29/01/2011

Galliano, de Bach à Piazzolla

images-3.jpegJ'étais hier soir, grâce à l'invitation d'un ami, au Victoria Hall, pour écouter Richard Galliano. C'était la première fois que je le découvrais sur scène, l'ayant vu mainte et mainte fois à la télévision, en particulier sur la chaîne Mezzo, dont il est l'artiste-fétiche. Galliano est encore plus impressionnant sur scène qu'à la radio ou à la télévision. Un jeu sobre, pourtant, sans artifice ni poudre aux yeux. Un jeu riche et limpide, précis, d'une effusion sans cesse maîtrisée qui aime à se promener souvent au bord du vide. « Valse mélancolique et langoureux vertige », disait Baudelaire.

Harmonie d'un soir exceptionnel où la voix (le souffle) de l'accordéon se mêle au chant du violon, du violoncelle et de la contrebasse.

En première partie, Galliano se frotte à Bach. Rencontre improbable du plus rigoureux des mélodistes allemands avec l'accordéoniste cannois (né en 1950) qui joue au rythme de son souffle lyrique et fou. L'accordéon remplace ici la voix du hautbois. Le résultat est magnifique, même si on a l'impression que Galliano se retient sans cesse, interprète Bach à la perfection, sans oser l'attirer sur les sentiers inattendus de l'improvisation. Parfait, donc, mais un peu froid.

La seconde partie du concert nous ramène au répertoire plus traditionnel du piano du pauvre. Lumineuses compositions de Galliano (ah, vie, violence, sur les paroles de Claude Nougaro !) et, bien sûr, Astor Piazzolla, son grand ami. On retrouve brusquement l'âme de l'accordéon (car l'accordéon a une âme), ses outrances, sa folie. Galliano est alors magistral. Merveilleusement accompagné par son quintet à cordes, il traverse les langues et les pays. C'est là, à mon sens, qu'il est inégalable. Lyrisme, sensibilité, invention continue d'un chant qu'on écoute les yeux fermés, et qui puise à la source même de la musique.

On en redemande!


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27/01/2011

Jean-François Duval, écrivain-philosophe

images-3.jpegOn ne présente plus Jean-François Duval : journaliste, écrivain et bourlingueur, né en 1947 à Genève, qui distille chaque semaine dans l'hebdomadaire M-Magazine, ses délicieuses chroniques « Minute papillon ». Après deux romans, Boston Blues (2000) et L'annéée où j'ai appris l'anglais (2006), Duval nous propose un recueil de textes courts et savoureux, petit traité de philosophie quotidienne. Dans Et vous, faites-vous semblant d'exister ?* Duval excelle dans l'art du portrait, comme celui, subtil, de la fable. À travers cent détails quoditiens, que nous avons perdu l'habitude de voir, il nous rappelle que le monde qui nous entoure demande sans cesse à être réenchanté. C'est-à-dire déchiffré, interprété, investi d'émotion et de sens. Mêlant les éléments de sa mythologie personnelle (la VW de ses parents, la corvée de bois, la prière du soir) aux fables d'aujourd'hui, plus massives, plus impersonnelles, Duval trace un petit état des lieux de notre société désenchantée et nous donne, peut-être, grâce à ce petit livre, les moyens d'y survivre. Entretien.


Ton livre est composé de très courts chapitres (de 1 à 3 pages), le plus souvent sans lien immédiat les uns avec les autres. Pourquoi le choix de cette forme brève et « disparate » ?

— C’est Denis Grozdanovitch qui, dans sa préface à mon livre, parle de « disparate si savoureux ». Lui-même est l’auteur de Petit traité de désinvolture et de L’art difficile de ne presque rien faire, où il pratique la forme courte, à l’instar de son propre préfacier, Philippe Delerm. Moi-même, je n’ai jamais pu oublier une rencontre avec Cioran, chez lui, rue de l’Odéon, en 1979, où il m’a dit (c’était à la fois une justification de ses propres écrits, et un conseil qu’il me donnait) : « Il y a plus de vérité dans le fragment. » C’est vrai : il peut arriver qu’une exigence excessive de cohérence (c’est une fatalité qui guette beaucoup de romans) débouche sur des passages inutiles et factices. Cela dit, même si mon Et vous, faites-vous semblant d’exister ? est constitué de chapitres courts, un fil rouge court entre eux et les relie souterrainement.  J’ai pris grand soin à la construction de ce livre, à peu près autant que Noé à la construction de son arche (rires). Le monde est divers et il faut rendre compte de sa variété. Au travers des mini-événements quotidiens qui font la trame de notre vie, j’ai voulu et me suis amusé à laisser transparaître quelques anciens grands mythes. Le narrateur, sous une forme certes minimaliste, affronte un Déluge tel que Noé, il se réfugie sur une montagne, le MacBook qu’il y emporte lui est un canot de sauvetage, une arche, il redescend de ses sommets, se mêle à la foule de ses semblables, s’embarque pour une petite odyssée en tram. Dans l’ensemble du livre, il s’efforce de récolter, à la façon de Robinson Crusoé, les débris du naufrage… Le petit chien qui l’accompagne est son Sancho Panza. Il vogue d’illusions en illusions et tente tant bien que mal de se frayer un chemin à travers les mythologies contemporaines et la réalité telle que nous la vivons. Le mouvement général est plutôt celui d’une mini épopée…

Plusieurs chapitres développent des éléments de ta mythologie personnelle, comme la VW familiale. Ce livre est-il une autobiographie déguisée ?
— Non, ça n’est pas une autobiographie. Mais il est clair que je fais appel à des souvenirs, à des choses qui me sont personnellement arrivées. Je crois que tout est à peu près vrai dans ce livre, y compris lorsque je raconte qu’à six ou sept ans je suis tombé dans le Rhône, dont le courant allait m’emporter, n’était le bras secourable d’un pêcheur qui m’a… repêché. En principe, les Genevois qui liront ce livre devaient humer ce qui fait le fond de l’air de leur ville. Le livre a été écrit sous cette mer de brouillard que tous ici nous connaissons si bien, et à laquelle, dès le deuxième chapitre, j’attribue des vertus philosophiques. A Genève, nous avons la chance de vivre très concrètement dans la caverne de Platon. En revanche, ce qui relève peut-être de la fiction, c’est lorsque, au-delà de notre monde terrestre, le narrateur assiste à une joute oratoire entre des Inexistants. Ou encore, lorsqu’il s’envole littéralement pour rattraper son chien. N’oublions jamais la fantaisie ! Ni que le réel est troué comme une écumoire, pénétré d’humour.

images-4.jpegOn pense, en te lisant, aux célèbres Mythologies de Roland Barthes, dont tu as suivi les cours. A-t-il eu une influence sur ton écriture ? Si ce n'est lui, quels autres écrivains ou philosophes t'ont influencé ?
— Pas vraiment en fait, même si ta remarque est judicieuse, par exemple pour ce chapitre où j’imagine « la prière du soir » vue comme un objet des années cinquante digne de figurer dans un musée d’ethnographie. Là, je me sentais proche de l’esprit du gag qui animait des bédéistes comme Franquin, Martin Branner ou Winsor McCay, ou encore les cartoonists américains du genre Tex Avery. Quand j’écrivais, bien sûr, les ombres familières de quantité de grands auteurs se pressaient dans ma tête, sans qu’il y ait de rapport de cause à effet sur le plan de la qualité du résultat final. Parmi eux, Sénèque, Epictète, Montaigne, qui parle de son corps, qui adore digresser (le monde n’est-il pas labyrinthique ?) et qui se réfère lui-même aux dédales de toutes les bibliothèques. Et puis Swift, pour le point de vue de Sirius et pour la satire. Les moralistes français aussi, Chamfort, La Rochefoucauld. Enfin, pour une bonne part, La Fontaine et des auteurs de contes (je suis toujours ébloui par l’histoire du Chat botté, qui me paraît la meilleure illustration de la crise des subprimes). J’avais très  envie que le livre prenne, par endroits, le caractère de la fable. Pourquoi ? Parce que je crois que nos existences à chacun tiennent, beaucoup plus que nous ne croyons, à notre sens de la fable.

— Tu évoques avec bonheur ce qui constituait sinon les mythes de notre jeunesse, au moins ses rituels, comme la corvée de bois ou la prière du soir, que tu déchiffres et relis précisément comme des fables. Quels seraient les mythes ou les fables d'aujourd'hui ?
— Ah là, tu me poses une colle ! Sur ce plan-là, je crois que notre monde s’est beaucoup rétréci. Mais d’abord, je pense qu’il serait prudent de distinguer le mythe, ou les mythologies, de la fable. La fable ne prétend pas à autre chose que ce qu’elle est. Les mythes et les mythologies, eux, souvent n’hésitent pas à prétendre à la vérité. Comme je le dis dans le livre, tout ce qu’on appelle les « grands récits » (dont les religions ont longtemps été la clé de voûte) s’est aujourd’hui effondré. Les églises et les cathédrales étaient d’immenses vaisseaux qui nous portaient et nous transportaient –jusqu’à assurer notre salut ! Aujourd’hui, nous sommes tous des naufragés. En cela, il nous incombe chaque jour de jouer les Robinson Crusoé. Les ressources auxquelles nous pouvons faire appel sont d’ordre minimaliste… Notre dernier grand mythe, celui auquel nous croyons encore, c’est celui de la science, du discours scientifique. Les autres mythologies ont-elles complètement disparu ? Non. Un Mircea Eliade nous répondrait qu’elles sont partout présentes sous des formes camouflées – autant sinon plus qu’à l’époque où Barthes s’y intéressait. Eliade n’aurait aucun mal à débusquer les mythologies contemporaines dans Desperate Housewives, Urgences, Mad Men, Les Experts, et autres séries télévisées. Quand toi-même, dans ton roman L’Amour nègre, tu fais la satire décapante du monde people dans lequel nous sommes en train de basculer (nous y érigeons Brad Pitt et Angelina Jolie en héroïques et divines figures de la statuaire gréco-latine), j’ai l’impression que tu opposes judicieusement la fable – l’arme de la fable – aux mythologies actuelles, qui nous font prendre des vessies pour des lanternes.

images-2.jpeg« Si l'on veut réenchanter le monde, écris-tu, ce ne pourra être que de façon minimaliste. Non pas par de grands récits, mais en tournant notre intérêt vers des éléments épars, débris des grands vaisseaux qui portaient autrefois notre pensée et nos croyances. » Pourquoi, à ton avis, le monde, aujourd'hui, est-il désenchanté ?
— Je parle du monde occidental. Dans d’autres parties du monde, hélas, on lutte de manière très obscurantiste et fanatique contre le désenchantement et le doute, lesquels vont tout de  même de pair avec l’esprit critique moderne. Et l’on en appelle à des formes de convictions intégristes qui mènent au pire, comme on l’a vu. Si notre monde est désenchanté, c’est sans doute que nous devenons de plus en plus lucides. Et en particulier de plus en plus lucides sur nous-mêmes. Bien, sûr, la lucidité elle-même n’est qu’une sorte d’ultime illusion. Mais c’est le point où nous en sommes. J’ai intitulé l’un des chapitres du livre « Que croâââ-je ? ». De plus en plus, jusque dans le monde de la science où toute « vérité » ne le reste que le temps d’être invalidée par la vérification expérimentale, nous « savons » que nos savoirs sont d’abord faits de croyances. Notre problème, si c’en est un, c’est que nous ne sommes même plus sûrs de « croire ce que nous croyons ».

Est-il possible de le réenchanter ?
— Sans doute, mais c’est moins facile qu’autrefois. A nous de comprendre que ce n’est pas tant notre monde qui est enchanté – encore que sa simple existence a quelque chose du miracle – mais que c’est nous qui l’enchantons de notre regard, et que beaucoup dépend donc de son pouvoir de fertilité. Le minimalisme, c’est peut-être une façon de semer des graines, de donner à notre réel, non pas un sens, mais des sens, aussi minuscules et essentiels que les touches d’un tableau pointilliste.

Ton livre se termine sur un autre mythe : Sur la route, de Kerouac. Tu évoques ta rencontre avec LuAnne Henderson, la belle Marylou de On the Road. Est-ce que la « beat generation » ne constitue pas le dernier mythe de la littérature ?
— C’est toi qui m’y fais penser, mais c’est bien possible. Sur la route de Kerouac peut très bien, à l’heure actuelle du moins, être considéré comme la dernière épopée marquante, celle qui clôt toute une série inaugurée par L’Odyssée de Homère et, au début du XXe siècle par Ulysse de James Joyce. Sur la route est un poème, un chant d’exaltation. Kerouac y fait précisément preuve d’un regard fertile. Mais ce sera un chant déçu, au bout du compte. Kerouac lui-même a fini très tristement, les yeux dessillés. Désormais, nous sentons tous qu’il faudra nous coltiner un monde clos, avec de nombreux culs-de-sac. D’autres voies, d’autres chemins peuvent s’ouvrir devant nous. C’est affaire d’imaginaire d’abord. Les sociétés humaines, et le quotidien qui va avec, prennent la forme que leur a donnée notre imaginaire. Creusons la fable.

* Jean-François Duval, Et vous, faites-vous semblant d'exister ? Paris, PUF, 2010.

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25/01/2011

Ma femme me trompe

DownloadedFile.jpegJ'avais des doutes. Mais maintenant j'en suis sûr : ma femme me trompe. Elle se lève en catimini pour regarder la télévision. Mad Men. Une série américaine (bien sûr) qui reconstitue à merveille le glamour des années 60. On y toraille sans retenue et sans remords. Dans l'agence de pub où travaille Don Draper, tout paraît propre en ordre. Les hommes en petits coqs arrogants et jaloux de leurs prérogatives. Les femmes en parfaites secrétaires en robe vichy. Mais le vernis se craquelle, bien sûr. Et ce splendide monolithe masculin va bientôt tomber en poussière.

Sauf Don Draper…

Ah, Don Draper, justement, parlons-en. C'est pour lui que ma femme se lève en douce au milieu de la nuit. Dégaine de top model, costume taillé sur mesure, toujours perdu dans un nuage de fumée, la voix rauque et ravagée par le bourbon, il crève l'écran. Le peu d'honnêteté (intellectuelle) qui me reste m'oblige à le reconnaître. C'est l'acteur Jon Hamm qui interprète ce personnage à la fois taciturne et attachant. Je comprends que ma brune me fasse des infidélités…

Pour ma part, ce que je préfère chez Don Draper, et d loin, c'est sa femme. Betty. Le sosie (on dirait aujourd'hui l'avatar) de Grace Kelly. Rien que ça. Fragile, insondable, d'une beauté froide et si artificielle. Tandis que Don la trompe (c'était la règle dans les sixties), Betty va s'allonger chez son psy, tire à la carabine sur les pigeons du voisin, coupe une mèche de ses cheveux blonds pour la donner, en fétiche amoureux, à l'enfant d'une amie. Va faire ses courses dans un supermarché typique de ces années-là…

Allez-y voir vous-même si vous ne me croyez pas…

 

 

 

 

 

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08/01/2011

Les Beats sont de retour !

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Il faut se méfier des commémorations : c'est d'habitude le meilleur moyen d'effacer tout ce qu'un événement a eu de violemment nouveau et irruptif à son époque. C'est aussi le meilleur moyen de le récupérer, ou plutôt de récupérer ce qui peut encore l'être (c'est-à-dire ce qui est inoffensif). Enfin, bien sûr, c'est le meilleur moyen de l'enterrer — fût-ce sous les gerbes d'hommages.

Rien de tout ça, on l'imagine, dans le superbe livre de Jean-François Duval, Buk et les Beats * . D'abord parce qu'il n'y a dans son propos rien de démonstratif ou de bêtement militant (c'est-à-dire limitant). Ensuite parce que Duval, qui a beaucoup vécu et voyagé, est sans doute aujourd'hui l'un des meilleurs experts de cette période passionnante de notre histoire.

L'empreinte des Beats

Les Beats, c'est d'abord un certain souffle que Jack Kerouac définissait comme « béatitiude » (autant zen que catholique), comme « battement du cœur » ou encore comme « rythme » (beat qui a donné son nom aux Beatles). Tout est né vers la fin de guerre, en 1944, du côté de Times Square, à New York, où se sont rencontrés Herbert Huncke, William Burroughs, Allen Ginsberg et le mythique Jack Kerouac (dont le roman On the Road deviendra le manifeste de la beat generation).

Duval rapproche avec justesse ce mouvement des existentialistes (Sartre, Vian, Greco, Genet) qui, vers la même époque, se retrouvaient dans les caves de Saint-Germain des Prés. La grande différence tient seulement à leur postérité : alors que l'existentialisme, au fond, a connu une mort lente jusqu'à la disparition de Sartre, son maître-penseur, les Beats ont engendré toute une progéniture plus ou moins reconnue qui va de Bob Dylan à Kurt Cobain, en passant par les hippies, la contestation de 1968, Woodstock, l'écologie et même le mouvement grunge.

Mais qui sont les Beats ? Sous l'influence de William Burroughs, ils sont séduits par les mauvais garçons, l'univers interlope de la nuit, le monde du crime et le vie sur les routes, sans famille ni domicile fixes. C'est là, dans l'errance (et souvent la défonce), qu'ils composent cet hymne unique à la liberté reconquise que sont leurs œuvres : les cut-up de Burroughs, les poèmes psalmodiés de Ginsberg, les romans d'aventure de Kerouac ou de celui qui fut son idole, Neal Cassady.

Buk le satyre

Anne Waldman (cofondatrice avec Ginsberg et Kerouac de School of Disembodied Poetics, à Bolder, dans le Colorado) en trace un portrait saisissant. Timothy Leary ? C'est la figure du charlatan, du filou, du renard. Burroughs ? C'est l'homme de l'ombre, invisible, l'agent secret. Ginsberg ? Le vieux fou qui, jusqu'à la fin de sa vie, bondit en l'air, danse et chante sans crainte du ridicule.

Et Bukowski, alors, quelle place occupe-t-il dans cette constellation magique ? « Bukowski, c'est le vieux vilain, le personnage laid qu'on rencontre dans les contes de fées. On le dirait sorti d'un conte de Grimm ! C'est le personnage mythique du gnome, du bossu, le personnage disgracieux, la bête. Il incarne le côté répulsif, la figure effrayante et menaçante du père aussi. Il a l'aspect difforme du type qui suinte la souffrance et exerce un profond attrait sexuel. Mais en même temps, c'est quelqu'un qui s'exprime à merveille. Car il y a ce renversement : il est aussi l'artiste, le poète, l'écrivain, qui traduit par la parole cette vision singulière du monde, et qui y excelle. (…) il porte l'accent sur les aspects sordides de la vie et a le don de mettre à nu toute la lassitude du monde. »

On imagine que les rapports entre Buk et les Beats ne furent jamais simples, à cause du tempérament de feu de Kerouac ou Cassady, mais aussi parce que Charles Bukowski, plus jeune que ses amis (il est né en 1920), est l'élément incontrôlable, irréductible à toute forme de théorie ou de discipline de groupe. Et qu'il sera toujours un marginal — même avec des marginaux !

Duval restitue à merveille l'épopée des Beats (dont nous sommes tous les rejetons), leurs amours orageuses (Burroughs amoureux de Ginsberg, qui aimait Neal Cassady, qui aimait Carolyn…), leur désir d'évasion et leur voyage sans retour. Superbement illustré, son livre est une mine de renseignements : on y trouve une bibliographie complète des œuvres des Beats, un Who's Who des principaux acteurs du groupe et même des adresses Internet ! En outre, il s'enrichit d'un entretien inédit avec Bukowski, réalisé « un verre à la main », en février 1986, à San Pedro, et qui est à lui seul un grand moment de poésie et de théâtre.

Jean-Michel OLIVIER

* Jean-François Duval, Buk et les Beats, suivi de « Un soir chez Bukowski », Éditions Michalon, Paris, 1998

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Urs Widmer ou la vie secrète

images.jpegNé en 1938, à Bâle, Urs Widmer est l'auteur d'une dizaine de romans et de récits, la plupart publiés en Allemagne (on en trouve des traductions chez Fayard et à L'Âge d'Homme). Chez nous, il est connu grâce au succès de sa pièce de théâtre, Top Dogs, montée il y a quelques années par la compagnie Gardaz-Michel. Pièce qui, on s'en souvient, mettait en scène une poignée de cadres supérieurs au chômage, et leur faisait passer un entretien d'embauche à la fois drolatique et émouvant.
On retrouve cet esprit cocasse et poignant dans le dernier roman de l'écrivain alémanique, L'Homme que ma mère a aimé*. Widmer entreprend d'écrire ici la vie de sa mère, sous une forme romancée, mais, semble-t-il, très proche de la réalité. Ce portrait étonnant de Clara, en même temps qu'une confession bouleversante de l'auteur, est aussi une tentative de réhabilitation de sa mère. Hommage posthume de celui qui a su dompter les mots à la femme qui fut éternellement dans l'ombre et le silence.
Tout commence par un curieux tour du destin : Clara, issue d'une riche famille de négociants du Piémont, rencontre un jour Edwin, fou de musique contemporaine et sans le sou (derrière Edwin on peut reconnaître Paul Sacher, le grand mécène et chef d'orchestre bâlois). Elle l'aide à monter son orchestre, joue à la fois les secrétaires, les managers et les nounous, porte littéralement à bout de bras l'orchestre de jeunes musiciens qui donne ses premiers concerts à Bâle dans les années 30. Suivant Edwin comme son ombre, Clara devient sa maîtresse, croyant par là avoir dans la vie du grand homme une place sinon officielle, du moins privilégiée. Elle va même tomber enceinte du chef d'orchestre, qui l'aidera (dans la version qu'elle donnera à son fils) à avorter. C'est par le plus grand des hasards que Clara apprendra, un jour, qu'Edwin vient d'épouser la fille d'un riche industriel bâlois. Elle n'en continuera pas moins à se dévouer pour la cause de l'Orchestre et de son chef, comme si sa vie, toujours, dépendait de cet homme froid et distant, qu'elle ne cesse d'aimer jusqu'à sa mort, et qui ne l'aimait pas. Clara se mariera à son tour, aura un enfant (le narrateur), sombrera dans la dépression, au point de passer de longs mois en clinique, puis elle vivra dans un asile. Jusqu'au moment où elle choisira d'en finir, seul geste de liberté véritable de sa vie, en sautant par la fenêtre de sa chambre.
Dans ce livre magnifiquement traduit par Bernard Lortholary (quel sens du rythme et du mot juste !), Urs Widmer écrit plus qu'un roman. Il joue sa vie à faire revivre cette femme silencieuse, incurable en amour, qui traverse la vie comme une somnambule. Lourd de secrets et de mélancolie, ce roman a le poids des livres essentiels, ceux qui changent à la fois la vie de l'écrivain et celle du lecteur.

* Urs Widmer, L'homme que ma mère a aimé, Folio, Gallimard.

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07/01/2011

Du malheur d'écrire en Suisse

Quel est le grand malheur des écrivains de ce pays?

La Suisse est un pays heureux…

Si l'art en général — et la littérature en particulier — se nourrit des peines et des tourments des hommes, les Suisses sont les plus mal lotis. Pas de génocide. Deux guerres mondiales traversées (presque) sans dommages. Peu de conflits syndicaux (ah! la paix sociale!). Un bien-être économique partagé par le plus grand nombre. Vraiment pas de quoi monter aux barricades, ni développer des instincts meurtriers…

Ce confort relatif, apprécié par une grande majorité de la population, est extrêmement nuisible aux écrivains. Il étouffe les cris, tue dans l'œuf toute révolte radicale, neutralise la violence qui fait la base des rapports sociaux.

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Ces cris étouffés, ces chuchotements, cette violence exprimée toujours à mots couverts, on les trouve dans plusieurs livres parus récemment en Suisse romande. Le premier exemple (dont nous avons déjà parlé ici) est celui de Laure Chappuis, (née  en 1971) dans son premier livre L'Enfant papillon*. Quel est le propos de ce récit au style léché ? Une jeune femme se retrouve enceinte. Elle veut garder son enfant. Mais son père s'y oppose et confie le bébé de sa fille, à sa naissance, à une autre mère qui l'élèvera. Le sujet est grave, douloureux, tragique même. Pourtant, cette douleur est constamment transfigurée en belles phrases poétiques, le chagrin de la narratrice presque neutralisé par un style à la limite de la préciosité (« Avec la prudence du silence, il glisse son corps d'ouate en direction du lit. »)

Dans le même ordre d'idées, mentionnons le dernier livre de Marie Gaulis (née en 1965), Lauriers amers** (dont nous reparlerons plus longuement). images-1.jpegDe quoi s'agit-il ici? Une jeune femme, la narratrice, enquête sur la mort de son père, disparu tragiquement au Liban en 1978, alors qu'il était en mission pour le CICR. Le livre est haletant. On sent un véritable enjeu dans ces pages où la jeune femme suit, trente ans plus tard, les traces d'un père qu'elle a à peine connu (il est mort quand elle avait 12 ans). Le livre oscille entre enquête policière et quête existentielle. Et Marie Gaulis (fille de Louis) est un véritable écrivain. Elle a construit, au fil des livres, un univers tout à fait cohérent. Et ses Lauriers amers s'inscrivent parfaitement dans une œuvre exigeante et singulière. Ce qu'on peut regretter, simplement, c'est que la douleur, ici, profonde, essentielle, ne soit pas saisie à bras le corps, et exprimée dans une langue qui rende compte de sa violence. Elle est diffuse ici, et presque diluée dans une langue aux accents trop « poétiques ».

images-2.jpegDernier exemple de ce « bien écrire » qui est parfois l'ennemi de l'« écrire juste », les deux derniers ouvrages de Julien Burri, Si seulement*** et Poupée**** (dont nous reparlerons aussi plus longuement cet été). Burri (né en 1980) publie à la fois des poèmes et des romans, tous deux largement autobiographiques. Si le premier des deux livres fait la part belle au père, tantôt aimé, tantôt honni, le second accorde une large place à la mère, à la fois forte et frivole, qui cherche à faire de son enfant cette poupée parfaitement docile — dont seule tirerait les ficelles — qui donne son titre au roman. Ici aussi, la violence éclate à chaque page, elle la sent bouillonner chez l'écrivain, elle est le vrai sujet du livre. Mais elle n'explose jamais, neutralisée par une écriture élégante et trop douce. Burri s'arrête souvent au seuil d'une vérité qui pourrait transfigurer son livre, en montrant la douleur nue, dans toute sa crudité, sa cruauté, sans le fard d'une écriture trop travaillée.

* Laure Chappuis, L'Enfant papillon, éditions d'autre part, 2009.

** Marie Gaulis, Lauriers amers, éditions Zoé, 2009.

*** Julien Burri, Si seulement, éditions Samizdat, 2009.

**** Julien Burri, Poupée, Bernard Campiche éditeur, 2009.

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06/01/2011

Les riches heures de Jean-Louis Kuffer

À vous, lectrices et lecteurs très honorables, je propose aujourd'hui un livre sans pareil, ou presque, dans la littérature contemporaine : il s'agit du premier blog littéraire publié en Suisse, celui que mon ami et collègue Jean-Louis Kuffer tient depuis quatre ans sur la plateforme Hautetfort (http://carnetsdejlk.hautetfort.com). Notes de lecture, ébauches de poèmes ou de romans, réflexions sur la littérature et le monde : ce livre nous fait entrer dans l'atelier d'un écrivain à la fois secret et ouvert au monde, là même où s'élabore l'alchimie du texte. En primeur, je vous propose quelques extraits de ces Riches Heures. 969203646.2.jpg

« Proposant aujourd’hui quelque 2000 textes, dans les domaines variés de la littérature et des arts, de l’observation quotidienne et de la réflexion personnelle, entre autres balades et rencontres, ces Riches heures de lecture et d’écriture s’inscrivent dans le droit fil des carnets manuscrits que je tiens depuis une quarantaine d’années, qui ont déjà fait l’objet de deux publications : Les Passions partagées (1973-1992) et L’Ambassade du papillon (1993-1999), chez Bernard Campiche.
En outre, ces Carnets de JLK illustrent les virtualités nouvelles, et notamment par le truchement de l’échange quotidien avec plusieurs centaines de lecteurs, de cette forme de publication spontanée sur l’Internet, qu’on appelle weblog ou blog.
Dans l’univers chaotique qui est le nôtre, où le clabaudage et la fausse parole surabondent, ces carnets se veulent, au-delà de tous les sursauts de méfiance ou de mépris, la preuve qu’une résistance personnelle est possible à tout instant et en tout lieu pour quiconque reste à la fois attentif à la rumeur du monde et à l’écoute de sa voix intérieure. À l’inattention générale, ils aimeraient opposer un effort de concentration et de réflexion au jour le jour, ouvrant une fenêtre sur le monde.


SOUS LE REGARD DE DIEU. - Pasternak disait écrire « sous le regard de Dieu », et c’est ainsi que je crois écrire moi aussi, sans savoir exactement ce que cela signifie. Disons que ce sentiment correspond à l’intuition d’une conscience absolue qui engloberait notre texte personnel dans la grande partition de la Création. Ce sentiment relève de la métaphysique plus que de la foi, il n’est pas d’un croyant au sens des églises et des sectes, même s’il s’inscrit dans une religion transmise.
J’écris cependant, tous les jours, «sous le regard de Dieu», et notamment par le truchement de mes Carnets de JLK. Cela peut sembler extravagant, mais c’est ainsi que je le ressens. En outre, j’écris tous les jours sous le regard d’environ 500 inconnus fidèles, qui pourraient aussi bien être 5 ou 5000 sans que cela ne change rien : je n’écris en effet que pour moi, non sans penser à toi et à lui, à elle et à eux.
Ecrire «sous le regard de Dieu» ne se réduit pas à une soumission craintive mais nous ouvre à la liberté de l’amour. Celle-ci va de pair avec la gaîté et le respect humain qui nous retient de caricaturer Mahomet autant que de nous excuser d’être ce que nous sommes. L’amour de la liberté est une chose, mais la liberté d’écrire requiert une conscience, une précision, un souci du détail, une qualité d’écoute et une mesure du souffle qui nous ramène « sous le regard de Dieu ».

A LA DESIRADE. – Nous entrons dans la nouvelle année par temps radieux et la reconnaissance au cœur alors que tant de nos semblables, de par les monde, se trouvent en proie à la détresse, à commencer par les victimes des terribles tsunamis qui viennent de dévaster les côtes de l’Asie du Sud-est.
A La Désirade, la vision de ma bonne amie qui fait les vitres, comme on dit, me semble la plus belle image de la vie qui continue…
(1er janvier 2005)

ÉCRIRE COMME ON RESPIRE. - Ce n’est pas le chemin qui est difficile, disait Simone Weil, mais le difficile qui est le chemin. Cela seul en effet me pousse à écrire et tout le temps: le difficile.
Difficile est le dessin de la pierre et de la courbe du chemin, mais il faut le vivre comme on respire. Et c’est cela même écrire pour moi : c’est respirer et de l’aube à la nuit.
Le difficile est un plaisir, je dirai : le difficile est le plus grand plaisir. Cézanne ne s’y est pas trompé. Pourtant on se doit de le préciser à l’attention générale: que ce plaisir est le contraire du plaisir selon l’opinion générale, qui ne dit du chemin que des généralités, tout le pantelant de gestes impatients et de jouissance à la diable, chose facile.
Le difficile est un métier comme celui de vivre, entre deux songes. A chaque éveil c’est ma première joie de penser : chic, je vais reprendre le chemin. J’ai bien dormi. J’ai rêvé. Et juste en me réveillant ce matin j’ai noté venu du rêve le début de la phrase suivante et ça y est : j’écris, je respire…
Tôt l’aube arrivent les poèmes. Comme des visiteurs inattendus mais que nous reconnaissons aussitôt, et notre porte ne peut se refermer devant ces messagers de nos contrées inconnues.
La plupart du temps, cependant, c’est à la facilité que nous sacrifions, à la mécanique facile des jours minutés, à la fausse difficulté du travail machinal qui n’est qu’une suite de gestes appris et répétés. Ne rien faire, j’entends ne rien faire au sens d’une inutilité supposée, ne faire que faire au sens de la poésie, est d’une autre difficulté; et ce travail alors repose et fructifie. »

* extrait des Riches Heures, blog-notes 2005-2008, de Jean-Louis Kuffer, Poche Suisse, l'Âge d'Homme, 2009.

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05/01/2011

Éloge du poireau

images.jpgIl suffit qu'un Conseiller fédéral envisage ou annonce son départ pour qu'une grande agitation s'installe à Berne (et ailleurs). Les fauves sortent du bois, toujours les mêmes. Et les grandes manœuvres recommencent. On organise des conciliabules secrets. On noue des alliances d'un jour ou d'un soir. On fait de fausses promesses. On sort sa calculette pour évaluer les chances de chacun. La Suisse est un petit pays. On ne sort pas de là. Et ses hommes politiques sont à l'image du pays…

Parmi les prétendants, certains ont les dents longues, et aiguisées, à force de rayer les parquets fédéraux. On les voit partout. Ils font partie des people. Ils ont des amis au Matin (Ariane Dayer, tiens, une autre Valaisanne), à la RSR (Philippe Revaz, tiens, un autre Valaisan), sur Léman bleu (Pascal Décaillet, tiens, un autre Valaisan). Ce sont nos Grandes Têtes Molles. Moins ils ont de choses à dire et plus ils se répandent en déclarations péremptoires. Sur l'insécurité, l'UDC, l'assurance maladie, l'Europe, les banques de sperme, l'euthanasie, l'Eurovision, le football, l'eau minérale…

Vous avez reconnu Christophe Darbellay, poireau de la grande espèce. Des années qu'il ronge son frein, celui-là, et qu'il complote, et même pas dans l'ombre. Des années qu'il poireaute, convaincu de son destin national, sabotant le siège d'un autre Valaisan, Pascal Couchepin, dont il rêve à haute voix de prendre la place. Mais pas de pitié chez les poireaux. Tous les moyens sont bons pour arriver au sommet. On peut très bien se réclamer Démocrate-chrétien et défendre l'euthanasie pour les malades incurables qui coûtent trop cher à la société. On peut aussi défendre les vertus de l'eau minérale en bouteille, bien meilleure, et surtout bien plus chère que l'eau du robinet, parce que beaucoup plus polluante. Qu'importe les valeurs PDC, quand on est ambitieux, tous les moyens sont bons pour réussir.

Vert à l'extérieur, le poireau s'acoquine volontiers avec les écologistes, lorsqu'il prépare un mauvais coup. Ou avec les socialistes quand il s'agit de renverser un Conseiller fédéral. Cela n'entache en rien sa blancheur intérieure, celle des valeurs ancestrales du parti vert et blanc, la pureté virginale de son cœur tendre et fade. Au vu de la pauvreté de la flore politique suisse, gageons que le poireau a encore de beaux jours devant lui. Quand un Valaisan monte à Berne, il revient toujours avec la Coupe ! Célébrons nos légumes nationaux ! Après tout, dans un canton voisin, associé à la pomme de terre, on en fait un excellent papet.

03/01/2011

Chute et fracas

images-3.jpeg En 2006, Jacques Perrin, gastronome et amateur de vins exquis, mais aussi enseignant, autrefois, et philosophe, fait une chute terrible à l'Aiguille du Pélerin, dans la voie One Step Beyond. Il dévisse brusquement, chute, se fracasse en contrebas. Son corps est hélitreuillé jusqu'à Chamonix, puis transporté à Genève. Le pronostic des médecins est pessimiste. Le corps en miettes, l'âme en partance, il souffre de multiples fractures au bassin, aux jambes, aux bras et au visage. Mais il est vivant, ce qui est déjà une forme de miracle. De cette chute, vertigineuse, et de ce fracas, Jacques Perrin fait le récit dans Dits du gisant*, un livre qui s'impose, dès les premières pages, par son souffle et sa force.

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09:30 Publié dans livres en fête | Lien permanent | Commentaires (428) | Tags : jacques perrin, littérature suisse, chute, alpinisme, renaissance | | |  Facebook