10/04/2012

Le dernier mot (5)

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Dans son lit le vieil homme fait le mort.

Il ne dit rien et il respire à peine, pour retenir encore un peu le doux visage qui est venu vers lui.

C'était à l'Ermitage, il y a longtemps : elle était à cheval, assise en amazone, sa cravache à la main, et aussitôt le philosophe était tombé amoureux d'elle. Il était vieux déjà (il avait plus de quarante ans), malade, abandonné, il avait renoncé à l'amour. Mais c'était le printemps. Il écrivait des lettres à Julie, sa plus belle chimère, et ses lettres étaient bouleversantes, car c'étaient les dernières.

Le soir tombait quand il était sorti sur la terrasse : il faisait beau, le vent jouait dans les branches des trembles.

Alors, il avait entendu un bruit dans la forêt, les sabots d'un cheval…

Qui pouvait bien venir à cette heure ?

Et avant même qu'il ait trouvé une réponse, elle était devant lui, sa cravache à la main, sur le cheval qui hennissait…

Il avait eu un étourdissement qui l'avait obligé à s'asseoir, car il tremblait, il répétait sans cesse le même nom.

“ Julie, Julie… ”

Alors la jeune femme avait sauté de son cheval, elle souriait, elle s'était approchée de lui.

Elle avait un visage aux traits fortement accusés, et presque masculins. Ses yeux étaient couleur de ciel, ronds et trop rapprochés, car elle louchait un peu. Son front était bas, son nez busqué. La petite vérole avait laissé une teinte jaune dans tous ces creux, et les pores étaient marqués de brun, ce qui donnait un air sale à son teint, qui devait être beau avant sa maladie. Elle avait une forêt de grands cheveux noirs qui retombaient en boucles sur ses épaules, sans raie, ni frisure, ni coiffure d'aucune sorte, ce qui contribuait encore à donner à sa tête un air mâle.

Elle avait pris sa main et comme il tremblait toujours elle s'était moquée gentiment de lui.

Et tandis qu'elle parlait, un frémissement délicieux l'avait envahi, une émotion qu'il n'avait jamais encore éprouvée. Mais déjà, sans le savoir, il buvait à grands traits une coupe empoisonnée dont il ne ressentait encore que la douceur.

Car le mal était là, dès le premier regard, et l'amour impossible, à jamais interdit…

“ Sophie… ”

Il a bougé la tête, comme sous le coup d'une douleur intense, et le nom est tombé de sa bouche.

“ Ma Sophie… ”

Après son départ, il avait essayé de retrouver Julie, mais le visage de l'autre flottait toujours devant ses yeux, comme maintenant, car Sophie avait remplacé Julie.

Alors ses yeux s'étaient ouverts : il avait senti son malheur et il avait gémi.

C'était trop tard…

Une autre fois, c'était l'automne, et elle était venue à pied, avec sur les épaules un châle à la Charlotte Corday. La terre était gorgée de pluie. Elle enfonçait à chaque pas et il avait eu toutes les peines du monde à la dégager. Mais cela l'amusait. Oui : l'air résonnait de ses éclats de rire ! Alors il avait souri à son tour. Ils s'étaient installés dans le salon, devant le feu qui grésillait, et la jeune femme s'était déshabillée, sans gêne aucune, parce qu'elle avait froid et que ses vêtements étaient trempés, et il était resté comme interdit, une fois encore, devant tant de beauté. Ensuite Thérèse leur avait donné à manger, du fromage et du pain, c'est tout ce qu'ils avaient, puis elle était partie, car il se faisait tard, en empruntant les vieilles bottes du philosophe…

Dans son lit l'homme grimace, comme si un poids pesait sur sa poitrine.

Il se retourne en maugréant, mais la douleur l'accompagne, fidèle et torturante, dans quelque sens qu'il se couche.

Une autre fois, c'est la dernière, elle était venue en voiture, car elle était pressée : elle tenait dans sa main une chanson griffonnée à la hâte et qu'elle voulait lui faire entendre avant de partir avec son mari sur la Côte d'Azur. Il l'avait fait entrer et elle s'était installée au piano, le buste droit, les pommettes enflammées, comme une petite fille…

La musique, qui était belle et chargée de mélancolie, lui faisait oublier la mièvrerie des vers.

L'amant que j'adore,

Prêt à me quitter,

D'un instant encore

Voudrait profiter…

Brusquement, le vieil homme s'est mis à fredonner, comme pour lui seul, car la musique bat encore dans ses veines, et la voix de Sophie, une voix douce et grave, légèrement voilée, fait revivre sa mémoire.

Vaine félicité,

Qu'on ne peut saisir,

Trop près de la peine,

Pour être un plaisir…

07:25 Publié dans rousseau | Lien permanent | Commentaires (1) | | |  Facebook

Commentaires

Merci encore d'attirer l'attention sur ces textes-clé qui redonnent l'envie de les relire et d'être touché par le côté éetrenellement émerveillé du génie genevois.

Avec plaisir pour un verre ensemble!!!

Écrit par : Micheline P. | 10/04/2012

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