31/10/2010

Petit hommage à l'ami Georges Haldas

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Fascinante entreprise, surhumaine et sans doute infinie, que celle de Georges Haldas, commencée il y a cinquante ans sous le signe de la poésie, et qui emprunte, depuis, les chemins les plus divers, les plus inattendus (chroniques, carnets, entretiens). Avec Meurtre sous les géraniums, une extraordinaire chronique des années de guerre, Haldas touche, peut-être, au secret même de sa recherche : à l’indicible enfoui sous le silence des gestes et des comportements quotidiens.

Nous sommes en 1940, dans une petite ville de province, cernée par l’ennemi. L’« empire du meurtre », écrit Haldas, a gagné, peu à peu, toute l’Europe. Et même Genève qui, sous ses allures de cocote, se garde bien de choisir son camp. Autant, sans doute, par idéalisme, que par nécessité financière, Haldas décide d’entrer dans le journalisme. Et pas n’importe où, puisqu’il entre au Journal (de Genève), où il occupera bientôt, et à tour de rôle, tous les postes. Correcteur, d’abord, des articles des autres, puis chroniqueur de théâtre, et enfin grand reporter.


Remontant les méandres de sa mémoire, pour aller jusqu’aux sensations les plus enfouies, jusqu’aux images les plus obscures, le chroniqueur invite le lecteur dans une sorte de visite guidée du Journal, grande machine à faire et à défaire toute vérité. Lente et minutieuse, cette visite, souvent coupée de digressions familiales (rires de sa mère ; images à demi oubliées de son père, assis au bout de la table, collant avec patience les timbres-postes dans un album), se révèle bien vite extraordinaire. Par la précision du regard, d’abord, véritablement photographique, qui restitue à chaque image du passé non seulement sa vérité, mais aussi, ce qui est plus rare, son émotion. Par la malice inspirée des portraits, ensuite, où Haldas se révèle, encore une fois, au meilleur de sa forme.

Voici M. Curtis, par exemple, « grosse tête au visage adipeux comme ses mains. Dont le terrible index. Un front bas de taurillon, fermé, et comme prêt toujours à l’attaque. Des petits yeux, enfin, d’un gris délavé derrière des lunettes à fine monture, et sans expression, mais que cette absence même d’expression rendait redoutables. » Voici, plus loin, l’un des deux anges téléphonistes : « C’était une Dame filiforme qui faisait tour à tour penser à un haricot d’une espèce peu connue, flexible et fragile et, selon les jours, à un échassier timide. » Plus loin encore, voici Mlle Viviane dont la voix « au timbre d’une musicalité haute, à la fois, et douce et vive, et qui était comme la transparence même. » Plus loin encore, dans le saint des saints, apparaissent les vrais maîtres du Journal, tel, par exemple, le Petit Homme rédacteur en chef (surnommé également le Petit Napoléon), au « visage triangulaire, osseux, fortement et en même temps finement structuré, avec un nez assez proéminent, mais pas trop, des lèvres minces, sinueuses, faites de toute évidence pour le sarcasme ». Puis vient M. Philippe « affligé d’un asthme soutenu, virulent, tenace ; au point que lors de certains accès, en plein bureau, on en venait à s’inquiéter. Tant il avait de peine à reprendre son soufffle. » Voici enfin les deux Cerbères, responsables des « pages littéraires » : le premier est un « personnage maigrichon, sinon rabougri, teint jaune (…) rares cheveux, pareils à de la mousse, laissant voir un crâne grisâtre et comme anticipant sur l’état déplorable dans lequel infailliblement on se trouvera un jour, étendu à jamais dans notre cercueil. » ; et l’autre, parfait mondain et « très haut placé » est un romancier, « assez connu et familier des salons littéraires parisiens », qui ne manquait jamais une occasion de dire, « en passant, sur un ton négligent, à la fois, et exténué, et comme s’îl laissait tomber de ses lèvres une goutte d’ambroisie, pour que vous soyez bien conscient de l’honneur qu’il vous faisait, que la semaine précédente François Mauriac, avec qui il déjeunait, lui avait dit etc. »

L’indicible

Une fois présentés les membres d’équipage, Haldas nous introduits dans les rouages les plus secrets, les plus subtils, du fonctionnement du Journal. D’abord, il nous montre la haine, sinon le mépris clairement affiché par « messieurs de la Rédaction » à l’égard des typographes, tout juste bons à tremper leurs mains dans l’encre des rotatives. Ensuite, il nous montre les rapports de pouvoir, les petites rognes, les jalousies, les querelles de personnes. Et surtout, comme nul autre, Haldas décrit, sous les sourires de convenance, la peur diffuse et la lâcheté.

Car, contrairement à ce que l’on pourrait penser, ces Messieurs du Journal, loin de juger avec sévérité Hitler, ont fait preuve, durant tout le conflit, d’une curieuse mansuétude à l’égard des crimes nazis. Pourquoi ? D’abord, parce qu’aveuglés par leur anti-communisme primaire, ils redoutaient la France de Léon Blum et du Front populaire, téléguidée, selon eux, par « l’œil de Moscou », et capable, à chaque instant, de déferler sur la petite Confédération. Ensuite, — et là, véritablement, nous touchons à l’indicible du livre —, parce que ces Messieurs, chaque jour, rendaient compte, par téléphone interposé, du contenu de leurs articles au siège de la Kommandantur parisienne. Haldas explique : « étant donné que le Journal paraissait en France, et dans la partie occupée de la France, il était inévitable que la censure allemande s’exerce sur toute publication et, par conséquent, sur chaque numéro de notre Journal, afin que rien, dans les articles, de critique ou d’hostile à l’égard de la politique du Troisième Reich ou de la personne du Führer et même du Maréchal, ne puisse passer. »

Imaginer ainsi le Journal de Genève, « seul quotidien suisse d’audience internationale », littéralement aux ordres des censeurs allemands donne une idée exacte (et terrifiante) de l’indépendance d’esprit qui régnait à l’époque dans ses murs. De Gaulle, flanqué des premiers résistants, n’était alors qu’un terroriste parmi d’autres. Son influence grandissante ne laissait pas d’inquiéter l’état-major du Journal, lequel ne cachait pas ses sympathies pour le Maréchal.

Ainsi, comme le note Haldas, l’état de meurtre règne partout en maître. Même sous les géraniums, dans le pays le plus seul du monde, le crime est partout présent, enrobé de silence et noyé sous la mauvaise foi. Il faut lire ici les pages sombres et, tour à tour, lumineuses d’Haldas, lui-même en proie à un autre dilemme : se consacrer entièrement à la Petite Graine (sa vocation d’écrivain) ou collaborer encore avec ceux qui se compromettent dans d’indignes censures.

Vers la libération

A mesure que la guerre arrive à son terme, et que la victoire des alliés ne fait plus de doute, la rédaction du Journal, à son tour, change son fusil d’épaule. Les articles sur De Gaulle et la Résistance se font plus nombreux. Chacun, autour du chroniqueur, prend le train de l’Histoire en marche, de crainte de le rater.

Mais la place du journaliste stagiaire, curieusement, au lieu de s’en trouver renforcée par les événements, est chaque jour plus fragile. Personne, au Journal, ne pardonne à Haldas d’avoir d’emblée vu juste. Personne ne lui pardonne, non plus, d’avoir choisi son camp, et le bon, dès le début du cataclysme. Alors, pour l’éprouver en même temps que pour se débarrasser de lui, on l’envoie en mission dangereuse, ou couvrir des événements dont on pressent qu’il n’en tirera rien de bien « journalistique ».

En fin de compte, on lui confie une nouvelle rubrique, censée polémiquer, chaque jour, avec l’organe du parti ennemi, « La Voix ouvrière », dont le responsable est une vieille connaissance d’Haldas. Celui-ci flaire un piège, mais il n’a pas le choix. Pour lui, alors, commence une existence de reclus au sein même de la Rédaction, isolé dans une cellule, sous les toits, sans fenêtre ni téléphone. Mais l’heure de la libération — personnelle, cette fois-ci — va sonner bientôt, sous la forme d’un renvoi du Journal. Et Haldas, plus jamais, ne tâtera du journalisme. D’abord parce que cette expérience, pour longtemps, l’a dégoûté des salles de rédaction, et ensuite parce qu’elle est peu compatible avec les exigences de la Petite Graine, qui, chaque jour, demande un peu plus de lui.


* Meurtre sous les géraniums, de Georges Haldas, L’Age d’Homme, 1994.

10:00 Publié dans livres en fête | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : haldas, littérature romande, seconde guerre mondiale, suisse | | |  Facebook

Commentaires

C’est surtout le Haldas poète que j’ai aimé, bien plus que le Haldas chroniqueur. J’ai toujours eu un peu de peine avec deux obstacles que je rencontrais dans ses chroniques : la longueur, il faut lire plusieurs pages, souvent ennuyeuses, pour découvrir une page merveilleuse ; et le style, peu travaillé.

En revanche, le poète est formidable : concis, lumineux, intense. Il a des accents baudelairiens.

J’avais fait publier un choix de ses poèmes dans la collection Orphée, à la Différence (Paris) et j’avais préfacé ce recueil. Haldas m’avait dit alors que la prose c’est quand le soleil, derrière nous, éclaire les objets qu’on regarde, tandis que la poésie c’est comme lorsqu’on ne regarde le soleil en face.

La métaphore est parlante !

Mais, disait La Rochefoucauld, « le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement » ! Aujourd’hui Georges Haldas a rejoint l’état de poésie.

Écrit par : Jean Romain | 31/10/2010

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