30/03/2012

À qui profite le stupre ?

images.jpegÀ qui profite le crime ? Au criminel qui a volé, tué ou violé ? À la victime qui a fait la preuve de son innocence ? À la Justice qui tranche entre le Bien et le Mal ?

Ces réponses, d'ordre moral ou juridique, n'ont plus cours aujourd'hui. Elles appartiennent, déjà, à une histoire ancienne. Une époque révolue où la vérité, patiemment mise à jour, se jouait au prétoire. Dans le théâtre de la Justice. Avec avocats en robes noire et juges en perruques poudrées et col d'hermine.

Aujourd'hui, tout est différent. Personne n'attend plus la sanction des juges (d'ailleurs parfaitement inutile). Les avocats se livrent à des gesticulations bruyantes, via Twitter, Facebook ou les micros que quelques journalistes complaisants veulent bien leur tendre. Tout cela fait partie du spectacle. Le show va toujours de pair avec le business.

Mais dans l'affaire DSK, par exemple, à qui profite le stupre ?

C'est vite vu. Les seuls à profiter de cette sordide affaire sont les médias. Tous les médias. Sans exception (il n'y a aucune différence, ici, entre Le Monde et Le Matin ou le Blick). Qui en remettent, chaque jour, une nouvelle couche. images-1.jpegEn publiant des documents volés, des extraits d'interrogatoire couverts par le secret de l'instruction, des confidences et des ragots insensés. Jamais la presse n'est tombée aussi bas. Voyeurisme. Populisme. Jamais elle n'a fait preuve d'un tel acharnement. Pourquoi ? Pour défendre les pauvres escorts malmenées par DSK ? Si seulement ! Par nostalgie puritaine ? Non plus. Pour écarter définitivement un homme politique du pouvoir ? Peut-être bien. Mais alors pourquoi ? Pour une raison toute simple : à l'époque où la presse tire la langue, où les journaux voient leur audience diminuer chaque jour, l'affaire DSK est du pain béni. Une aubaine ! Elle fait grimper les ventes, aussi sûrement que le Viagra aide à redresser certaines situations défaillantes. Le seul intérêt des articles minables qui retracent cette affaire, c'est d'augmenter le tirage des journaux, de prendre les lecteurs non par les sentiments, mais par les couilles (ou ailleurs, si l'on veut). Et une fois qu'on les tient, on ne les lâche plus…

Merci DSK !

À défaut d'avoir sauvé la Grèce, l'ex-patron du FMI sauve la presse du monde entier. C'est une noble mission. À la hauteur de ses indéniables talents. J'espère qu'un jour, reconnaissants, les journalistes érigeront une statue en son honneur. Bien droite. Et éternelle. Comme la vérité.

 

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26/03/2012

Antonio Tabucchi, écrivain du monde

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L'Italie vient de perdre l'un de ses plus grands écrivains, Antonio Tabucchi, décédé à Lisbonne, sa ville d'adoption. Je l'avais rencontré il y a plusieurs années, lors de la parution de son roman sans doute le plus connu, Pereira prétend (porté au cinéma, avec Marcello Mastroianni dans le rôle-titre). C'était un homme d'une grande douceur, d'une intelligence aiguë et d'une ironie mordante. Voici l'entretien qu'il m'a accordé.

Dans « Pereira prétend »*, Antonio Tabucchi met en scène un personnage étrange qui raconte, avec une minutie jalouse, un moment tragique de son existence et de l'histoire européenne : le fatidique mois d'août 1938. Sur fond de salazarisme portugais, de fascisme italien et de guerre espagnole, on découvre l'histoire de la prise de conscience d'un vieux journaliste solitaire, témoin plus qu'acteur de l'Histoire. Paru l'année dernière en Italie, « Pereira prétend » a reçu un accueil enthousiaste, tant de la presse que du public, et vient d'être adapté au cinéma dans un film où l'on retrouve face à face Marcello Mastroianni et Daniel Auteuil.

— Avant d'enseigner à l'Université de Sienne, vous avez suivi des cours à l'École des Hautes Études de Paris. Quelles sont vos affinités avec la pensée françaises ?

— Quand j'étais jeune étudiant à l'Université, j'ai décidé de passer un an à Paris. C'était le début des années soixante. L'Italie, en ce temps-là, était un peu provinciale et l'on n'y n'enseignait que les classiques : Goldoni, Manzoni… Mon séjour parisien m'a permis d'élargir considérablement mon horizon : c'est là que j'ai connu Diderot, Flaubert, Mallarmé, et que j'ai connu le cinéma, le théâtre…

— On a l'impression que votre œuvre a d'abord été reconnue en France, puis seulement en Italie. Est-ce vrai ?

Vous savez, en Italie, on se méfie beaucoup des écrivains qui s'intéressent au monde — et pas seulement à l'Italie ! La connaissance que j'ai reçue de la France est un peu retombée sir l'Italie. C'est à ce moment-là que mes compatriotes se sont dit : “Finalement, si Tabucchi est apprécié en France, il doit être intéressant.”

— La France, comme on sait, est un pays entièrement centralisé, et ne reconnaît que ce qui vient de Paris. Est-ce la même chose en Italie ?

Non, l'Italie, c'est la dispersion. Naples ne vaut pas plus que Milan, ou Florence, ou Turin, ou Venise, ou Rome. C'est d'ailleurs pourquoi les écrivains italiens ne parviennent pas à constituer un groupe. Cela serait très facile si on vivait dans un pays comme la France, où toute l'intellectualité vit à Paris: Mais pour nous c'est très difficile d'avoir des contacts avec les autres écrivains. Je vis à Florence, un grand ami à moi vit à Venise, un autre à Rome… L'Italie demeure un pays extrêmement régionaliste.

— Est-ce que Nocturne indien, le film qu'Alain Corneau a tiré de votre magnifique roman, vous a emmené de nouveaux lecteurs ?images-2.jpeg

— Oui, mais en France, plus qu'en Italie ! La raison en est simple : en Italie, le cinéma américain jouit d'une suprématie presque absolue. Les films européens — et surtout français — ont beaucoup de peine à toucher un large public. C'est très dommage. Quant au film de Corneau, il a été projeté dans le circuit des ciné-clubs. Il a connu un important succès critique, mais est resté ignoré par le grand public. C'est le problème d'un pays comme l'Italie qui regarde constamment vers l'Amérique, en essayant de lui ressembler, en copiant ses désirs, ses habitudes, sa culture.

Quelle est la position des intellectuels italiens, et des écrivains en particulier, devant l'arrivée au pouvoir de quelqu'un comme Berlusconi ?

— Je crois que les écrivains italiens n'apprécient pas beaucoup Berlusconi, mais très peu le disent. Devant cette manifestation d'arrogance, qu'on subit tous les jours à la télévision ou ailleurs, je trouve les intellectuels très timides. En revanche, l'Italie peut compter sur un journalisme très combattif, qui s'oppose à cette omnipotence de la nouvelle droite — qui d'ailleurs ressemble étrangement à l'ancienne.

Est-ce que vous vous considérez comme un écrivain cosmopolite ?

Tabucchi---Pereira.jpeg— En tant qu'écrivain, en tant qu'artiste, je pense que j'appartiens au monde. Je pense aussi qu'un banquier de Genève ou un pêcheur de l'Inde sont animés par les mêmes sentiments : l'amour, la joie, la tristesse, le désir… J'écris sur des choses universelles et je me suis toujours refusé à faire la chronique de l'immédiat. Ce qui m'intéresse, c'est l'homme dans ses manifestations, toutes ses manifestations, et je peux rencontrer n'importe où un personnage qui fascine, que ce soit en Inde ou en Afrique, dans mon village ou à Genève.

— Chez Pessoa, est-ce ce côté universel de la conscience qui vous attire ?

— Oui. Pessoa a réussi à créer un univers romanesque au moment où les romans, en Europe, traversaient une crise profonde. Avec la poésie, il a créé un espace tout à la fois théâtral et romanesque, qui met en scène des personnages jouant leur vie. Donc il a reconstruit, avec une pirouette, le romanesque au XXème siècle, comme Kafka ou Joyce l'avaient fait avant lui.

Propos recueillis par Jean-Michel OLIVIER

L'œuvre d'Antonio Tabucchi est publiée aux Editions Bourgois et Gallimard, de L'Ange noi aux Rêves de rêves, en passant par Le Fil de l'horizon, Petits malentendus sans importance et, bien entendu, Nocturne indien.

* Pereira prétend a été traduit par Bernard Comment.

 

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21/03/2012

New York, aller-retour.

420465_10150666724248346_741223345_9113852_842542776_n.jpgJe viens de passer une semaine à New York dans le cadre d’une délégation genevoise (à laquelle s’est joint, pour quelques jours, the former President of the Swiss Confederation, Pascal Couchepin) venue défendre, en Amérique, les « idées globales nées à Genève ». Sous ce titre ronflant, on range aussi bien les idées de Jean-Jacques Rousseau, dont on fête cette année le 300ème anniversaire de la naissance, que Henry Dunant ou Jean Piaget. Faisaient partie de cette délégation, outre votre serviteur, des personnalités aussi diverses que l’écrivain Michel Butor (sur la photo avec sa fille Agnès, son petit-fils Salomon et Olivier Delhoume), l’ancien patron de la TV Guillaume Chenevière (auteur d’un excellent livre sur Rousseau*), la journaliste Thérèse Obrecht, le blogueur Stéphane Koch ou encore le pianiste de jazz Marc Perrenoud.

Pendant une semaine, nous avons multiplié les rencontres et les débats (les Américains adorent débattre de tout), les concerts, les spectacles, en défendant, le mieux possible, ces « idées globales nées à Genève ».

Et qu’avons-nous constaté ? Que ces idées, nées au XVIIIè, XIXè ou XXè siècle, à Genève et ailleurs, sont toujours d’une actualité brûlante.

Un débat, particulièrement intéressant, était intitulé « Occupy Rousseau ». Il mettait en présence, en anglais, des lecteurs de Rousseau (au rang desquels Pascal Couchepin a fait très bonne figure), des sénateurs américains et des représentants du mouvement « Occupy Wall Street » (dont l’équivalent, en Europe, serait le mouvement des Indignés). Étonnant de voir à quel point les fusées lancées par Rousseau (sur la démocratie, le contrat social, l’inégalité) éclairent encore aujourd’hui notre monde. Chacun s’y réfère. Chacun en discute âprement. Ces idées sont vivantes, aux États-Unis comme partout dans le monde.

images.jpegUn autre débat, passionnant, a tourné autour de l’éducation. Les idées défendues par Rousseau dans son Émile (1762) sont-elles toujours d’actualité ? Et celles de Pestalozzi ? Et de Jean Piaget ? N’est-il pas dangereux, comme Jean-Jacques l’a prôné, de placer l’enfant (ou l’élève) au centre de l’école ? On constate, aujourd’hui, que les idées de Rousseau sont entrées dans les mœurs. En Europe comme en Amérique. Et qu’elles sont devenues, en matière d’instruction, la pensée dominante. Le Citoyen de Genève en serait le premier surpris !

Certes, nous vivons dans un petit pays qui a tendance à se replier sur lui-même. Un pays qui, depuis quelques années, a mal à son image. Pourtant, les idées nées dans ce pays sont universelles. Elles traversent les frontières et les époques : Rousseau, mais aussi Jung, Frisch, Le Corbusier, Cendrars et cent autres. C’est la vraie carte de visite de la Suisse. Non l’argent sale des banques. Ni les montres ou le chocolat. Ni même les coucous. Mais la richesse culturelle incroyable de ses quatre langues, de ses vingt-six cantons, de son histoire. Certains, à New York ou ailleurs, jugent même cette histoire exemplaire.

09:55 Publié dans chroniques nouvelliste | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : new york, suisse, culture, cendrars, rousseau | | |  Facebook

13/03/2012

Genève rencontre New York (suite et fin)

f-2012-03-12-book.jpgDernier jour à New York.

Visite du Metropolitan Museum le matin avec ses trésors de peinture italienne, flamande, espagnole.

Le soir, présentation de L'Amour nègre (et de son auteur) au French Institute de l'Alliance française, sur la 60ème rue. Les discussions ont lieu dans la bibliothèque. 60'000 volumes. La plus grande bibliothèque francophone des USA. Elles sont menées, de main de maître, comme toujours, par Olivier Delhoume, qui connaît le livre, et la littérature française, sur le bout des doigts. Dans le public, des Genevois bien sûr. Mais aussi des Américains férus de littérature française. C'est la première fois qu'un auteur suisse est reçu dans cette impressionnante bibliothèque.

Ensuite, il faut foncer à Cooper Union où se tient un débat sur la censure et Internet qui met aux prises un journaliste saoudien, Internet_Censorship1-600x500.jpgEbtihal Mubarak, Anas Qtiesh, un blogger syrien établi à San Francisco, Stéphane Koch, bien connu de la blogosphère helvétique, et Thérèse Obrecht, ancienne journaliste de la TSR et présidente de Médecins Sans Frontières suisses. Où commence la censure ? Et où est-elle présente ? Quels dangers menacent les utilisateurs de l'Internet, enfants compris ? Où vont toutes les traces que nous laissons journellement sur la Toile ? Qui les recueille ? Qui les enregistre ?

Ce furent quelques questions que les pannelists, comme on dit ici, autrement dit les débatteurs, ont essayé d'éclairer de leur mieux. Ils ont eu du mérite, à vrai dire, car Rebecca MacKinnon, qui menait les débats, semblait peu concernée par les questions pourtant cruciales.

Le séjour touche à sa fin. Tout le monde est ravi, mais sur les genoux. L'« expédition culturelle » mise sur pieds par la ville de Genève, aidée de quelques sponsors généreux, s'est déroulée parfaitement, grâce aux bons soins de Cédric Alber, conseiller de Pierre Maudet, et d'Olivier Delhoume, qui n'ont pas ménagé leurs efforts pour organiser cette semaine intensive et passionnante, dont les échos bruissent déjà de part et d'autre de l'Atlantique.

14:35 Publié dans genève rencontre new york | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : genève, new york, fiaf, olivier, delhoume, koch, obrecht | | |  Facebook

12/03/2012

Genève rencontre New York (5)

images-1.jpegAvant-dernier jour à New York, où le ciel est toujours bleu délavé et où l'hiver est de retour, tant les températures ont chuté depuis quelques jours.

Deux grands moments, encore, dans cette ville debout, éprise de liberté, où l'on ne peut fumer nulle part, ni prendre des photos dans les salles de spectacle, sans qu'un aimable gardien de l'ordre vienne vous faire une remarque…

De liberté, il est question dans le spectacle présenté hier à La Kitchen, haut-lieu du théâtre expérimental et de la musique d'avant-garde (John Cage y a créé plusieurs de ses pièces, ainsi que Philip Glass, dans les années 70). L'artiste est suisse, même genevois. Né en 1969, Footwa d'Imobilité (le nom que Frédéric Gafner s'est choisi pour entamer une carrière solo) a été nourri au giron de la danse par sa mère Beatriz Consuelo, puis a dansé en Allemagne et fait partie de la prestigieuse troupe de Merce Cunningham à New York. Foofwa_new-120x100.jpgDepuis 2000, il a créé plus de 40 spectacles de danse-video. D'ailleurs, le spectacle d'aujourd'hui, joué en première américaine, débute par une vidéo de Jonathan O'Hear, qui réussit le prodige de réunir trois figures majeures de la danse contemporaine : Pina Bausch, Merce Cunningham et Michael Jackson. Autrement dit : la Reine de Wuppertal, l'Empereur de la danse moderne et le Roi de la pop. Footwa imagine leurs retrouvailles inattendues (ils sont morts à quelques semaines d'intervalle, en 2009, et se retrouvent aux portes de l'enfer). L'idée est assez géniale. Le spectateur, guidé par une sorte de Virgile à l'accent italien, va assister, pendant 50 minutes, aux périgrinations des trois danseurs qui racontent leur vie. Mêlant à la fois le théâtre et la danse, l'imitation, la parodie, les images video, le spectacle de Footwa interroge aussi la liberté de l'artiste. Le danseur est-il libre ou condamné à réciter une chorégraphie longuement apprise ? A-t-il le droit d'improviser ? Et de franchir la ligne rouge qui le sépare des territoires inconnus ? Footwa, qui joue non seulement devant le public, mais avec lui, nous entraîne dans une réflexion assez vertigineuse sur la danse et les libertés de l'interprète.

images-2.jpegÀ peine le spectacle terminé, il faut sauter dans un taxi pour se rendre au Allen Room, près du Lincoln Center, à deux pas de Central Park, mais à l'autre bout de Manhattan.

Cette salle, magnifique, est l'une des plus prestigieuses de New York. On n'a pas le droit de la prendre en photo. Qu'à cela ne tienne ! De nombreuses images circulent sur le Net, qui donnent une idée de l'endroit. Spectaculaire…

Au programme, donc, ce soir, le trio du musicien de jazz genevois Marc Perrenoud (né en 1981), ancien élève du Collège de Saussure (cocorico!). Il joue avec l'excellent Marco Müller (basse) et le dynamique Cyril Regamey (batterie). Marc_Perenoud_Trio-120x100.jpgLe trio est installé devant l'immense bait vitrée qui offre une vue plongeante sur la ville et la nuit qui descend. It could be worse

Disons-le d'emblée. Est-ce que cadre ? L'ambiance si particulière de cette fin d'après-midi ensoleillée ? La chaleur du public (en partie genevois) ? Le punch intact des musiciens ? Le concert fut sublime. Interprétant presque intégralement les titres de son dernier album, Two Lost Churches, Marc Perrenoud (visitez son site ici) et ses acolytes ont subjugué le public. Tout a commencé avec le lancinant « Gospel », avant d'enchaîner avec « Mantas Playground ». Puis le standard de Prévert et Kosma, « Autumn Leaves » (Les feuilles mortes) et l'extraordinaire et swingant « You'be so Nice to Come Home to » un titre de Cole Porter. Une heure et demie de jazz planant et métronomique. Un régal !

Signalons que le spectacle de Footwa d'Imobilité, comme le concert du Trio de Marc Perrenoud, n'auraient pu avoir lieu sans le soutien de la ville de Genève et du Flux Laboratory animé par Cynthia Odier, qui peut être fière de ses protégés !

 

11/03/2012

Genève rencontre New York (4)

DownloadedFile-1.jpegOn ne présente plus Michèle et Michel Auer (visitez leur site ici). Ou les Auer. Ou Michèle et Michel. Depuis près de quarante ans, ils vivent pour et par la photographie. Leur collection d'anciens appareils est l'une des plus riches au monde. Quant aux images qu'ils ont rassemblées ici et là, de photographes célèbres ou peu connus, en noir et blanc et en couleur, elles sont innombrables. Rappelons que leur fondation pour la photographie ouvrira bientôt ses portes, à Hermance, pour une série d'expostions prévue à partir du mois de juin de cette année.

C'est une vingtaine de photos, triées sur le volet, qu'ils ont exposées à New York, dans un lieu improbable et magnifique : l'atelier du photographe Gilles Larrain* (visitez son site ici) situé au cœur de Soho dans un ancien garage transformé en caverne d'Ali-Baba. IMG_0699.JPGParmi ces images, on trouve la mythique photo de ce promeneur endormi devant les gratte-ciels de Manhattan. Ou encore des calèches avançant sous la neige. Ou encore ces ouvriers cassant la croûte sur une poutrelle du 50ème étage de l'Empire State building. Une manière de rendre hommage à la fois à New York — ville photogénique s'il en est — et à ses photographes. Gilles Larrain, qui fut l'un des premiers photographes de Miles Davis, nous a accueillis avec chaleur et générosité, sur des musiques de flamenco.

IMG_0697.JPGOn le voit ici avec son épouse et Sami Kanaan, responsable genevois de la Culture.

Le soir, découverte du Merkin Concert Hall, à quelques pas du Lincoln Center, à l'ouest de Central Park. Autre lieu magnifique et prestigieux. La salle accueille trois jeunes solistes de l'Orchestre International de Genève (dont la fondation est dirigée par Dominique Föllmi, ancien chef de l'Instruction publique, et présent à New York). Au programmes des festivités, Kalkbrenner et Marescoti (variations sur un thème de Rousseau, car Jean-Jacques fut aussi musicien, et copiste de partitions), Ravel, Liszt, Brahms et Mendelssohn.

Les vedettes de ce soir sont au nombre de trois. IMG_0705.JPGTrois magnifiques musiciens genevois qui ont déjà une belle carrière derrière eux. Louis Schwizgebel, d'abord, pianiste aux doigts de fée, subtil, fougueux, toujours précis et clair (son « Ondine », extrait de Gaspard de la Nuit de Maurice Ravel, restera dans les mémoires). François Sochard, violoniste au son pur et profond, chatoyant, accompagnait Schwitgebel dans les Danses hongroises de Brahms. Quant à Lionel Cottet, violoncelle, il n'était pas en reste. Il a rejoint ses camarades pour le Trio N°1 de Mendelssohn, ajoutant de l'ampleur et de la profondeur aux voix du piano et du violon.

C'est peu dire que les jeunes solistes de l'OIG ont impressionné l'auditoire. Ils ont été acclamés longuement. Le public new yorkais a été épaté par la performance du pianiste (qui suit les cours de la fameuse Julliard School), comme par celle de ses acolytes. À qui une belle et longue carrière est promise. Même si la concurrence, en matière de musique, est aujourd'hui plus vive que jamais.

* Le hasard a voulu que la photo de Michèle et Michel Auer qui illustre ce billet ait été prise par… Gilles Larrain. Je ne le savais pas, l'ayant trouvée sur Internet. Rendons donc à Gilles ce qui lui appartient!

18:10 Publié dans genève rencontre new york | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : genève, new york, auer, kanaan, maudet, larrain, schwizgebel | | |  Facebook

10/03/2012

Genève rencontre New York (3)

unknown1.jpegHa ! Si Jean-Jacques était là ! Il verrait l'engouement que suscitent, jour après jour, en Europe comme aux Etats-Unis, ses idées, ses projets, ses imaginations. Quel autre écrivain pourrait rassembler, à la même table, des philosophes, des poètes, des pédagogues, des politiciens et des membres du mouvement « Occupy Wall Street » ? C'est pourtant ce qui est arrivé, et même deux fois, dans la journée d'hier, à New York, à midi dans les splendides locaux de l'Alliance française (FIAF) et le soir dans l'historique et monumentale Public Library, sur la 5ème avenue.

À midi, donc, un débat passionnant sur l'« éducation progressive ». Quelle influence Jean-Jacques a-t-il eu (a-t-il encore) sur les diverses écoles pédagogiques qui se sont nourries de L'Émile, comme du Contrat social ou de la Nouvelle Héloïse ? Ses idées sont-elles toujours d'actualité ? On sait que Rousseau, qui aimait à se mêler de tout, s'est beaucoup intéressé à l'éducation des enfants. Sans doute éprouvait-il le remords d'avoir abandonné les siens (à sa décharge, si j'ose dire, certains prétendent que ce n'était pas vraiment les siens, sa compagne, Thérèse Levasseur, ayant la cuisse légère). Quoi qu'il en soit, il propose, dans L'Émile, un traité original sur l'éducation des enfants.

Émile est orphelin. Il est alaité par une nourrice et instruit par un précepteur qui s'occupera de lui pendant les 25 premières années de sa vie. Ce qui n'est pas rien. À partir de cette situation,Rousseau remet tout en question, comme à son habitude. Il fait table rase. L'enfant, qui n'avait pratiquement aucune place avant lui, se retrouve désormais au centre de l'école (certains en dénoncent les ravages aujourd'hui). Ce n'est pas l'enfant-roi. Mais l'enfant libre, qui exerce son corps comme son esprit, qui dlécouvre le monde avec son précepteur, qui apprend un métier, qui ne lit pas de livres (avant l'âge de 12 ans!), qui apprend à suivre les élans de son cœur et à écouter la voix de sa conscience. Enfin, quand il aura 20 ans, arrivera Sophie, une jeune fille bien née, au cœur pur, élevée selon les principes de Rousseau. Les deux tourtereaux se marieront et le livre s'achève é la naissance de leur premier enfant (Rousseau, on ne le sait pas assez, a écrit une suite à son Émile, une suite plutôt noire, puisque Sophie perd sa fille, Émile, désespéré, se réfugie sur une île déserte et vit en parfait polygame jusqu'à la fin de sa vie…).

Une fois de plus, Rousseau rue dans les brancards. Il balaie tout ce qui a été écrit sur l'éducation auparavant et propose des idées neuves, souvent progressives, mais pas toujours (sa vision de l'éducation des femmes n'est pas vraiment révolutionnaire : une femme est une épouse et une mère avant tout, elle n'a pas besoin de recevoir l'instruction que reçoit son Émile…).

Bref, vendredi, midi, dans la salle lumineuse du Skyroom, un débat animé par Adam Gopnik, journaliste au New Yorker, qui réunissait Megan Laverty (prof de philo à l'Université de Columbia), Shimon Waronker (directeur de programme à Harvard), Michel Butor et votre serviteur. On a pu constater, dans le feu des débats, que les idées de Jean-Jacques, même si elles ne sont pas toujours « progressives » (on dit ici « radicales »), suscitent, encore aujourd'hui, des questions passionnées. Il faut dire que sa pensée est paradoxale, et parfaite pour débattre.

IMG_0693.JPGAssistaient au débat de nombreuses personnalités suisses et new yorkaises, venues de Harvard, Columbia ou encore NYU. Et, parmi nos compatriotes, Pascal Couchepin, Sami Kanaan, l'ambassadeur François Barras, François Jacob, l'excellent conservateur du musée Voltaire aux Délices, et beaucoup d'autres.

Le soir, nouveau rendez-vous, sur la 5ème avenue, dans la mythique Public LibraryIMG_0694.JPG, pour un débat sur « Occupy Rousseau » mené par Benjamin Barber, avec Pascal Couchepin, Guillaume Chenevière, auteur d'un très remarqué Rousseau, une histoire genevoise*, Simon Schama, et un représentant du mouvement « Occupy Wall Street » que la police a essayé plusieurs fois de déloger du quartier des affaires. Comment réagir aux injustices et inégalités du monde ? Quel combat mener contre les puissances de l'argent ? Comment résister, comme Rousseau nous a appris à le faire, aux nouvelles dictatures ?

La réponse semble simple: il s'agit d'occuper le monde où nous vivons.

Comme le disait Rousseau : « Méfiez-vous des imposteurs ! Vous êtes perdus si vous oubliez que les fuits de la terre appartiennent à chacun, et que la terre n'est à personne. »

* Guillaume Chenevière, Rousseau, une histoire genevoise, Labor et Fidés, 2012.

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Cinéma central

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Au début de l’année, un nouveau cinéma a fermé ses portes à Genève. Le Central, rue Chantepoulet. C’était le cinéma de mon quartier. Une véritable institution. Il diffusait des films français, italiens, suisses bien sûr. Des films qu’on ne voyait nulle part ailleurs. Il a fermé ses portes discrètement. Pas un mot dans la presse ou à la télévision. Un magasin de mode l’a déjà remplacé.

Avant lui, il y a eu le Plaza, le Cinébref, le Hollywood, le Broadway, etc. En une vingtaine d’années, Genève a perdu une dizaine de salles de cinéma. Bien sûr, elles ont été remplacées par des salles Multiplex, où l’odeur écœurante du pop-corn et des nachos vous saisit à la gorge dès que vous franchissez la porte. Il se dit, par ailleurs, que ces salles multiples vont mal, elles aussi, qu’elles ne sont pas rentables et que bientôt, sans doute, elles laisseront la place à d’autres magasins de fringues ou de chaussures de luxe. Le cinéphile (vous, moi) en sera réduit à acheter des DVD (ou à télécharger les films sur le Net pour pas un rond), puis à les visionner chez lui. Il ne sera plus obligé de sortir de son salon pour aller au cinéma.

Si l’on n’y prête garde, la même catastrophe va bientôt arriver aux livres et aux librairies qui les défendent. Déjà, depuis 2000, plus d’une trentaine de librairies ont disparu de Suisse romande. Avec leur disparition, ce n’est pas seulement le marché qui se rétrécit et s’appauvrit un peu plus chaque jour. Ce sont aussi des lieux de rencontre et d’échange qui disparaissent. Des oasis d’humanité, au milieu du désert mercantile, où règne encore (mais pour combien de temps ?) la diversité des voix, des styles et des points de vue. Le débat. La controverse. L’admiration. La passion de partager. Une richesse unique, qu’aucun supermarché ne peut offrir, faute d’accorder au livre la place qui est la sienne et qu’il mérite (ce n’est pas un parfum, ni un baril de lessive).

Il faut se battre pour que notre pays, qui a l’un des plus beaux réseaux de librairies du monde, puisse conserver cette richesse incomparable. Ce n’est pas anodin. Le livre est le fondement de notre culture, comme de notre identité. Il a traversé toutes les époques et gagné bien des guerres. Au fil du temps, il s’est transformé, passant du papyrus au parchemin, puis au papier. C’est le compagnon idéal des virées en montagnes comme des promenades solitaires. Quand on lit on est seul, et pourtant on est une multitude de personnages !

Défendre les librairies, c’est défendre le livre. Et défendre le livre, c’est défendre la diversité, la richesse des cultures, le fond inaliénable d’humanité qui nous relie les uns aux autres (et que les grands défenseurs du Marché, aveugles ou naïfs, aimeraient tant voir disparaître).

Voilà pourquoi, le 11 mars prochain, il faut soutenir l’initiative pour le prix unique du livre. N’oublions pas qu’un livre vient de loin, parfois même très loin, pour nous parler, nous consoler, nous faire pleurer ou rire. Ni surtout qu’un livre rend libre.

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09/03/2012

Genève rencontre New York (2)

IMG_0689.JPGD'abord New York, par la fenêtre de l'hôtel, sous un ciel bleu délavé. Une ville debout. C'est une belle journée qui commence.

Je marche jusqu'à la 26ème rue, le long de l'Hudson, sur laquelle un avion, il y a quelques années s'est posé en douceur. Aux murs, dans les rues, plus d'affiches. C'est étonnant. Plus de place. Mais des écrans géants qui clignotent et ressassent, entre deux spots publicitaires, les débats entre candidats à l'élection présidentielle. Bientôt j'arrive dans un bâtiment occupé par des cabinets d'architecte et des galeries de peinture très design. En fait, il s'agit du Centre international de l'affiche. Un endroit unique au monde (est-ce pour cela que le loyer mensuel est de 50'000 $?) C'est ici que Patrick Cramer, le grand (2m02) galeriste et éditeur genevois met aux enchères quelques-unes des plus belles pièces de sa collection.

C'est un plaisir de retrouver les images un peu nostalgiques du siècle passé. Patrick Carmer en a collectionné des centaines, comme il a d'ailleurs édité des livres sur l'histoire de l'affiche. Ici, seulement une trentaine de posters sont affichés.IMG_0679.JPG Dont un d'Armando Giacometti. Un peu partout, on vante les charmes des stations de ski, ou de la défunte compagnie Swissair. On annonce à grand renfort de Jet d'Eau l'ouverture du salon de l'auto. On célébre l'immeuble Métropole, à Lausanne, qui comporte IMG_0688.JPGplusieurs salles de cinéma, une maison d'édition et une salle de concert. On retrouve même, associés à la ville de Genève, une fillette souriante qui ressemble à Martine !

Plus tard, tout le monde se retrouve à l'Université de New York qui accueille une magnifique exposition sur Albert Gallatin, le Genevois qui devint le premier Ministre des Finances américains. Michel Butor, qui ne quitte plus sa célèbre salopette noire, est honoré par le Président de NYU. Il dialogue ensuite avec Lois Oppenheim, une spéciaaliste de son œuvre. Bel échange, authentique et émouvant, au cours duquel le grand écrivain français (né en 1925) revient sur sa carrière. Qui commença en trombe, comme on sait, avec le Prix Renaudot pour La Modification (1957). Puis son désintérêt croissant pour le roman (autrement dit le succès). Butor n'écrit alors plus que sur les livres des autres. Il devient critique. Puis, professeur d'Université. Des artistes, peintres surtout, lui demandent d'écrire sur leurs œuvres. IMG_0690.JPGD'abord surpris, Butor s'exécute. Et c'est ainsi qu'il collabore à plusieurs centaines de livres d'artistes. Et glisse, insensiblement, vers la poésie. Le romancier, au fil des ans, a laissé la place au poète. À l'écrivain plus secret, intimiste, constamment en recherche.

Belle soirée, donc, pleine de rires et d'émotions. Car Butor, qui s'exprime en anglais avec un fort accent parisien, a un solide sens de l'humour. Et une manière inimitable, à la fois pétillante et malicieuse, d'évoquer les souvenirs de l'écrivain à succès qu'il refusa de devenir.

Aujourd'hui, retour à Rousseau. Avec une table ronde sur l'éducation. Puis ce soir, un débat au titre prometteur : Occupying Rousseau, en référence au mouvement Occupying Wall Street. Avec, en vedettes américaines, Guillaume Chenevière et Pascal Couchepin.

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08/03/2012

Genève rencontre New York

DownloadedFile.jpegQu'est-ce qu'une rencontre entre deux villes aussi éloignées l'une de l'autre et diverses que Genève et New York ?

C'est le pari un peu fou que relève Olivier Delhoume, photographe et journaliste bien connu, en organisant, pendant une dizaine de jours, une série de manifestations exceptionnelles, qui rassemblent quelques personnalités des deux villes. Une délégation genevoise s'est rendue à New York mercredi, comportant, outre le ministre de la Culture Sami Kanaan, des photographes (Michèle et Michel Auer), des danseurs (le Ballet du Grand Théâtre et Footwa d'Imobility), des musiciens classiques (les solistes de l'Orchestre international de Genève) et de jazz (le trio de Marc Perrenoud), des écrivains (Michel Butor, Guillaume Chenevière et votre serviteur), un éditeur et galeriste (Patrick Cramer), des conservateurs de musées (François Jacob), un cinéaste (Jacob Berger). Pierre Maudet, le maire de la ville, nous rejoindra samedi.

Pendant dix jours, cette délégation fera souffler sur Big Apple ce qu'on appelle l'esprit de Genève. Celui de Calvin et de Jean-Jacques Rousseau, par exemple, mais aussi de Georges Haldas et d'Albert Gallatin (premier ministre des Finances américain), d'Henry Dunant et d'Amiel…

IMG_0677.JPGPremier débat, hier soir, passionné, voire polémique, au siège de la Croix-Rouge américaine. Animé par Walter Füllemann, représentant de la CR à l'ONU, il a réuni un ancien colonel de l'armée US, un journaliste du New Yorker, un avocat spécialisé en droit de la guerre et Roger Mayou (à gauche sur la photo), le conservateur du Musée de la CR à Genève. Les Américains ont de la peine, semble-t-il, avec la Convention de Genève, qu'ils appliquent quand bon leur semble, c'est-à-dire peu souvent. L'exemple de ces zones de non-droit qu'ont constitué les prisons d'Abou Graïb et Guantanamo en attestent. Cette question fut au cœur des débats.

Ce matin, Patrick Cramer, éditeur et galeriste, dont l'aïeul fut le prermier éditeur de Rousseau, exposera dans une galerie new yorkaise quelques affiches rares de sa collection. On se réjouit de les découvrir.

Et ce soir, Michel Butor, qui a si longtemps enseigné à Genève, sera honoré par l'Université de NY.

À suivre…

Site officiel : http://www.thinkswissny.org/genevemeetsnewyork

 

14:40 Publié dans genève rencontre new york | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : genève, new york, butor, auer, delhoume, perrenoud, olivier, rousseau, dunant | | |  Facebook

05/03/2012

L'amour des commencements

DownloadedFile.jpegOn connaît bien Jean-François Duval, grand reporter pour M Magazine (ses interviews de Nathalie Baye ou de Michel Houellebecq, par exemple, sont des morceaux d’anthologie…), spécialiste de Charles Bukowski et de la beat generation, mais aussi romancier de talent (Boston Blues, Phébus, 2000). Il se penche aujourd’hui sur ses années d’adolescence, dans un roman qui cherche à ressaisir, avec justesse et authenticité, la douceur des commencements.
Cette année-là, tout le monde s’en souvient, comme si c’était la première. Et ce fut la première pour beaucoup d’entre nous. Les Beatles venaient de sortir leur double album blanc. Bob Dylan se remettait de sa chute en moto. Dans tous les transistors, Tom Jones hurlait son amour pour une certaine « Delilah ». Mary Hopkins sussurait « Those were the Days, my Friend » (une chanson du folklore yiddish sur laquelle Paul Mc Cartney avait fait subrepticement main basse). Walt Disney venait de sortir Le Livre de la Jungle en dessin animé. Et le joli mois de mai, à Paris, avait été du genre chaud…
DownloadedFile-1.jpeg1968 : personne n’a fait mieux depuis ! Comme le note si justement Duval : « Je n’avais pu monnayer mon âme au diable qu’une seule et bonne fois. Je n’ai vécu qu’une saison dans ma vie, mais en état de grâce, peut-être précisément parce que j’avais un temps limité devant moi. » Cet état de grâce, c’est le séjour qu’entreprend Chris, 18 ans (et donc un peu plus jeune que l’auteur…) à Cambridge, en Angleterre. Séjour linguistique (c’est le prétexte). Mais bien plus que cela en réalité. L’anglais, à cette époque (mais cela a-t-il vraiment changé ?) était la langue de la musique et de la vie, de la pensée et de l’amour. C’était la langue qui inventait le monde, créait un lien magique entre les sexes et les nationalités, incarnait le désir partagé par toute une génération.
Cette année-là, « pulvérisant son horloge interne », changeant de langue et de climat, Chris rencontre Mike, qui compose avec talent des protest songs, Simon qui collectionne les voitures anciennes, Harry le doux colosse et, bien sûr, Maybelene, 17 ans, tout droit sortie d’une chanson de Little Richard ou de Jerry Lee Lewis. C’est avec elle que Chris va connaître une passion dévorante, comme une suite de métamorphoses inattendues : de nouvelles naissances.
Avec délicatesse, Duval nous entraîne dans l’Angleterre des sixties, parvenant à restituer parfaitement ce climat de liberté souveraine et d’expérimentation qui régnait à l’époque, mélange de douce mélancolie et de violence sourde, de grâce et d’exaltation. Composé d’une centaine de brefs chapitres, qui se lisent comme on écoute une chanson, portés par une musique à la fois entraînante et secrète, L’année où j’ai appris l’anglais* résonne longtemps dans les mémoires et laisse sur la peau des frissons qu’on avait oubliés.
Les Éditions Zoé ont eu l'excellente idée de reprendre ce livre délectable en colelction de poche. Qu'on se le dise !

*L’année où j’ai appris l’anglais, par Jean-François Duval, Zoé-Poche, 2012.

 

09:05 Publié dans livres en fête | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : duval, littérature suisse, éditions zoé, m magazine | | |  Facebook