26/11/2010

Adam et la mondialisation

images.jpegDistingué la semaine dernière par les jurés du prix Interallié, L’Amour nègre, de l’écrivain-journaliste suisse Jean-Michel Olivier, est une pochade tournant au tragique. En passant par la case poétique. On s’y plonge d’abord avec amusement, délassement, tant ce roman semble de prime abord éloigné de l’esprit de sérieux qui rend si prétentieuse une bonne partie de la production contemporaine. Tout, dans cet univers déroutant, paraît tellement excessif, caricatural, genre BD, que l’on s’amuse sans arrière-pensée.

Un Africain qui donne son fils à des acteurs américains bourrés de bons sentiments en échange d’un écran plasma pour télévision, c’est un troc inimaginable. A-t-il seulement le courant sous sa case? Le couple glorieux, dont la vie s’étale sur les pages des journaux «people» du monde entier, va débaptiser l’enfant et l’appeler du beau prénom d’Adam. Adam…

On se doute alors que l’on va, peu à peu, cesser de rire. Que la vie richissime et oisive, qui se déroule dans une hacienda de la région de Los Angeles, monde artificiel de fêtes absurdes et luxueuses où tout le monde s’ennuie et se toise, va déboucher sur des aspects moins riants que le beau sourire d’Adam, à la peau noire et aux dents blanches. Le monde commence dans un sourire édénique et va mal tourner.

Le «père numéro 1», oublié dans sa lointaine Afrique, aura peut-être, dans son village de brousse, des nouvelles de son fils sur son écran plasma (si la télé marche…). Nul ne le saura jamais. Adam, né en Afrique, n’y retournera jamais. Le «père numéro 2», vedette de l’écran, et sa femme Dolores, tenaillée par le désir d’adopter tous les enfants de la terre, forment un couple apparemment idéal, en vérité déchiré, explosif. Et qui explosera.

Le jeune Adam sera ensuite confié à un «père numéro 3», star mondiale encore supérieure en célébrité au père deuxième du nom. Et le jeune Adam sera voué à passer quelque temps dans un de ces paradis superlatifs que constituent, si l’on en croit les magazines sur papier glacé, les «îles privées» de l’Océanie que peuvent s’offrir quelques vedettes de cinéma légèrement misanthropes.

Passons sur les détails. Tout cela ira de mal en pis. Cocotiers, plages (et filles…) de rêve, gourous fumeux, soleil éternel, il faudra tout quitter. Fuir, car la mort est venue, on ne sait même pas comment. Pour se retrouver en Asie dans un autre lieu de rêve (là où le tsunami de 2004 fit les ravages que l’on sait) dans une sorte de paradis artificiel où les filles sont jeunes (très jeunes…), les hommes blancs bedonnants et nettement plus âgés que leurs proies, les trafics de toutes sortes nombreux, les rencontres de cabarets ambiguës, etc.

Et toujours cette musique lancinante, ces airs moulinés sur la planète entière par les Anglo-Saxons de plusieurs générations. L’auteur ne néglige pas de donner la liste des titres de ces «tubes» qui n’eurent qu’un temps mais ont laissé dans l’oreille de l’humanité entière des souvenirs et des regrets.

Le jeune Adam n’a en tête que de retrouver la sœur de misère de son péché originel, une Eurasienne baptisée Ming. Il finira par se retrouver en Europe, en Suisse précisément. Du côté de la face cachée de la lisse ville de Genève. Côté trafics en tous genres, côté dealers, courses-poursuites avec les policiers, sexualité commerciale, assistanat d’un marchand de rêves qui soulage les misères des femmes de ces messieurs de la banque.

Adam, ainsi, on l’aura compris, se sera cherché partout sur la terre une identité : Afrique, Amérique, Océanie, Asie, Europe. Et il ne l’aura retrouvée nulle part à moins que le livre n’ait été amputé de cette fin heureuse que semble annoncer, dans les dernières lignes, une rencontre avec une certaine Eva…

Ce récit haletant, écrit d’une manière rapide, au style bref et efficace, coupe le souffle. Il y a une sorte de montée tragique que semblent annoncer les épisodes de sexualité sans tendresse, de plus en plus fréquents, de plus en plus précis, de plus en plus lassants, aussi. Adam se sera cherché dans les villas luxueuses d’Hollywood, sur les plages magnifiques de l’Océanie, dans les bouges de l’Asie louche, au plus près des lacs de la paisible Suisse.

Partout il aura rencontré les mêmes illusions, les mêmes marques des produits de luxe (vêtement, montres, chaussures), les mêmes variantes de l’alcool et des drogues. Nulle part il n’aura rencontré de vraie tendresse, ou du moins une tendresse durable. Adam, déraciné du jardin d’Eden qu’était son petit village d’Afrique, n’en exprime même pas de nostalgie. Il se meut dans un univers de pacotille, de couleurs excessives, de néon, de toc et de frime où, visiblement, tout le monde se cherche une identité.

Le monde fracassé dans lequel il tourne est celui de la mondialisation qui tresse autour de nous un filet d’artifices, d’étrangeté, de faux-semblants. La quête de soi y est rendue plus dure par une universalité de façade. Peut-on se passer de cette lecture? Oui, mais, dès lors qu’on y est entré, on file jusqu’au bout. Partageant avec Adam l’inquiétude du paradis perdu.

article de Bruno Frappat paru dans La Croix du 25.11.2010

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15/11/2010

Grégoire Müller l'insoumis

images-3.jpegÉtrange ouvrage que celui de Grégoire Müller (né en 1947 à Morges), peintre et sculpteur figuratif, mais aussi critique et enseignant, ayant roulé sa bosse un peu partout et travaillé avec César, Arman et Phil Glass, entre autres, avant de s'installer, avec sa femme et ses deux filles, à La Chaux-de-Fonds. Son livre s'intitule Insoumis*. Il prend la forme d'un journal intime, sous-titré « Cent jours d'une vie de peintre ». Étrange, tout d'abord, parce qu'il ressemble peu aux journaux de peintres qu'on connaît, comme le fameux Journal de Paul Klee, ou encore au Journal de Pontormo publié naguère par Jean-Claude Lebensztejn. Il cherche à mettre à jour « les ingrédients de cette alchimie qu'est la peinture ». Mais son journal, en fin de compte, nous en apprend assez peu sur les secrets de la peinture. En revanche, il nous parle des conditions matérielles, affectives, psychologiques de la création.

Toutes les journées de l'artiste semblent obéir à un même rituel, comme s'il devait suivre un ordre invisible. Il commence par prendre un bain brûlant, qui lui dégage l'esprit, libère son corps des tensions négatives, le rend disponible à l'appel du tableau à peindre. « Méditation, respiration… Atteindre cet état second proche du sommeil… État d'éveil dans lequel les images et les idées semblent faiure surface tout naturellement dans l'esprit… ». Ensuite travail dans l'atelier. Corps à corps acharné avec la toile, les formes et les couleurs. À midi, rendez-vous avec sa famille, pour un repas dont Grégoire Müller nous donne chaque jour le menu détaillé. L'après-midi est plus libre. Retour à l'atelier ou promenade ou verrée avec ses amis. Les soirées, également, semblent obéir à un rituel assez strict. Repas de famille. Discussions animées avec ses filles et sa femme, Pascal. Etc.

Alors, me direz-vous, quel intérêt à publier un Journal qui semble répéter, jour après jour, le même ordre immuable ?

DownloadedFile.jpegC'est qu'au fil du journal, malgré tous les rituels rassurants, la trame des jours se déchire. « La soufrance est partout dans le monde » écrit Müller. Elle est aussi au cœur de sa vie et de sa famille. Il nous parle de la longue dépression de sa fille aînée, Saskia. Des soucis professionnels de sa cadette, Misha. Et peu à peu, au fil des jours, traverse des épisodes mélancoliques ou maniaco-dépressifs. Cette souffrance déchire l'artiste et nourrit son travail en même temps. On comprend mieux, alors, l'importance de ces repas partagés « dans la bonne humeur », de cet intermèdes heureux qui sont comme des bouffées d'air dans une vie surplombée de nuages.

« Je n'ai ni méthode, ni style ; j'ai un désir, une conscience et un instinct qui échappe à la raison. » Au fil des jours, dans sa confrontation avec la peinture, Grégoire Müller nous livre des réflexions passionnantes sur l'art et la création, qui éclairent son travail et forment une manière d'esthétique tout à fait personnelle. C'est l'un des aspects les plus intéressants du livre. « Je sais ce que j'attends de ma peinture. Je veux ouvrir de grands espaces dans lesquels on puisse pénétrer, je veux mettre en scène la figure humaine (qui me semble définitivement être au centre de toute l'histoire de la grande peinture), je veux peindre avec des gestes larges qui impliquent tout mon corps, sans fignolage et sans tarabiscotage, quelque chose de direct, de clairement lisible, sans maniérisme et sans stylisatoion évidentes, quitte à accepter une certaine maladresse… »

Un mot encore sur titre, Insoumis, singulier pluriel. Il se rapporte, d'abord, à l'artiste lui-même, insoumis par nature, pourrait-on dire. Qui ne peut que remettre en question l'ordre établi du monde et de son propre travail. Il se rapporte aussi à ses filles, insoumises, chacune à sa manière, dans ses combats quotidiens. Il peut se rapporter enfin à sa femme, Pascal, Américaine déracinée, qui ne peut se soumettre à la vie trop tranquille de la Suisse. Il pointe en chacun d'entre nous ce noyau de révolte qui vibre et nous fait avancer.

* Grégoire Müller, Insoumis, Cent jours d'une vie de peintre, L'Aire, 2010.

P.S. C'est un petit défaut, mais cela gêne la lecture : j'ai dénombré près d'une centaine de coquilles (orthographiques, typographiques, grammaticales) dans le texte ! Dommage pour un livre de qualité…

 


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12/11/2010

Pas pomme, cet Adam !

images.jpegDernières nouvelles du front : un article très sympa, signé de l'écrivain François Cérésa, dans Le Service littéraire du mois de novembre.

« Ce n'est pas bien, M. Olivier. Il ne faut pas dire nègre. Il n'y a plus de têtes de nègre, plus d'art nègre, plus de négro-spirituals. Même si on s'en tamponne le boubou, L'Amour nègre est un excellent livre. Le Suisse Olivier, qui n'a rien d'un Sugus, raconte l'histoire d'Adam, né en Afrique, en quête d'une Ève bien roulée. Adopté par un couple d'Hollywood, puis par l'acteur Malone (qui pourrait être le frangin de Dorothy), Adam se débride le caleçon. Entre un gin et une capsule de café, le candide se dessale. Pas pomme, cet Adam a la fièvre du bambou. On rigole, et ça, croyez-moi, par les temps qui stagnent, c'est rare. Olivier est une huile. Il écrit serré, tam-tam, cursif. En gros, il se fout de l'univers de la mode, Ralph Lauren, Prada et Co, qui nous emboucane les occipitaux. Miam-miam, comme dit Adam. L'Amour nègre, c'est l'éden. »

 

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Interview mystère

images-4.jpegJ'ai donné, la semaine dernière à Alger, une longue interview à Dalila, charmante journaliste de La Nation arabe. Dalila m'envoie aujourd'hui l'article qu'elle a tiré de notre rencontre… en arabe. Quelqu'un pourrait-il me dire ce que je raconte dans l'interview ?

الكاتب والناقد السويسري  "جون ميشال أوليفي" للأمة العربية:
" السياسيون المتطرفون  وغياب المسلمين المعتدلين عن واجهة الحوار وراء تنامي الإسلاموفوبيا في سويسرا "


" جون ميشال أوليفي" من مواليد 1952 بسويسرا، صحفي،كاتب،ناقد وأستاذ، سلم قريحته ومد عينيه إلى الرواية  ليلج  في قضايا الإنسان وهمومه في زمن العولمة والإنسلاخ الثقافي، ولعل اشتغاله بالكتابة الأدبية والفنية المعاصرة، وكذا تدريسه للغتين الفرنسية والإنجليزية، جعلا منه يصنف عند السويسريين من بين أحسن الكتاب في عهده، ومن الذين يمتلكون لغة أنيقة رشيقة التعابير تجعل من  قراءة كتبه متعة فنية يستشعرها القارئ، بحيث تثري قاموسه اللغوي بمصطلحات جديدة  هي مزيج من اللغات الشائعة الإستعمال في موطنه الأصلي، ويبدو أن روايته الأخيرة "الحب الزنجي" التي بيعت بالإهداء في الصالون الدولي للكتاب بالجزائر، هي  نافذة تسلط الضوء على موضوع الهجرة والثقافة المسلوبة في عالم أصبح قرية صغيرة، تحول فيها الإنسان المعاصر إلى كائن تقني تواصلي، حاجته إلى الثقافة البصرية دائمة في إنتاج المعاني وتأسيس القيم الجمالية ورسم رؤاه  المستقبلية بفضل مختلف الوسائط التقنية، و التي تعمل على إعادة تشكيل  العالم وصياغته بما يخدم مصلحة القوي.
"الأمة العربية" إلتقت بالكاتب الصحفي "جون ميشال أوليفي" على هامش تواجده بالجزائر، وعادت بهذا الحوار الذي يحدثنا فيه عن روايته الأخيرة التي عرفت أعلى نسبة مبيعات في أوروبا منذ صدروها شهر جويلية الفارط، إلى جانب موقع الأدب السويسري الذي لايخلو من كتب دينية إسلامية، و كذا الأسباب الكامنة وراء  تنامي الهاجس الإسلامي.

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09/11/2010

Houellebecq, malgré tout

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Pas de surprise, hier, à l'annonce des lauréats du Prix Goncourt et du Prix Renaudot. Après avoir raté deux fois Houellebecq, le jury Goncourt se rachète une bonne conscience en récompensant La Carte et le Territoire (voir ci-dessous), qui n'est de loin pas le meilleur Houellebecq, mais peut-être pas le plus mauvais non plus. Quant au Renaudot, il est attribué, comme souvent, au loser du Goncourt. Cette année, l'écrivaine « trash » Virginie Despentes, pour Apocalypse bébé (Grasset).

J'ai toujours aimé Michel Houellebecq, auteur improbable d'une œuvre qui sans doute le dépasse, tant elle surmédiatisée, comme son auteur. Dans Extension du domaine de la lutte (1994), Houellebecq explore les méandres et la détresse du monde de l'entreprise. Les rages, les jalousies, l'obsession du succès retournée en échec. Sa plume s'affine dans Les Particules élémentaires (1998), à mon avis son meilleur livre, qui retrace la vie de deux frères jumeaux aux destins inextricablement liés. Satire des années post soixante-huit, de l'idéal communautaire et de la fameuse « libération sexuelle ». Le sexe, précisément, est au centre de Plateforme, roman qui dénonce à la fois la misère affective du monde occidental et sa recherche désespérée du plaisir à tout prix, en particulier dans ce qu'on appelle le tourisme sexuel. En 2001, La Possibilité d'une île renouait avec la veine des Particules, en proposant un roman de science-fiction tout entier construit autour du thème du clonage.

Près de dix ans plus tard, le petit lutin triste (de son vrai nom Michel Thomas, né à la Réunion en 1956) nous propose un objet bizarre, à la fois séduisant et un peu mal fichu. Séduisant, tout d'abord, parce qu'il commence comme une biographie d'artiste, celle d'un créateur contemporain Jed Martin, dont on suit pas à pas le cheminement vers le succès (qu'il s'acharne à fuir, mais qui le poursuit). Bien vite, on comprend que Jed Martin est un clone de Houellebecq. Même attitude désinvolte vis-à-vis de la société, des femmes, des amis. Même fond d'indicible tristesse qui paralyse notre héros dans certaines circonstances. Même besoin de « rendre compte du réel » dans ses œuvres, la plupart mal comprises.

Mais le roman vire une première fois de bord dans la deuxième partie, lorsque Jed Martin rencontre le « vrai » Michel Houellebecq. Une sympathie mutuelle unit les deux hommes qui décident de travailler ensemble. Jed fait le portrait de MH et celui-ci accepte d'écrire un texte pour le catalogue d'exposition de Jed. Jeu de miroir troublant. Où les mots et les images se croisent et se reflètent. Au portrait de l'artiste en jeune louip succède le portrait de l'écrivain tel qu'on le connaît, ou que les médias le présentent. Solitaire, quasi aphasique (il ne parle qu'à son chien, et encore, pas tous les jours!), vivant dans une grande maison vide. Buvant comme un pochtron du vin de médiocre qualité. Un homme pathétique, en somme. Sans famille, sans ami, sans projet. Sans désir. L'auteur (Houellebecq) s'amuse (et nous amuse) beaucoup dans ce portrait pouilleux et désabusé d'un auteur à succès. Cela nous vaut quelques pages hilarantes sur la triste condition de star littéraire !

images-1.jpegBien sûr, cela ne dure pas. Et la troisième partie du roman amorce un nouveau virage. On retrouve Houellebecq assassiné, le corps découpé en lambeaux, sans raison apparente. Commence alors une longue, trop longue enquête policière. L'auteur (qui n'est pas mort, lui) ne nous épargne aucun détail. Ni sur le crime lui-même, ni sur la vie tranquille (et déprimante) des inspecteurs chargés de résoudre l'affaire. On se retrouve plongés dans Les Experts dans le Loiret. Le roman, brusquement, s'enlise et le lecteur remâche son ennui (sans doute voulu par l'auteur, maître en manipulation).

Heureusement l'épilogue, même s'il ne nous apprend pas grand-chose de plus, revient sur la figure de Jed Martin, cet artiste au parcours à la fois singulier et banal. On retrouve le double de Houellebecq à la fin de sa vie, qui aborde la question de sa postérité et de son héritage artistique. L'auteur laisse libre cours à sa veine satirique (c'est là, à mon sens, qu'il est vraiment incomparable). Il imagine une société post-industrielle qui reviendrait aux valeurs traditionnelles. Le tourisme. L'agriculture (!). Malgré ses dénégations, on sent le besoin pour l'auteur non seulement de « rendre compte du réel », mais aussi de laisser une trace, picturale, graphique ou photographique. Comme son père architecte, en secret, lui a légué ses dessins de jeunesse, qu'il découvre à la fin de sa vie.

Le roman se termine sur une sorte de pied-de-nez, très houellebecquien. Mais il a aussi des allures de testament. On n'est pas sûr que Houellebecq écrive un jour un autre livre.

* Michel Houellebecq, La carte et le territoire, Flammarion, 2010.

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07/11/2010

Faute de mythes, qu'ils mangent des marques !

par Marc Fumaroli (de l’Académie française)

 

images-1.jpegLes Mythologies* de Barthes ont dépassé leur cinquantième anniversaire, (I957-2007).Ce recueil reste un livre-culte. A cette époque, critique à Combat, Barthes pratiquait encore en amateur les« sciences humaines » (marxisme, linguistique, sémiotique). Fécond en formules risquées (« Garbo, c’est l’Idée, Hepburn, l’Evénement »), il prenait pour objet d’analyse, au même titre que Racine ou Verne, une réclame (« Omo lave plus blanc »), un fait divers( Dominici), un homme politique (Poujade), un sport (catch, cyclisme), tous phénomènes artisanaux d’une IVe République pas encore entrée dans l’âge américain de la consommation. Incurable germanopratin, Barthes n’en prétendait pas moins dévoiler par quel système sémiologique caché, « La Bourgeoisie, Société Anonyme », aliénait sa clientèle passive, la petite bourgeoisie métropolitaine ou coloniale, pour mieux lui inculquer son idéologie « réifiée ».

Outre–Atlantique, on lut plus attentivement ces analyses qu’à Paris. De cette savante et brillante french theory de gauche, les essayistes du New Yorker firent le principe de la montée en grade de leur formidable pop culture commerciale en pop Art muséifié. leurs brands et leurs people se retrouvèrent bientôt, portraiturés par Warhol, en stars et en gods d’un Olympe publicitaire, élargi de Los Angeles à New York, de Greta Garbo à Estée Lauder, et de là au monde entier. Barthes entre temps avait eu le temps de faire machine arrière, et d’écrire Fragments d’un discours amoureux.

Mythologies auraient dû s’intituler proprement Mystifications. Mais cette interversion de notions-est la clef du livre et de son succès. Un mythe n’est jamais un mensonge, à plus forte raison un bluff publicitaire, mais un récit, lié à un rite religieux. C’est ce fait à double face, cultuel et non culturel, étranger, antérieur et supérieur au vrai et au faux, qui fonde une société, innerve ses arts, y rend possible éducation et transmission. La mystification triomphe quand elle se voit qualifier pompeusement de mythe, alors que sa plasticité (le polystyrène cher au Barthes des Mythologies !) n’en saurait tenir lieu. Une fois privée (ou délivrée) de son axe et de son en -deçà mythiques, la société se mystifiant et d’idolâtrant elle-même demande à la propagande, à la publicité, à la bourse, de lui prêter tous les renversements de valeur auxquelles elle ne peut plus croire, qu’elle ne supporte plus longtemps, dont elle veut changer sans cesse, mais dont la noria décevante lui est indispensable pour lui tenir lieu de raison d’être provisoire.

images.jpegLa fable du romancier genevois Jean-Michel Olivier, L’amour nègre**, décrit avec une feinte simplicité désarmante ce tournis mystificateur où s’emballe la Société Anonyme globale que Barthes n’avait fait qu’entrevoir. Qui pourrait mieux s’en acquitter qu’un Adam, Ingénu ou Huron fort bien fait, né au fond de l’Afrique, dans le berceau de toutes les familles humaines, émergentes ou décadentes? Soustrait à sa forêt, à son volcan et à sa tribu, Moussa-Adam a été échangé par son père contre une TV plasma dernier cri, et adopté, après et avant beaucoup d’autres enfants de pays affamés, par un couple d’acteurs hollywoodiens jeunes, célébrissimes et richissimes. Dans leur vaste ranch californien, ces parents adoptifs vivent suspendus à leurs psys Toutes les marques de luxe globales remplissent leurs armoires, leur cuisine, leur garage, leurs chaînes hi-fi, leurs écrans et commandent leur lifestyle. Leurs enfants adoptifs sont aussi privés de précepteurs qu’ils l’étaient dans leur bled d’origine.

Nature droite, Adam s’adapte sans peine à la vie sauvage dans ce confort oisif en compagnie d’adolescents de son âge. Il aime un peu trop faire crépiter le feu, mais il venge en héros, à coup de hache, une jolie sœur d’adoption menacée de viol, après quoi il l’engrosse très tendrement. Ses parents s’en débarrassent en le confiant à un collègue célibataire, dont le sourire sympathique est aussi mondialement connu que la moustache de Staline ou le double menton de Mao. Ce double de Clooney vit le plus souvent dans son archipel polynésien, en compagnie d’un gourou New Age. Adam est ravi par ce nouveau lifestyle écolo, mosaïque de poncifs hauts de gamme, très hospitaliers à première vue. Sans qu’il y soit pour rien, tout finit bientôt en château de cartes et en flammes.

Une fuite de bande dessinée, dans un puissant hors bord, le fait aboutir dans un paradis de grand luxe asiatique. Devenu imbattable en matière de marques globales (ce sont les grandes éducatrices de notre temps!), Adam se fait vite rhabiller, et surtout déshabiller, par une Suissesse, banquière virtuose du tourisme sexuel. Avant de le laisser tomber, elle le ramène, fière et grosse, à Genève. Là, ce Lazarillo de Tormès contemporain rencontre enfin, faute de père, le patron qui lui convient. Associé à ce sorcier avisé, il fait auprès des dames, déçues par leur psy, le seul métier qui n’a pas besoin d’être appris. Faute de mythe et de rite, ce service naturel et non mystifié semble fort en demande, dans fabuleux luxe culturel et virtuel où la Bourgeoisie globale entend échapper à la condition humaine et commune.

Adam est l’anti-Basquiat. Fils renié des mythes et des rites, il reste nature et joyeux dans le monde atrophié de la pub et des marques.

Plus déluré que Jean Michel Olivier, tu meurs.

© Le Point du 4.11.2010

* Roland Barthes, Mythologies, Le Seuil, collection Points.

** Jean-Michel Olivier, L'Amour nègre, de Fallois/l'Âge d'Homme, 2010.

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04/11/2010

Quelle nouvelle !

Allez, pour mes amis blogueurs, lecteurs et amateurs de littérature, et tous les autres, cette bonne nouvelle que je découvre, à mon retour d'Alger, dans mon journal préféré…
images.jpegLe jury de l’Interallié a annoncé jeudi sa dernière sélection en vue de ce prix qui sera décerné le 16 novembre. Parmi les quatre auteurs retenus figure l'auteur genevois Jean-Michel Olivier pour L'amour nègre.
L'attribution du Prix Interallié clôturera la saison des grandes distinctions littéraires d’automne.
Liste par ordre alphabétique des quatre auteurs retenus :
- Mohammed Aïssaoui pour L’affaire de l’esclave Furcy (Gallimard)
- Claude Arnaud pour Qu’as-tu fait de tes frères ? (Grasset)
- Simonetta Greggio pour Dolce Vita (Stock)
- Jean-Michel Olivier pour L’amour nègre (éditions de Fallois)

 

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