13/03/2011

Le swing d'Alain Bagnoud

images-2.jpegC'est au sud de la Crète, dans le petit village de Paleochora, pendant les vacances scolaires, que j'ai lu le dernier roman d'Alain Bagnoud, Le Blues des vocations éphémères*. Peu de montagnes, autour de moi, pas d'université non plus. Beaucoup de vignes, par contre. Et le murmure de la mer, toujours recommencée…

Je recommande la lecture de Bagnoud au bord de la mer, surtout en automne, saison des feuilles mortes et des blues lancinants. C'est avec plaisir qu'on retrouve le narrateur, double à peine masqué de l'auteur, dans ses vagabondages et ses errances entre la grande ville et son petit village valaisan. Avec plaisir aussi qu'on retrouve ses grands amis Dogane et Léonard, ainsi que ses conquêtes féminines. Bien qu'il puisse être lu indépendamment des deux premiers volumes (La Leçon de choses en un jour et Le Jour du dragon**), Le Blues des vocations éphémères s'inscrit dans une quête littéraire ambitieuse, qui frappe par sa justesse et son intégrité. En racontant ses premiers mois d'étudiant à l'Université, de Genève sa fascination pour la grande ville, les esprits cultivés, le nouveau milieu bohème qu'il fréquente, Bagnoud ne triche pas. Il essaie de coller au plus près de son expérience passée en revisitant cette jeunesse hantée de fantômes inquiétants et familiers. En passant, il nous brosse une galerie assez épatante de portraits de professeurs engoncés dans leur savoir ou, au contraire, faisant copain-copain avec leurs étudiants. C'est peu dire que le narrateur cherche sa voie dans les allées des Bastions. Il veut devenir écrivain. Ou peintre. Ou musicien. Attiré par ces trois formes d'art, il constate, hélas, qu'il n'est pas élu. « Ma vie informe de garçon normal, en rien prodige, n'est pas entraînée vers une destinée inévitable par une flèche droite (…) Elle va mollement, ballottant dans un sens ou dans l'autre, semblant pouvoir être détournée par n'importe quel événement. » Les textes qu'il écrit ne ressemblent pas à ceux qui sont encensés à l'Université. La musique qu'il aime (le folk, le blues) n'est pas celle qu'il joue dans les bals populaires avec son groupe. Et Dogane, en matière de peinture, semble beaucoup plus doué que lui…

images-1.jpegDogane, parlons-en. Ce beau garçon aux boucles noires lui avoue un jour qu'il « sort du lit d'un homme. » Le narrateur est moins choqué par cette nouvelle (qui l'ébranle tout de même) que par sson propre aveuglement. Comment n'a-t-il pas compris plus tôt la nature secrète de son ami, pourtant intime ? Cette révélation, qui touche au cœur de l'amitié, va en entraîner d'autres, tout au long d'un roman qui se lit d'une traite. Les atermoiements du narrateur, souvent décrits avec humour, voire ironie, se poursuivent lorsqu'il revient chez lui, dans son village natal. Mais ce chez-soi lui paraît à présent étranger. Il peine à retrouver sa place dans ce monde familial et familier. Certes, il retrouve le langage direct de ses amis, mais ce langage semble parasité par ce qu'il a appris en ville. Quelle langue est donc la sienne ? L'ancienne langue « naturelle » du village ? Ou la nouvelle langue des études ? Là aussi, le narrateur chante le blues. Mais ce n'est pas un blues triste. C'est le blues des vocations fragiles. Du déracinement et de la trahison (le narrateur apprend, comme Annie Ernaux, que pour devenir soi-même, en particulier par ses études, il faut nécessairement trahir les siens). Le blues de la vie qui vous entraîne dans son torrent…

On sent ce balancement, ce swing, d'un bout à l'autre du livre. Déchiré, tiraillé, écartelé entre ville et village, chanson et peinture, langue naturelle et langage lettré, comme il est déchiré entre Ilya et Bérengère, le narrateur cherche sa voie en grattant sa guitare, comme il cherche ses mots en écoutant les mots des autres. Scandé en sept couplets, le roman de Bagnoud explore avec justesse cette faille intime que beaucoup d'étudiants ont vécue. C'est vif, bien écrit, entraînant. Il faut le lire avant la fin de l'automne !

* Alain Bagnoud, Le Blues des vocations éphémères, roman, L'Aire, 2010.

** Alain Bagnoud, La Leçon de choses en un jour et Le Jour du Dragon, L'Aire.

16:25 Publié dans livres en fête | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : bagnoud, roman, blues | | |  Facebook

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