éprouvais les mêmes sentiments et j'ai dit oui…

— Alors je t'ai prise dans mes bras…

— Et j'ai dit oui à nouveau, mais cette fois personne n'a entendu, pas même moi, car à ce moment on s'est embrassés… C'était comme la première fois, parfaitement, vingt-cinq ans plus tôt à Paris… ”

La vieille essuie les larmes sur ses joues.

“ Ensuite, on était descendu au cabaret et on avait fait un festin…

— Des escargots et du pain noir, de la soupe aux châtaignes, des petites cailles aux amandes, des ramequins…

— Et au dessert j'avais chanté une chanson…

— Oui, un petit air d'opéra…

— Non ! C'était une berceuse que fredonnait ma mère… ”

Dans un violent effort, il fronce les sourcils pour retrouver la chanson du mariage.

Un cœur s'expose

À trop s'engager

Avec un berger

Et toujours l'épine est sous la rose…

Ils chantent tous les deux, comme à La Fontaine d'Or, la femme d'une voix éraillée et l'homme dans un souffle.

Puis ils sont restés silencieux, plusieurs minutes, appuyés l'un à l'autre, et des images défilent devant leurs yeux, naïves et théâtrales, comme si, à cet instant, ils revivaient tous deux cette consécration solennelle de l'illégalité.

Enfin, l'homme a ouvert les yeux, puis il a regardé autour de lui, comme s'il cherchait quelque chose.

Il s'est dressé sur les draps.

“ Aide-moi à me lever, Thérèse…

— Mais ça va vous faire du mal ! ”

Péniblement, il a bougé une jambe, puis l'autre, puis s'est assis au bord du lit.

“ Aide-moi, je te dis ! ”

Comme il allait tomber, Thérèse l'a retenu miraculeusement, puis, portant le vieil homme sur ses épaules, elle l'a installé sur une chaise de paille, devant la fenêtre ouverte, face au jardin en fleur.

“ Que je voie encore une fois le soleil… ”

07:37 Publié dans rousseau | Lien permanent | Commentaires (0) | | |  Facebook

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