30/03/2011

Pourquoi nous sommes médiocres !

images.jpegPrenez le train, l'avion, le paquebot! N'ésitez pas à passer les frontières ! Quittez votre fauteuil cossu pour aller respirer l'air du dehors, ailleurs, loin de vos Alpes…

Où que vous soyez, en France ou en Océanie, à New York ou à Tombouctou, on vous posera toujours la même question (on me l'a posée 300 fois depuis novembre) : y a-t-il de bons écrivains en Suisse ? Et si oui, lesquels ?

Au début, la question étonne et interpelle. Puis elle consterne.

— Bien sûr ! dites-vous, l'air offusqué. Et vous commencez à énumérez les Saintes Ecritures : Ramuz (le Z ne se prononce pas), Haldas (le S se prononce), Chessex (le X ne se prononce pas), Bouvier, Chappaz (le Z ne se prononce pas), Corinna Bille, Monique Laederach, etc. Et vous continuez avec les écrivains vivants : Sprenger, de Roulet, Layaz, Bagnoud, Albanese, Kramer, Béguin, Bimpage, Comment, Safonoff, Moeri, etc.

Au bout d'une heure, votre interlocuteur marque une pointe de lassitude. Il vous coupe la parole.

— Mais alors, ricane-t-il, pourquoi ne sont-ils pas connus ?

Bonne question. À laquelle, bon prince, vous prenez la peine de répondre.

— Si nous sommes si médiocres, si nous n'existons pas à l'étranger, c'est essentiellement pour deux raisons.images-1.jpeg

1) Malgré tous les efforts des éditeurs, qui sont modestes, les livres d'auteurs suisses sont mal distribués en France. Voire, le plus souvent, pas distribués du tout. Faute de moyens financiers, d'abord. Faute aussi d'aide confédérale ciblée. Pro Helvetia, qui devrait favoriser la diffusion de la littérature suisse à l'étranger, fait très mal son travail. Sur ce plan, c'est un échec complet. Tous les auteurs vos le diront. Les éditeurs itou. Pas de diffusion, pas de ventes, ni de lecture.

2) Si la litttérature de ce pays est si mal connue hors des frontières, c'est aussi qu'elle est très mal défendue. Par certains journalistes locaux, d'abord, qui l'ignorent ou la boudent, victimes du préjugé selon lequel cette littérature ne peut être qu'ennuyeuse et vaine. Mal défendue, ensuite, par celles et ceux qui, à Pro Helvetia ou dans les journaux de « référence », devraient la soutenir et qui ne font rien, par incompétence ou par paresse. Allez faire un tour, par exemple, au Centre Culturel suisse de Paris et vous serez consterné : hormis les livres d'architecture et de design, il n'y a pratiquement aucun livre suisse à la bibliothèque du CCs ! Impossible de faire connaître une littérature sans passerelles ou passeurs d'exception, tels que furent, en leur temps, Bertil Galland et Vladimir Dimitrijevic. Et ces passeurs, aujourd'hui, n'existent plus. Un gang de fonctionnaires, peu versés en littérature et particulièrement inefficaces ou méprisants, les a remplacés.

Que faire alors ? Multiplier les passerelles. Ouvrir des brèches (comme les blogs, par exemple). Briser cette conjuration étrange du silence et de l'incompétence. Le complot triste des éteignoirs. Lire et faire lire les ouvrages qu'on aime.

Voyager. Traverser les frontières.

Toujours un livre à la main.

 

 

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27/03/2011

L'Amour nègre au Palais Mascotte!

affiche_v3_-_moyenne.jpgNe manquez pas cette nouvelle soirée autour de L'Amour nègre

mardi 29 mars à 21 heures

au ZAZOU-CLUB du mythique Palais Mascotte

43 rue de Berne - 1201 Genève. Réservations : 022 741 33 33

Mise en voix par l'auteur.

Aux consoles, platines et mix : Sarah Olivier.
Pour plus de renseignements
: http://les-soirees-de-la-rime.com/

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23/03/2011

Japon fantomatique

images-2.jpegL'actualité, parfois, donne à certains livres une résonance particulière. Ainsi le dernier livre d'Olivier Adam, Kyoto Limited Express*, accompagné des magnifiques photos d'Arnaud Auzouy. Ici ce n'est pas le Japon intraduisible de Sofia Coppola, ni celui, bureaucratique, d'Amélie Nothomb. Ni même celui de Nicolas Bouvier ou de Roland Barthes. Adam revisite plutôt le Japon nostalgique de Simon Steiner, héros malheureux du Cœur régulier, roman paru presque en même temps que Kyoto Limited Express. C'est le récit d'une errance et d'une douleur, d'une quête à jamais impossible.

Simon revient, quelques années plus tard, sur les lieux de son bonheur enfui, quand sa femme et sa fille, Chloé, étaient encore à ses côtés. Nous le suivons dans son errance, admirablement balisée par les images d'Arnaud Auzouy, dans un tel jeu de miroir qu'il paraît impossible, souvent, de discerner lequel, du texte ou de l'image, inspire ou illustre l'autre. Promenade enchantée à travers les forêts, les étangs, les places de jeu, les rives du fleuve. Dérives nocturnes de bar en bar. De temps à autre, sur une barque ou derrière la vitre d'une voiture, passe le fantôme d'une geisha. images.jpegCar tout, dans le livre écrit à quatre mains d'Olivier Adam et d'Arnaud Auzouy, appartient aux fantômes. L'atmosphère, les images, l'air même qu'on y respire. Nous sommes dans un pays marqué par la disparition.

Dans la vie de Simon, tout a été bouleversé. Celles qu'il aimait ont disparu. Il recherche leurs traces dans ce Japon fantomatique, se laisse entraîner par une fille dans la rue, fait le coup de poing dans un bar. Comment survivre à la disparition ? Et peut-on échapper à sa souffrance ? Les images qui ponctuent le récit signalent une curieuse permanence. Rien n'a changé, semble-t-il, dans cette ville pleine d'ombres et de fantômes, dont les cimetières sont peuplés de petites statues figurant des enfants morts. Les érables rouges sont toujours aussi somptueux. Les temples boudhistes toujours ouverts et mystérieux.

images-1.jpegOn le voit : ce livre est sans doute prophétique. Comme Simon Steiner, son héros, erre à travers une forêt de fantômes, il nous montre un pays qui, déjà, n'existe plus. Bien sûr, Kyoto n'est pas Fukushima. Mais il est facile d'imaginer ce qu'elle serait après un tremblement de terre ou une catastrophe nucléaire. Les photos d'Arnaud Auzouy en portent témoignage. On dirait que ce livre a été écrit juste avant la catastrophe. Et qu'il garde intacte la trace de ce qui va disparaître. De ce que nous avons perdu.

*Kyoto Limited Express d'Olivier Adam, photographies d'Arnaud Auzouy (Points Seuil, 158 p.).

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21/03/2011

Souvenirs du Salon

images-2.jpegLes Salons du Livre, croyez-moi, c'est la barbe. Bruxelles, Paris, Genève : le topo est toujours le même. A moitié dissimulés derrière une pile de livres, les auteurs font l'article, comme les dames dans les vitrines, mais avec sans doute moins de succès. Chacun essaie de vendre ses charmes. Sourires. Paroles amènes. Regards accrocheurs. Parfois, ça marche. Le plus souvent, on en est quitte pour un long soliloque, au terme duquel le chaland (et bien plus souvent la chalande) repose le livre qu'il tient dans les mains (le vôtre, donc) et s'en va avec une moue dédaigneuse. Pendant ce temps, votre voisin de table, qui, lui, a signé quelques livres, vous regarde du coin de l'oeil en ricanant...

Mais faut-il rencontrer, à tout prix, les écrivains dont on aime les livres ? À part quelques fétichistes (dont je suis) toujours avides d'exemplaires dédicacés, qui peut bien s'intéresser aux auteurs ? La lecture n'est-elle pas ce plaisir solitaire, parfois même clandestin, qui exige du lecteur à la fois le silence, le secret et la solitude ?

Heureusement, dans les Salons, il y a les rencontres. C'est la seule et la meilleure raison de fréquenter les Salons du livre. A Paris, où j'étais vendredi et samedi, un parmi les 2000 (!) auteurs invités, j'ai eu la chance et le bonheur de retrouver mon ami Dany Laferrière (qui a adoré L'Amour nègre). Il revenait de Genève, où il avait été invité par la Maison de la Littérature avec d'autres écrivains haïtiens. images-3.jpegIl avait même été le rédacteur en chef d'un jour du supplément culturel du journal Le Temps, placé sous la direction d'Arnaud Robert, excellent journaliste. Dany était sur le stand canadien (vivant à Montréal, il a le passeport canadien) — de loin le stand le plus animé et le plus chaleureux du Salon. Nous avons beaucoup ri, échangé quelques livres, passé un moment épatant.

De retour au stand suisse, morne et silencieux comme Délémont après 10 heures du soir, une autre rencontre : Djémâa, collègue blogueuse de la Tribune. Je l'avais croisée une ou deux fois sans avoir le temps de parler avec elle. 935769500.JPGElle a posé sa valise contre la table. Elle a pris quelques photos, puis s'est assise à côté de moi, profitant de l'absence de mon rival écrivain (qui va à la chasse perd sa place!), et nous avons bavardé longuement et passionnément. Elle me fait l'honneur de son blog ce matin (voir ici). C'était la seconde bonne surprise du Salon.

Comme quoi, il ne faut jamais désespérer. Par définition, les surprises, bonnes ou mauvaises, ne s'annoncent pas.

Elles étaient au rendez-vous du Salon de Paris — qui ressemble comme un frère à celui de Genève, en cinq fois plus grand. Grâce à Dany et à Djémâa,

 

 

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16/03/2011

La vie est une combat

images.jpegLa vie est un combat. Le cinéma américain ne cesse de nous le rappeler. Le plus souvent, la boxe est la métaphore de ce combat. Cela donne Rocky (1, 2, 3…), Hurricane, et surtout Raging Bull, le chef-d'œuvre de Scorsese. Difficile à surpasser. Alors, en allant voir The Fighter, le dernier film de David O. Russel, je m'attendais à suivre l'itinéraire somme toute assez banal du boxeur d'origine pauvre qui parvient, grâce à son sport et sa ténacité, à sortir de sa condition et à être reconnu pour son talent. Sa pugnacité.

En bien, The Fighter parle de tout autre chose, au fond. Bien sûr, c'est aussi l'histoire édifiante d'un boxeur qui, après avoir connu moultes humiliations, parvient enfin à réaliser son rêve : devenir professionnel et, pourquoi pas, champion du monde. La boxe est bien le prétexte et l'arrière-plan du film. Mais The Fighter est d'abord un film extraordinaire sur une famille recomposée qui vit le rêve américain comme une névrose. Pour réaliser son rêve, Micky (émouvant Mark Wahlberg) doit d'abord affronter son frère, ex-boxeur devenu addict au crack (extraordinaire Christian Bale, Oscar du meilleur second rôle), puis affronter sa mère (terrible Melissa Leo), mégère peroxydée qui règne sur sa tribu comme une mante religieuse. Sans parler de ses innombrables sœurs, infernal gynécée…

images-1.jpegLa vie est un combat, certes. Contre soi-même, contre la société. Contre sa famille, d'abord. Il faut tuer son frère, dont l'ombre envahissante menace à chaque instant de vous engloutir. Il faut s'arracher aux griffes de sa mère qui préférera toujours son frère junkie parce qu'ainsi, shooté à mort, il n'échappe pas à sa toute-puissance castratrice . Oui, The Fighter est un film œdipien. Pour advenir à soi-même, il faut d'abord tuer les autres. Ceux qui sont le plus proches. Dans le film, Micky y parvient grâce à Charlene (délicieuse Amy Adams) qui l'aide à rompre les amarres.

La boxe est l'archétype du rêve américain. Mais c'est aussi la métaphore de l'écriture, de la peinture, de la musique. Pour écrire, il faut tuer beaucoup de monde. Il faut se battre contre soi-même, contre sa famille, contre la société. Kafka l'a très bien dit : « La société ne veut pas que j'écrive. Mais moi je le dois. » Il faut une discipline spartiate (pourquoi écrire quand on pourrait aller se promener, je vous le demande ?). Des arrangements familiaux (comment écrire quand les enfants jouent dans l'appartement ?!). Une résistance farouche à la pensée dominante (pourquoi écrire, ou peindre, ou faire de la musique, quand il y a des choses tellement plus importantes à faire ?).

Courage, les amis ! The Fighter montre que le rêve est possible. Il suffit de se battre…

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13/03/2011

Marcher, écrire (Daniel de Roulet)

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C’est un petit livre intrigant et savoureux que Daniel de Roulet nous donne avec L’Envol du marcheur.* Il s’agit d’un de journal de bord tenu pendant près de trois semaines au cours d’un périple qui l’a conduit à pied de Paris à Bâle. Pourquoi ce défi ? Parce qu’un autre Suisse, en mai 1966, avait inauguré ce parcours. Il s’appelait Kübler. Sa fille avait été la femme de Boris Vian et lui-même venait de perdre sa femme. De son voyage, il avait fait un livre, illustré de ses croquis, que de Roulet reçut un jour de sa mère.

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Germain Clavien : une vie en poésie

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C’est un livre grave et léger, plein de sagesse et d’expérience, d’émerveillements et de questions, que le dernier ouvrage de Germain Clavien, poète, chroniqueur et auteur de cette longue Lettre à l’imaginaire, dont le vingtième volume, En 2003, Rouvre, a paru en 2008.

Notre vie* se présente comme une sorte de journal de bord poétique qui s’étend sur une année, d’avril 2009 à avril 2010. Il suit le rythme du soleil et des saisons. Il est plein de bruit et de fureur, de colères, de révoltes, de bonheurs indicibles. Son titre, déjà, est un programme : il s’agit de surprendre la vie qui vient et qui s’en va, avec son cortège de douleurs et de découvertes, de hasards heureux, et d'insondables mélancolies. Une vie entière en poésie : De ce qui me tient à cœur/ Et oriente ma vie/J’ai retenu le meilleur/ Et l’ai mis en poésie. On suit le poète sur le chemin de la nature, accompagné de ses animaux tutélaires, le lézard, l’écureuil, le rossignol, en proie aux questions  lancinantes : pour qui, pourquoi vivons-nous ? Quel est le sens de notre bref passage sur terre ? C’est dans la nature que le poète retrouve la source de sa parole. « Un poème au matin/ Éclaire une journée » écrivait le philosophe Gaston Bachelard. Clavien s’inspire de cet adage pour creuser la nature et les mots. Chercher l’image juste, le rythme qui colle à l’image, la musique qui donne élan et beauté à la phrase. On retrouve chez lui l’obsession de Livre de Mallarmé : le poète a pour mission de dire la nature et les hommes dans un Livre qui les cernerait au plus près, les contiendrait entièrement. Et ce désir du Livre est d’autant plus profond, chez Clavien, que la mort fait planer son ombre menaçante. « La mort on l’apprivoise/ Mais comment dire adieu/ À de telles merveilles/ Sans que le cœur se serre… »

Il y a urgence, une fois encore, à dire le monde comme il va, ou ne va pas.

images-1.jpegCette vie en poésie, Clavien nous le rappelle à chaque instant, c’est notre vie. Comme le monde plein de violence et d’injustices qui nous entoure est notre monde. Non pas un monde tombé du ciel ou venu de nulle part. Mais le monde que les hommes ont façonné à leur image. Un monde souvent déchiré par les guerres ou pollué par les bruits de moteurs (Clavien dédie même un poème aux tristes F/A 18  de l’armée suisse !). Oui, cette terre est celle des hommes. Nous n’en avons pas d’autre. Comme les mots du poète qui la chante sont les nôtres, assurément. Des mots simples et forts, directs et justes. Des mots remplis de sève et d’émotion qui traquent la vie dans ce qu’elle a de plus intense et de plus mystérieux.

Notre vie est un magnifique chant d’amour, mais aussi un chant d’adieu, qui restera dans nos mémoires.

* Germain Clavien, Notre vie, poèmes, Poche Suisse, L’Âge d’Homme, 2010.

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Le swing d'Alain Bagnoud

images-2.jpegC'est au sud de la Crète, dans le petit village de Paleochora, pendant les vacances scolaires, que j'ai lu le dernier roman d'Alain Bagnoud, Le Blues des vocations éphémères*. Peu de montagnes, autour de moi, pas d'université non plus. Beaucoup de vignes, par contre. Et le murmure de la mer, toujours recommencée…

Je recommande la lecture de Bagnoud au bord de la mer, surtout en automne, saison des feuilles mortes et des blues lancinants. C'est avec plaisir qu'on retrouve le narrateur, double à peine masqué de l'auteur, dans ses vagabondages et ses errances entre la grande ville et son petit village valaisan. Avec plaisir aussi qu'on retrouve ses grands amis Dogane et Léonard, ainsi que ses conquêtes féminines. Bien qu'il puisse être lu indépendamment des deux premiers volumes (La Leçon de choses en un jour et Le Jour du dragon**), Le Blues des vocations éphémères s'inscrit dans une quête littéraire ambitieuse, qui frappe par sa justesse et son intégrité. En racontant ses premiers mois d'étudiant à l'Université, de Genève sa fascination pour la grande ville, les esprits cultivés, le nouveau milieu bohème qu'il fréquente, Bagnoud ne triche pas. Il essaie de coller au plus près de son expérience passée en revisitant cette jeunesse hantée de fantômes inquiétants et familiers. En passant, il nous brosse une galerie assez épatante de portraits de professeurs engoncés dans leur savoir ou, au contraire, faisant copain-copain avec leurs étudiants. C'est peu dire que le narrateur cherche sa voie dans les allées des Bastions. Il veut devenir écrivain. Ou peintre. Ou musicien. Attiré par ces trois formes d'art, il constate, hélas, qu'il n'est pas élu. « Ma vie informe de garçon normal, en rien prodige, n'est pas entraînée vers une destinée inévitable par une flèche droite (…) Elle va mollement, ballottant dans un sens ou dans l'autre, semblant pouvoir être détournée par n'importe quel événement. » Les textes qu'il écrit ne ressemblent pas à ceux qui sont encensés à l'Université. La musique qu'il aime (le folk, le blues) n'est pas celle qu'il joue dans les bals populaires avec son groupe. Et Dogane, en matière de peinture, semble beaucoup plus doué que lui…

images-1.jpegDogane, parlons-en. Ce beau garçon aux boucles noires lui avoue un jour qu'il « sort du lit d'un homme. » Le narrateur est moins choqué par cette nouvelle (qui l'ébranle tout de même) que par sson propre aveuglement. Comment n'a-t-il pas compris plus tôt la nature secrète de son ami, pourtant intime ? Cette révélation, qui touche au cœur de l'amitié, va en entraîner d'autres, tout au long d'un roman qui se lit d'une traite. Les atermoiements du narrateur, souvent décrits avec humour, voire ironie, se poursuivent lorsqu'il revient chez lui, dans son village natal. Mais ce chez-soi lui paraît à présent étranger. Il peine à retrouver sa place dans ce monde familial et familier. Certes, il retrouve le langage direct de ses amis, mais ce langage semble parasité par ce qu'il a appris en ville. Quelle langue est donc la sienne ? L'ancienne langue « naturelle » du village ? Ou la nouvelle langue des études ? Là aussi, le narrateur chante le blues. Mais ce n'est pas un blues triste. C'est le blues des vocations fragiles. Du déracinement et de la trahison (le narrateur apprend, comme Annie Ernaux, que pour devenir soi-même, en particulier par ses études, il faut nécessairement trahir les siens). Le blues de la vie qui vous entraîne dans son torrent…

On sent ce balancement, ce swing, d'un bout à l'autre du livre. Déchiré, tiraillé, écartelé entre ville et village, chanson et peinture, langue naturelle et langage lettré, comme il est déchiré entre Ilya et Bérengère, le narrateur cherche sa voie en grattant sa guitare, comme il cherche ses mots en écoutant les mots des autres. Scandé en sept couplets, le roman de Bagnoud explore avec justesse cette faille intime que beaucoup d'étudiants ont vécue. C'est vif, bien écrit, entraînant. Il faut le lire avant la fin de l'automne !

* Alain Bagnoud, Le Blues des vocations éphémères, roman, L'Aire, 2010.

** Alain Bagnoud, La Leçon de choses en un jour et Le Jour du Dragon, L'Aire.

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12/03/2011

Tombeau pour Jonathan

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Je connais Pierre Béguin depuis trente ans. Nous avons usé nos jeans sur les mêmes bancs de l'Université. Ensuite, on s'est perdus de vue. Pierre a beaucoup bourlingué, surtout en Amérique du Sud. Il a publié trois romans (L'Ombre du narcisse, Joselito Carnaval et Terre de personne*). Comme moi, il a deux filles. Nous aurions pu nous rencontrer, en 2002, à la maternité de Genève, dans des circonstances dramatiques. Le 12 avril, j'ai perdu mon fils, O., et, le 28 septembre, Pierre a perdu le sien, Jonathan. Sur cette expérience douloureuse, Pierre Béguin a écrit un livre sobre et vrai, pudique, profond : en un mot admirable, Jonathan 2002**. Basé sans doute sur un journal intime tenu pendant les événements, ce livre est construit comme une tragédie grecque, en sept parties, qui chacune permettent au lecteur de pénétrer plus avant dans le drame qui se joue.
Tout commence par des présages dont l'auteur ne parvient pas tout de suite à deviner le sens : un couple de rouge-queues, qui avait construit son nid dans un recoin de la maison, est retrouvé sans vie, un beau matin, couvant des œufs morts-nés. Cette image hantera longtemps le narrateur et sa femme, L.. Comme l'oiseau de mauvais augure, elle annonce le drame qui va commencer. L'accouchement est difficile, l'enfant naît prématurément. Il est aussitôt mis en couveuse et intubé, car ses poumons ne sont pas encore aptes à respirer normalement. C'est là, dans la couveuse, que son père le découvre et se met à pleurer « pour la première fois depuis l'enfance. » Commence alors un véritable chemin de croix. Les parents sont suspendus aux paroles des médecins, évidemment contradictoires. Ils vivent au rythme des alertes de l'enfant qui cesse souvent de respirer. Dans cette épreuve, heureusement, le couple fait front commun. Et Pierre avoue que, sans sa femme, qui « le tirait du côté de la matière, il se serait sans doute réfugié, une fois de plus, dans l'évanescence, avec ses fantômes et ce désir irrépressible de n'être qu'un pur esprit que la douleur n'atteint pas ». Mais le drame progresse, inéluctablement, vers l'issue fatale. Les parents sont confrontés à l'impuissance, aux questions obsédantes. Au matin du 3 octobre, Jonathan meurt. « L. leva soudainement les yeux vers moi comme pour s'excuser. (…) Tout dans ce visage exprimait, avec une intensité inouïe, une incompréhension radicale, absolue, révoltée face à cet odieux coup du sort. » Comment trouver un sens à une mort aussi injuste « Comment peut-on, et surtout qui peut-on renaître à la perte d'un enfant ? » demandait André Breton. Les exemples, dans le monde littéraire, ne manquent pas : le poète Mallarmé à perdu son fils Anatole ; le père Hugo a pleuré la mort de son fils Léopold, puis de sa fille Léopoldine ; plus près de nous, la critique et écrivaine Laure Adler a raconté son drame dans un très beau livre, À ce soir *** ; Philippe Forest a raconté, dans L'Enfant éternel****, la mort de son fils. Les précédents sont nombreux, illustres, tragiques, mais ils ne consolent pas. L'auteur (le père, l'époux) en veut surtout aux médecins qui, malgré leur technologie de pointe, et la prétention dont elle s'entoure, se sont révélés particulièrement inefficients. Mais le réel, une fois encore, le rappelle vite à l'ordre. Ployant sous le poids de l'angoisse et de la culpabilité, L. s'effondre nerveusement. « Elle évoluait maintenant dans un autre monde, avec sa logique propre et son propre système référentiel. Je compris tout à coup que, après mon fils, je venais de perdre ma femme. Je reçus cette brusque révélation comme une volée de coups sur la tête et dans l'estomac. » Internée, L. est malgré tout, sur l'insistance désespérée de son mari, autorisée à assister à la cérémonie d'enterrement. Il faut « donner du sens à cette existence dont la brièveté confinait à l'absurde, l'inscrire dans une durée que la nature lui avait scandaleusement refusée. » Ce rite de passage permet au couple d'avancer sur le chemin du deuil, sinon de la guérison.
Quelques mois plus tard, relisant le manuscrit d'un roman commencé six ans auparavant, Terre de personne, Pierre Béguin découvre, avec une évidence terrifiante, transposés dans une fiction aux antipodes de ce qu'il a vécu, « des épisodes, des scènes, des images qui le renvoient à un passé tout proche comme si le cours du temps s'était inversé. » C'est que l'écrivain, revisitant son passé, préfigure l'avenir. « C'est peut-être cela aussi, l'écriture, note Béguin, le langage muet des choses à venir. »
L'épilogue du récit est heureux. Les rouge-queues sont de retour, comme par miracle., dans la maison familiale. Le 10 décembre 2004 naît Ophélie. Une autre histoire commence. Le livre se termine sur ces lignes magnifiques de Ramuz : « Mais moi, te prenant alors sur mes genoux, je te raconterai cette autre mort d'avant et tu seras consolée. Je te dirai : c'est à caude que tout doit finir que tout est si beau. C'est à cause que tout doit avoir une fin que tout commence. » Tâche seulement d'être toujours émerveillée. »

* Pierre Béguin, L'Ombre de narcisse, roman, L'Âge d'Homme, 1994.
Joselito Carnaval, roman, L'Aire, 2000.
Terre de personne, roman, l'Aire, 2004.
** Pierre Béguin, Jonathan 2002, récit, l'Aire, 2007.
*** Laure Adler, À ce soir, Folio.
**** Philippe Forest, L'Enfant éternel, Folio.

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08/03/2011

Mille merci !

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S’il y a une chose que j’ai apprise*, depuis le 16 novembre, date à laquelle L'Amour nègre a reçu le Prix Interallié, c’est bien à dire merci.

Merci dans toutes les langues et à beaucoup de monde.

Dans la langue de ma mère, l’italien, merci se dit grazie. Grâce à vous, grâce à toi. Grâce aux autres. Et d’habitude il y en a toujours mille. Mille grâces. Grazie mille. En Italie, on ne mesure jamais sa gratitude. Elle est infinie, comme tous ceux à qui l’on doit rendre grâce.

En anglais, merci se dit thank you. C’est-à-dire grâce à toi, grâce à vous. Grâces vous soient rendues. On peut noter qu’il signifie à la fois merci et s’il vous plaît, lorsqu’il est employé seul en réponse à une question. Il exprime une acceptation et non pas un refus poli, comme c’est le cas en français.

En norvégien, il se dit tak et signifie le toit de la maison. « Tu es le bienvenu sous mon toit. »

En néerlandais, il se dit tank. Un mot qui signifie aussi l’aiguière, le réservoir, la citerne, le char. Le tank. Mais aussi, curieusement, la jambe.

En russe, il se dit spassibo et signifie Dieu sauve.

En portugais, il se dit obrigado. C’est-à-dire : je suis votre obligé. J’ai contracté une dette à votre égard. Je vous suis redevable pour ce que vous avez dit ou fait.

Et en français, dans la langue de mon père, on dit simplement merci. Ce qui n’est jamais simple. Merci est un mot qui vient de loin. En latin, mercedem signifiait le salaire, puis la récompense. Enfin, la faveur que l’on fait à quelqu’un en épargnant sa vie. Quelqu’un qui est à votre merci. Il a donné merci, qui est le témoignage de cette faveur, qui est une grâce. Une miséricorde. Une pitié.

J’ai donc appris à dire merci. Grâce à vous.

« Il faut supprimer les douanes, mais conserver les frontières » disait un cinéaste de mon pays qui a inventé la Nouvelle Vague.

En m’honorant du Prix Interallié, vous avez fait sauter une frontière. Invisible et secrète, mais souvent désarmante. Vous avez abattu quelques murs. Vous avez ouvert une brèche qui, je l’espère, restera encore longtemps ouverte.

* Petit discours improvisé à l'Ambassade de Suisse, à Paris, le mercredi 2 mars, pour fêter, encore une fois, le Prix Interallié attribué à L'Amour nègre.

09:55 Publié dans all that jazz | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : prix interallié, merci, ambassade de suisse | | |  Facebook

06/03/2011

Jacques Roman à la Mère Royaume

images-2.jpegLundi 7 mars, de 18h30 à 20h00
Soirée exceptionnelle autour du comédien et auteur
Jacques Roman
Animation : Serge Bimpage. Avec la participation de Vincent Aubert, comédien


Pour offrir un plus vaste espace aux passionnés de littérature romande, la Compagnie reçoit désormais ses auteursau restaurant de la Mère Royaume, 4 Place Simon-Goulart (parking à la gare Cornavin)
Bar, possibilité de se restaurer après.

Nous recommandons vivement la cuisine de Loumé !


S’il est un homme dont l’imprévisibilité généreuse installe un climat poétique et d’échange, c’est bien Jacques Roman. Avec lui, et autour de son œuvre, nous envisagerons l’importance de la lecture et de l’écriture comme autant de formes de résistance.

11:25 Publié dans livres en fête | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : jacques roman, mère royaume, poésie, littérature suisse, théâtre | | |  Facebook