28/02/2011

L'Amour nègre séduit Paris

lAmourNegre2.jpg« Ces dernières années, les écrivains de Suisse alémanique ont fait main basse sur les prix littéraires parisiens. En 2008, Charles Lewinsky obtenait le prix du Meilleur livre étranger tandis qu'Alain Claude Sulzer décrochait le Médicis étranger. L'an dernier, c'est Matthias Zschokke qui a été couronné par le Femina étranger. Mais point de Romand depuis belle lurette! Une génération a eu le temps de grandir depuis le Médicis de l'essai attribué à Georges Borgeaud en 1986. Sans parler du fameux Goncourt de Jacques Chessex qui remonte à 1973... Le prix Interallié qui vient de récompenser «L'amour nègre» de Jean-Michel Olivier est donc un événement.

De retour dans son appartement genevois, Jean-Michel Olivier a la tête encore bourdonnante de l'agitation parisienne. Dans sa cuisine, devant un café, il raconte sa journée de mardi: «Je suis arrivé à Paris le matin et je me suis rendu chez mon éditeur. Bernard de Fallois m'a reçu dans son bureau. C'est un personnage: ami de Malraux, exécuteur testamentaire de Marcel Pagnol, il a 84 ans et continue de tout diriger dans sa maison d'édition. Le téléphone a sonné. Fébrile, Bernard de Fallois a répondu et m'a tout de suite dit que c'était une bonne nouvelle...»

Un quart d'heure plus tard, l'écrivain et son éditeur sortent du métro et se pointent au restaurant Lasserre, non loin des Champs-Elysées, où le jury de l'Interallié se réunit depuis 1930. Journalistes et photographes sont là en nombre. Jean-Michel Olivier plonge dans ce bain de notoriété. Puis vient le rite de l'apéro et du repas avec les jurés: «Tout s'est passé de manière très naturelle, comme s'il y avait eu un grand ordonnateur de la cérémonie.» L'auteur de «L'amour nègre» est reconnaissant à l'éditeur Vladimir Dimitrijevic (le patron de L'Age d'homme où il a publié l'essentiel de son oeuvre) d'avoir cru en son roman: «Il a pressenti que c'était un gros morceau et qu'il fallait le coéditer avec de Fallois.»

Vaudois ou Genevois
Dans 24 Heures, on présente volontiers Jean-Michel Olivier comme un «écrivain vaudois» né à Nyon en 1952. Dans la Tribune de Genève, les critiques parlent plutôt d'un «auteur genevois» et, n'en déplaise aux voisins vaudois, ils ont quelques arguments de leur côté. C'est au bout du lac, en effet, que Jean-Michel Olivier a fréquenté l'Université où Jean Starobinski et Michel Butor donnaient leurs cours. Et c'est à Genève qu'il vit depuis lors.

1978 est pour lui une date clé. Cette année-là, Jean-Michel Olivier devient professeur au Collège de Saussure, au Grand Lancy, où il continue aujourd'hui d'enseigner le français et l'anglais. Et c'est en 1978, aussi, qu'il emménage dans un immeuble vétuste de la rue du Fort-Barreau, derrière la gare Cornavin. «J'ai commencé à écrire sérieusement quand je suis arrivé ici. Il y a dans cette maison un côté bohème qui lui donne un petit air de Chelsea Hotel...»

Un de ses voisins est un traducteur du psychanalyste Georg Groddeck. Une chanteuse d'opéra habite à un autre étage. Si l'on en croit certaines rumeurs, Lénine lui-même se serait arrêté à cette adresse où, un soir de 1917, il aurait déniché la perruque sous laquelle il s'est dissimulé à son retour en Russie. Dans un récit touchant de 2008, «Notre dame du Fort-Barreau» (L'Age d'homme), Jean-Michel Olivier raconte cet immeuble et sa propriétaire excentrique: «C'est bien à tort que l'on croit habiter certains lieux, alors que ce sont eux, souvent, qui vous habitent.»

Au clavier
Dans son bureau, les parois de livres montent jusqu'au plafond. On repère une guitare posée sur une armoire. Et un piano logé sous la mezzanine. Une ou deux heures par jour, Jean-Michel Olivier s'installe devant le clavier. Ses goûts le portent vers le jazz. Il écoute Bill Evans, Oscar Peterson, Brad Mehldau. «Dans le jazz, j'aime l'improvisation que je retrouve dans l'écriture. Là aussi, on a beau avoir une trame, il faut toujours sortir des sentiers battus et improviser.»

Cette oreille musicale fait la qualité de son style vif, rapide, bondissant comme les aventures d'Adam dans «L'amour nègre». Ce roman, qui tient de la fable philosophique comme on en écrivait au siècle des Lumières, montre un bon sauvage arraché à son Afrique natale pour être projeté dans l'univers de la jet-set et de son consumérisme haut de gamme. Un couple d'acteurs hollywoodiens a convaincu le père d'Adam de l'échanger contre un téléviseur à écran plasma. C'est le début d'une aventure féroce, drôle et futée qui va rebondir d'un continent à l'autre avant d'aboutir à Genève. Il y a dans ce roman la même fraîcheur juvénile qui frappe chez son auteur. Comme si la maison de la rue Fort-Barreau l'avait aussi protégé du ramollissement qui vient avec l'âge. »

Article de Michel Audétat, paru dans Le Matin Dimanche, le 20.11.2010.

Photo © Magali Girardin

 

08:35 Publié dans amour nègre | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : amour nègre, audétat, littérature suisse | | |  Facebook

18/02/2011

L’idole aux trois visages*

images.jpegNe riez pas : je suis le dernier spécimen d’une génération sacrifiée. Oui, parfaitement. Sur l’autel d’une déesse implacable dont j’ai subi, de plein fouet, le triomphe éclatant, puis le déclin inexorable. L’idole à laquelle j’ai sacrifié ma jeunesse — comme beaucoup d’autres de ma génération (comme on ne choisit pas son nom, on ne choisit pas son époque non plus) — a trois visages : marxisme, psychanalyse et féminisme.
Le marxisme, d’abord. La dialectique entre les dominants et les dominés, la lutte des classes, le rêve d’un avenir radieux qui serait comme le paradis terrestre retrouvé. La psychanalyse, ensuite : la dialectique entre le conscient et l’inconscient, la force de retour du refoulé, le rêve d’une harmonie entre le monde et moi. Le féminisme, enfin : la dialectique entre l’homme (dominant) et la femme (dominée), la lutte implacable de sexes, le rêve d’une égalité qui passerait par un renversement des rôles et des valeurs.
Déboulonnée, comme les statues de Saddam Hussein ou de Moubarak, l’idole aux trois visages exhibe aujourd’hui ses ruines encore fumantes. Celui (ou celle) qui se réclamerait du marxisme passerait au mieux pour un naïf ; au pire pour un dangereux criminel. Comment peut-on parler de lutte des classes à une époque où l’ambition la plus élevée est de posséder une Rolex à trente ans ? Où les fameuses « classes sociales » chères à Marx, si distinctes et antagonistes à son époque, ne tendent plus à former aujourd’hui qu’une tribu indifférenciée de bobos ? Où la seule chose qu’on attend avec impatience n’est pas la révolution, mais le tout dernier modèle de smartphone ? Et l’avenir radieux ? No future ! Nous vivons un présent éternel dont les seuls diktats sont : consommer davantage, faire la fête à tout prix et rester éternellement jeune…
Divisée par les conflits entre disciples plus ou moins reconnus du Maître, la psychanalyse, dans le meilleur des cas, s’est recyclée en thérapie alternative, développement intérieur. Rêves new age. Que reste-t-il de l’inconscient à une époque où les neurosciences, qui ont si bien cartographié notre cerveau, n’ont pas décelé la moindre trace de ça ou de surmoi ?
Comme Dieu, l’inconscient était une hypothèse intéressante. Mais s’il n’existe pas ?
Calquée sur le modèle marxiste, la lutte féministe a subi, également, bien des outrages. Dans un pays gouverné par une majorité de femmes (quatre femmes sur sept conseillers fédéraux), peut-on encore parler de sexe dominé ou dominant ?  Si oui, par un renversement complet, le sexe dominé alors n’est plus le même. Bien sûr, l’égalité (salariale, entre autres) n’est pas acquise. Le combat mérite d’être mené. Mais le discours des féministes de la première génération, repris par une Isabelle Alonso, semble aujourd’hui bien désuet. Non seulement passé de mode, mais à côté de la plaque.  Je veux que mon homme fasse la vaisselle ! — OK. Et ensuite ? — Qu’il change les couches de bébé ! — OK. What next ? Qu’il me laisse conduire sa Mercedes le dimanche ! — Pas de problème…
L’avenir du marxisme ? Bouché. Les lendemains de la psychanalyse ? De plus en plus inconscients. Le furur du féminisme ? Derrière nous.
À défaut d’instaurer de nouvelles valeurs, le temps nous a ouvert les yeux. L’idole aux trois visages est tombée de son socle. Des enfants dansent sur les ruines. La musique est légère et entraînante. Et la vie continue…
Est-ce vraiment un mal ?

* texte à paraître en avril prochain dans Petit traité de
désobéissance féministe
, de Stéphanie Pahud (éditions Arttesia)

09:14 Publié dans all that jazz | Lien permanent | Commentaires (12) | Tags : féminisme, marxisme, psychanalyse, post-féminisme | | |  Facebook

15/02/2011

Fin de règne à la Comédie

images-3.jpegDisons-le franchement : peu de monde, à Genève et ailleurs, regrettera le prochain départ d'Anne Bisang de la Comédie, tant il semble flotter à present dans ce théâtre autrefois vivant et joyeux une atmosphère de fin de règne.

En quelques années, les abonnements ont chuté de moitié. Quant aux entrées, elles ont suivi la même pente désastreuse que celle des abonnements : 50% d'entrées payantes en moins…

Bien sûr, il ne faut pas juger de la qualité d'un théâtre uniquement au nombre d'entrées. Pourtant, non loin d'ici, un théâtre comme celui de Vidy, dirigé de main de maître par René Gonzalez, généreux dans son offre et toujours bondé, montre à qui veut le voir que l'on peut très bien concilier spectacles de qualité et fréquentation importante, créant plus souvent qu'à son tour l'événement. Au point de devenir, au fil des ans, l'un des théâtres de référence de la francophonie…

images-4.jpegRien de tel, hélas, à la Comédie, où le théâtre, sous la férule de sa directrice Anne Bisang, est devenu triste et solitaire. Preuve en est son dernier spectacle, Katharina, d'après Heinrich Böll, qui ne semble pas enthousiasmer les foules.

Autre preuve d'une fin de règne, la publication d'un ouvrage entièrement consacré à la gloire de la maîtresse des lieux, comportant photos couleurs et articles de complaisance. Ouvrage de commande qui, par son propos autocélébratif et son coût exorbitant (50'000 Frs quand même !), a fait tousser quelques magistrats en haut lieu. Si l'on veut ériger sa statue, et passer à la postérité, autant le faire soi-même !

Après l'âge d'or de Benno Besson (ah ! L'Oiseau vert ! Ah ! Dom Juan avec Carlo Brandt !), il y a eu l'âge d'argent de Claude Stratz, qui n'était pas si mal que ça (ah ! L'École des mères et Les acteurs de bonne foi ! de Marivaux). Aujourd'hui, nous traversons l'âge de bronze, celui qu'a instauré Anne Bisang, dont peu de souvenirs, hélas, resteront vivants et joyeux dans nos mémoires.

 

 

17:05 Publié dans all that jazz | Lien permanent | Commentaires (17) | Tags : comédie, genève, théâtre, anne bisang | | |  Facebook

11/02/2011

Les grenouilles de la RTS

images-2.jpegIl y a toujours quelque chose qui se passe à la RTS (anciennement TSR). Quand on ne supprime pas les rares séries originales qui marchent (par exemple Photo sévices, de et avec l'excellent Laurent Deshusses), ce sont les animateurs-vedettes qui jettent l'éponge. Comme Michel Zendali, fatigué d'animer Tard pour Bar, la seule émission culturelle de la RTS. Aimant le débat et la controverse, Zendali avit imaginé une sorte d'Infrarouge culturel, un talk-show plus proche d'Ardisson que de Ruquier. En quoi, sans doute, il a eu tort, vu l'échec relatif de son émission.

L'Hebdo de cette semaine, sous la plume de Melinda Marchese (voit ici), nous apprend que la grogne monte à la RTS. Non pas parce que Zendali s'en va, mais parce que la direction de la chaîne a décidé de confier à une entreprise extérieure le mandat de produire une autre émission culturelle. Cette entreprise, c'est Point Prod, dirigée par l'ex-de la TSR David Rihs. Et l'animatrice pressentie pour remplacer Zendali n'est autre qu'Iris Jimenez, encore une ex de la TSR.

Confier une émission culturelle à une boîte privée, est-ce vraiment un scandale ?

« Oui ! crient en chœur les employés de la RTS. Pourquoi confier à d'autres ce que nous pourrions très bien produire nous-mêmes ? »

L'article de L'Hebdo nous apprend, incidemment, que la rédaction culturelle de la RTS compte pas moins de… 60 collaborateurs !

Je n'en crois pas mes yeux.

60 personnes travaillant jour et nuit, d'arrache-pied, à l'édification des masses laborieuses et incultes de Suisse romande… ? Qui l'eût cru ?

Moi qui pensais naïvement — vu l'indigence de l'offre en la matière de notre télévision — que seul Zendali œuvrait pour la culture! Que font alors les 59 autres collaborateurs, grassement rémunérés par l'argent de la concession ? Sont-ils à ce point inutiles, ou incompétents, qu'on aille chercher ailleurs, dans une maison concurrente et privée, une solution pour remplacer l'inoubliable Tard pour Bar ? Et qu'en pensent, alors, les collaborateurs de la radio (RSR), sensés faire partie intégrante de la nouvelle synergie de la RTS ? Comptent-ils pour beurre ?

Avant le printemps, on entend déjà le chant des grenouilles sur nos ondes.

10:40 Publié dans all that jazz | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : rts, culture, zendali | | |  Facebook

09/02/2011

Édouard Glissant, chantre du métissage

Un grand poète nous a quittés : Édouard Glissant. Poète de la diversité, du « tout-monde » et de la « créolisation » Élève du grand Aimé Césaire (dont on a pu lire un éloge de la négritude ici), Glissant, né à la Martinique en 1928, s'est peu à peu distancé du maître pour créer une œuvre originale, aux confins de la poésie et de la philosophie, une œuvre forte, récompensée très tôt par le prix Renaudot (La Lézarde, 1958), puis reconnue comme l'une des plus importantes de la francophonie.

Ce qui frappe, dans cette œuvre singulière, marquée par la philosophie de Gilles Deleuze et Félix Guattari (en particulier sur la notion de  « rhizome », opposée à celle de « racine »), c'est sa richesse et sa diversité. Romancier, poète, philosophe, constamment préoccupé par des questions d'éthique et de politique, Glissant s'est fait « l'ethnologue de lui-même », en même temps qu'il s'est défié de toute autorité. Circulant d'un genre à l'autre, il a donné aux lettres martiniquaises plusieurs chef-d'œuvres, dont le roman Tout-monde (Gallimard, 1995) et la longue suite poétique des Indes (Le Seuil, 1965), épopée qui retrace, pas à pas, le parcours des esclaves africains jusqu'aux « Indes », le lieu de leur aliénation). Il est l'auteur de nombreux essais et pièces de théâtre. Et de passionnants entretiens avec Patrick Chamoiseau, Rafael Confiant ou encore Lise Gauvin.

Pour ma part, je recommande la lecture des Entretiens de Baton Rouge (Gallimard, 2008) avec Alexandre Leupin, ancien assistant à l'Université de Genève et professeur à l'Université de Louisiane. Ils permettent de se familiariser avec la pensée de Glissant, avec le « tout-monde » et sa fameuse notion de « créolisation ». Ils donnent les clés pour lire une œuvre originale, forte et moderne.

Quant à ceux qui voudraient réentendre la voix du poète, voici un document récent et toujours d'actualité.

 

object width="480" height="360">
Glissant : le Tout-Monde contre l'identité nationale
envoyé par rue89. - Regardez les dernières vidéos d'actu.

12:01 Publié dans Hommage | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : edouard glissant, littérature fraançaise, métissage, tout-monde | | |  Facebook

06/02/2011

Rendez-vous à la Mère Royaume le 7 février

images-1.jpegDu nouveau à la Compagnie des Mots !

Pour offrir un plus vaste espace aux passionnés de littérature romande, la Compagnie des Mots recevra désormais ses auteurs au restaurant de la Mère Royaume, 4 Place Simon-Goulart (parking à la gare Cornavin).

Prochain rendez-vous à ne pas manquer : lundi 7 février, de 18h à 20h, la Compagnie accueillera Jean-Michel Olivier, prix Interallié 2010 pour son roman L’amour nègre.

Animation : Serge Bimpage
Avec la participation de Stéphanie Pahud, Maître assistante UNIL et de Pierre Cohannier, comédien.
Bar, possibilité de se restaurer après.
Renseignements : www.lacompagniedesmots.ch
ou 078 680 49 53

04/02/2011

L'hiver des révolutions

images-3.jpegJ'étais en Algérie il y a trois mois, invité au SILA (Salon International du Livre d'Alger), le plus curieux salon du livre que j'aie connu. Une immense tente comportant trois allées dont une seule, l'allée centrale, jouissait d'un éclairage sommaire. Tout le reste était plongé dans l'ombre. Et une marée humaine. Près de 100'000 visiteurs par jour. La plupart des hommes barbus, et des femmes voilées. Passionnés de lecture, de débats, de nouveautés. Mais souvent dépités lorsqu'ils voyaient le prix des livres proposés (en particulier les livres suisses), qui correspondait, pour eux, au dixième de leur salaire (autour de 400 € par mois).

Quittant le Salon pour aller me perdre dans les ruelles de la ville, j'ai rencontré des hommes et des femmes excédés, révoltés contre l'État qui les maintient dans une quasi misère, furieux contre les « barbus » qui sont complices de cette situation. Et constamment sur leurs gardes, aussi, surveillés par une police très présente. Des gens prêts à tout pour que cela change. Ceux qui m'accompagnaient (Christian Lecomte, Roger Schwok, Sylviane Friederich) ont senti comme moi cette tension extrême…

images-4.jpegÀ la surprise générale, c'est la Tunisie qui a montré le chemin. Sans doute un des régimes les moins sévères et les moins policiers du Maghreb. Mais un peuple épris, depuis toujours, de liberté. Aujourd'hui, c'est au tour de l'Égypte. Même révolte contre les abus et les privilèges. Même sentiment de ras-le-bol. Mais comme une révolution ne se fait pas en un jour, la tension reste vive, les affrontements sont nombreux et quotidiens.

Comme au jeu des dominos, d'autres pays vont bientôt tomber. Le Yémen, un des pays les plus pauvres du monde, malgré son pétrole. Puis l'Algérie, c'est certain, qui ne supporte plus la nomenclature au pouvoir depuis des lustres. Puis la Syrie ou la Lybie…

Nous vivons un hiver exaltant. Pourvu qu'il ne se teinte pas de rouge… Mais le pr9ntemps risque de nous surprendre encore davantage !

10:51 Publié dans all that jazz | Lien permanent | Commentaires (11) | Tags : égypte, algérie, tunisie, révolutions | | |  Facebook

03/02/2011

Écrire d'ailleurs

images-1.jpeg

* Le plus souvent, une vie d’homme se résume à deux dates : la naissance et la mort. Aucune des deux pourtant ne vient de nous. Après neuf mois de vie marine, je dois quitter le ventre de ma mère. Ma première maison. Ma première prison. Je passe le seuil. Je vois le jour pour la première fois. Tous ces événements ne dépendent pas de moi. Ils me viennent des autres. C’est une chance. Mais pour s’ouvrir à l’autre, il faut un lieu à soi. La même chose arrive lorsqu’on pousse son dernier soupir. On franchit à nouveau une frontière. D’où, en principe, on ne revient pas. On disparaît ailleurs…

J’en étais là de mes cogitations métaphysiques, au matin du 16 novembre 2010 — ce 16 novembre qui demeurera pour moi une date aussi énigmatique que le 1er août ou le 11 septembre — quand le TGV Lyria qui devait m’emmener à Paris s’est arrêté en rase campagne entre Bourg-en Bresse et Mâcon. Autant dire au milieu de nulle part. J’y ai vu un signe du ciel : le Prix Interallié, ce n’était pas pour moi. À la prochaine halte, je sortirais du train pour prendre aussitôt celui du retour. Mais il n’y eut pas de prochaine halte. J’arrivai donc à Paris avec une heure de retard. À peine débarqué dans le bureau de mon éditeur, le téléphone a sonné. Puis Bernard de Fallois s’est tourné vers moi et m’a dit simplement : « Jean-Michel, vous l’avez ! » J’étais en nage. On s’est embrassé. Je n’ai pas compris tout de suite ce qui m’arrivait. J’ai su seulement qu’à cet instant précis je passais une nouvelle frontière. « Ne perdons pas de temps, m’a-t-il dit encore. Ils nous attendent. » Qui donc était ces « ils » ? Je n’en avais aucune idée.

Une journaliste africaine épatante, Sophie Éboué, a recueilli les impressions des membres du jury de l’Interallié quelques minutes avant que j’arrive. Philippe Tesson dit : « C’est excitant. On a beaucoup aimé le livre. Mais on ne connaît pas son auteur. » Un autre, l’élégant Jean Ferniot, rajoute : « On se réjouit de le rencontrer. On ne connaît pas son visage. On ne sait même pas s’il existe. » Un troisième dit encore : « On est heureux d’avoir récompensé un écrivain qui vient d’ailleurs. »

En quoi, il avait parfaitement raison. Venant de Suisse — je m’en suis rendu compte par la suite, lors des dizaines d’interviews que j’ai données pendant trois jours — je venais de nulle part. D’une sorte de no man’s land sympathique, certes, éloigné tout de même des cartes postales, mais parfaitement inconnu de nos voisins et amis français. J’avais franchi un seuil. J’avais traversé une frontière. Mais il y avait encore un mur. Les frontières permettent le va-et-vient. C’est une marque de modestie et de respect de l'autre : non, je ne suis pas partout chez moi. Mais un mur est difficile à traverser…

Il y a en Suisse romande deux familles d’écrivains : les nomades et les sédentaires.

Parmi les sédentaires, on peut classer Ramuz, bien sûr, même si Charles Ferdinand a passé quatorze ans à Paris, loin de son pays natal. Puis il est revenu en Suisse, la tête basse, pourrait-on dire, avec le sentiment d’avoir perdu la guerre. On peut classer Jacques Chessex, qui détestait les voyages, dans cette même catégorie. Il est ancré dans la terre vaudoise. Mais, pour lui, comme pour Ramuz, il faut être de quelque part pour toucher à l’universel.

images-2.jpegLes nomades, curieusement, sont en Suisse très nombreux. Il y a tout d’abord Cendrars, en vadrouille dès son plus jeune âge. Apprenti horloger à Saint-Petersbourg, puis sautant dans le transsibérien en marche pour sillonner le monde. Il n’a cessé de passer les frontières. Pour se faire reconnaître. Il s’est rêvé révolutionnaire et chercheur d’or, bourlingueur et grand reporter. Il y a ensuite Charles-Albert Cingria, un autre Suisse qui traverse les frontières. À vélo, cette fois. En sifflotant des chants grégoriens. Un écrivain érudit, qui sait mêler, comme aucun autre, la saveur et le savoir. Et qui a toujours la bougeotte. Enfin, bien sûr, il y a notre gloire cantonale : Nicolas Bouvier. « Un voyageur qui écrit — et non un écrivain qui voyage ». Pour lui non plus le monde n’avait pas de frontières. Ou plutôt, Nicolas s’en jouait, les contournait, les traversait en passager clandestin.

C’est fou comme les écrivains suisses ont envie de fuir leur pays ! Il vaudrait la peine de creuser un jour la question…

Abattre les murs, oui, mais conserver les frontières, donc.

Car les frontières sont des rives, disait le poète Jacques de Bourbon-Busset : « elles sont la chance du fleuve. En l’enserrant, elles l’empêchent de devenir marécage. »

Si ma mère, née à Trieste, puis émigrée à Turin, n’avait pas franchi la frontière suisse, un beau matin de 1947, pour venir travailler à Nyon, dans une clinique psychiatrique qui soigne aujourd’hui les stars de l’audiovisuel français, elle n’aurait pas connu mon père, et moi je n’aurai sans doute jamais reçu le Prix Interallié !

Si ma femme, qui a franchi une première fois la frontière pour aller s’installer au Canada, à l’âge de 18 ans, suivant les traces de Nicolas Bouvier, je ne l’aurais pas rencontrée en 1997, sous le regard bienveillant de mon ami Claude Frochaux. Et elle ne m’aurait pas suivi en Suisse, franchissant à nouveau la frontière.

Et mon ami Dimitri, s’il n’avait pas quitté la mère Serbie en 1954, clandestinement, s’il n’avait pas fait sauter tous les rideaux de fer en publiant Grossman et Zinoviev, s’il n’avait pas abattu tous les murs, s’il n’avait pas franchi tant de frontières, serait-il cet éditeur à la curiosité insatiable qui s’est fait le passeur de tant d’écrivains réduits au silence dans leur pays ?

Et si Adam, alias Moussa dans L’Amour nègre, n’était pas obligé de franchir tant de seuils, de passer tant de frontières, arraché à son Afrique natale, puis trimbalé en Amérique, puis sur une île du Pacifique, puis en Asie, aurait-il eu la chance de rencontrer Gladys, cette femme de banquier genevois, qui va le ramener en Suisse où il pourra connaître son destin et retrouver peut-être Ming, son âme sœur ?

Ce n’est pas un hasard si le héros de L’Amour nègre change plusieurs fois de nom, comme de passeport. Il s’appelle d’abord Moussa, c’est-à-dire Moïse. Mais il ne connaît pas encore sa mission. Ensuite, ses parents adoptifs l’appellent pompeusement Adam, parce que c’est le premier homme et le denier. Enfin, on lui fabrique un faux passeport rouge à croix blanche qui lui permet de passer toutes les frontières incognito. Son dernier nom est Aimé. Aimé Clerc. Aimé, pour rendre hommage au merveilleux Aimé Césaire, le grand poète de la négritude. Et Clerc pour saluer mon voisin du premier étage, Daniel Clerc, compositeur-typographe, qui a épousé une belle Zaïroise et engendré deux petits Clerc, noirs comme la nuit…

Dans la vie, comme en littérature, il faut franchir le pas. Il faut traverser les frontières. Il faut sortir de ses prisons.

C’est à ce prix, sans doute, qu’on a une chance de se faire reconnaître.

En habitant ici, dans cette ville que j'aime et à laquelle je rends hommage, mais en écrivant toujours d'ailleurs.

 

*Petit discours improvisé lors d'un dîner organisé en mon honneur par la Ville de Genève, à la Villa La Grange, le mercredi 2 février 2011.

09:00 Publié dans autocélébration | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : amour nègre, genève, littérature suisse | | |  Facebook