30/03/2011

Pourquoi nous sommes médiocres !

images.jpegPrenez le train, l'avion, le paquebot! N'ésitez pas à passer les frontières ! Quittez votre fauteuil cossu pour aller respirer l'air du dehors, ailleurs, loin de vos Alpes…

Où que vous soyez, en France ou en Océanie, à New York ou à Tombouctou, on vous posera toujours la même question (on me l'a posée 300 fois depuis novembre) : y a-t-il de bons écrivains en Suisse ? Et si oui, lesquels ?

Au début, la question étonne et interpelle. Puis elle consterne.

— Bien sûr ! dites-vous, l'air offusqué. Et vous commencez à énumérez les Saintes Ecritures : Ramuz (le Z ne se prononce pas), Haldas (le S se prononce), Chessex (le X ne se prononce pas), Bouvier, Chappaz (le Z ne se prononce pas), Corinna Bille, Monique Laederach, etc. Et vous continuez avec les écrivains vivants : Sprenger, de Roulet, Layaz, Bagnoud, Albanese, Kramer, Béguin, Bimpage, Comment, Safonoff, Moeri, etc.

Au bout d'une heure, votre interlocuteur marque une pointe de lassitude. Il vous coupe la parole.

— Mais alors, ricane-t-il, pourquoi ne sont-ils pas connus ?

Bonne question. À laquelle, bon prince, vous prenez la peine de répondre.

— Si nous sommes si médiocres, si nous n'existons pas à l'étranger, c'est essentiellement pour deux raisons.images-1.jpeg

1) Malgré tous les efforts des éditeurs, qui sont modestes, les livres d'auteurs suisses sont mal distribués en France. Voire, le plus souvent, pas distribués du tout. Faute de moyens financiers, d'abord. Faute aussi d'aide confédérale ciblée. Pro Helvetia, qui devrait favoriser la diffusion de la littérature suisse à l'étranger, fait très mal son travail. Sur ce plan, c'est un échec complet. Tous les auteurs vos le diront. Les éditeurs itou. Pas de diffusion, pas de ventes, ni de lecture.

2) Si la litttérature de ce pays est si mal connue hors des frontières, c'est aussi qu'elle est très mal défendue. Par certains journalistes locaux, d'abord, qui l'ignorent ou la boudent, victimes du préjugé selon lequel cette littérature ne peut être qu'ennuyeuse et vaine. Mal défendue, ensuite, par celles et ceux qui, à Pro Helvetia ou dans les journaux de « référence », devraient la soutenir et qui ne font rien, par incompétence ou par paresse. Allez faire un tour, par exemple, au Centre Culturel suisse de Paris et vous serez consterné : hormis les livres d'architecture et de design, il n'y a pratiquement aucun livre suisse à la bibliothèque du CCs ! Impossible de faire connaître une littérature sans passerelles ou passeurs d'exception, tels que furent, en leur temps, Bertil Galland et Vladimir Dimitrijevic. Et ces passeurs, aujourd'hui, n'existent plus. Un gang de fonctionnaires, peu versés en littérature et particulièrement inefficaces ou méprisants, les a remplacés.

Que faire alors ? Multiplier les passerelles. Ouvrir des brèches (comme les blogs, par exemple). Briser cette conjuration étrange du silence et de l'incompétence. Le complot triste des éteignoirs. Lire et faire lire les ouvrages qu'on aime.

Voyager. Traverser les frontières.

Toujours un livre à la main.

 

 

10:10 Publié dans all that jazz | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : littérature suisse, pro helvetia, médiocrité | | |  Facebook

Commentaires

En somme, si les écrivains suisses sont mal connus, ce n'est pas parce qu'ils ne sont pas bons, mais parce que les Suisses non écrivains mais responsables culturels eux ne sont pas bons? Cela revient à dire que le problème est celui de la Suisse, Jean-Michel. Et les écrivains suisses sont bien... suisses. Il y a là une petite contradiction, car on ne peut pas faire croire au citoyen ordinaire que les écrivains forment, dans leur pays, une caste à part. Elle se résout si on ne critique pas tant la Suisse que la première puissance de diffusion francophone dans le monde, c'est à dire la France. Car en France, la culture, par des biais directs, mais aussi par celui d'une éducation entièrement nationalisée, est très reliée à l'Etat, plus qu'en Suisse; or, forcément, le réflexe des fonctionnaires est d'abord de promouvoir les nationaux. Même si l'Etat suisse voulait défendre ardemment ses ressortissants érivains, il ne pourrait pas y arriver d'une manière satisfaisante, car l'Etat français est très centralisé, et a donc des moyens supérieurs. La seule solution, en vérité, c'est que les francophones demandent à Paris, pour que la concurrence cesse d'être faussée, de libéraliser la culture et l'éducation, demandent à Paris de faire en sorte que l'Etat se détache de ces domaines. Alors, tout le monde, face au public francophone, sera sur le même pied d'Egalité, même les francophones pauvres, ou ne disposant pas d'un Etat fort, pourront rivaliser avec les Français mais aussi avec les Suisses, car il me semble, Jean-Michel, que les Suisses ne sont pas si mal lotis, étant bien défendus par une certaine opulence, face aux autres francophones, ce sont même les principaux rivaux des Français de Paris, avec les Belges, qui ont l'avantage de la proximité.

Écrit par : RM | 30/03/2011

Vous avez raison, RM, les Suisses sont mieux lotis que les Canadiens, par exemple. Et même que les Belges, qui doivent lutter beaucoup pour exister hors Paris. Ce que je dénonce, c'est le fouillis culturel de Pro Helvetia, par exemple, où règnent les éteignoirs et les dames patronnesses, et la censure par le silence qu'impose certains médias. J'ajoute, mais vous l'aurez compris, que je ne prends pas ici la posture de victime. Mais d'observateur attentif. Et perplexe.

Écrit par : jmo | 30/03/2011

J'ai l'impression que la Suisse romande représente surtout un très petit bassin de population, et que la probabilité qu'y éclose un talent est forcément très faible... Il y a ZEP qui a un succès planétaire.
En Suisse allemande, un homme comme Martin Suter, issu du monde du marketing, n'a pas été autrement subventionné. Il a gagné des prix en Suisse, mais aussi en Autriche, et est traduit en de nombreuses langues. Je crois que certains de ses textes ont été adaptés pour le cinéma.
Par dessus tout, je pense que la Suisse, surtout romande, ne peut pas être une terre d'écrivains car l'individualisme y est beaucoup trop présent. Il n'y a pas assez de lieux communs, et beaucoup trop d'envie de se détacher des autres. Les écrivains suisses ont tous un peu honte de leur terroir, qui est pourtant la porte d'entrée vers l'universel. Un homme comme Dostoïevski était immensément, caricaturalement russe. Aucun auteur suisse (à part Dürrenmatt ou Ramuz) n'a osé être aussi suisse que Dostoïevski était russe.

Écrit par : Till Eulenspiegel | 31/03/2011

Une petite anecdote, ayant eu le privilège de faire partie successivement du jury du Prix des auditeurs de La Première, puis du comité de lecture. A aucun moment, je n'ai vu dans les diverses libraires (aussi bien grandes enseignes qu'indépendants) de présentation des 6 livres en lice. Alors que le prix est décerné par 25 auditeurs de la Première, et remis pendant le Salon du livre. Les librairies, toujours promptes à se plaindre à peu près de tout, ne semblent pas intéressées de s'associer à une opération impliquant la radio la plus écoutée en Suisse romande et un des évènements littéraires les plus visibles, donc, de portée romande.
Un autre signe de médiocrité ?

Écrit par : dexdex | 01/04/2011

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