31/05/2010

J'ai fait un rêve

J'ai fait un rêve étrange et inquiétant : j'ai rêvé qu'un matin tous les enfants de flics ou de banquiers, de traders ou de politiciens, de notables, de notaires, pour une raison inattendue, tournaient mal. Ils laissaient pousser leurs cheveux. Ils méprisaient l'argent, et ce qu'il permet de s'acheter. Ils refusaient de suivre le chemin balisé que leurs parents avaient tracé pour eux. Le matin, ils ne lisaient plus Le Matin. Ne regardaient plus la télévision. N'écoutaient plus les chansons nulles du Top 50. Ils se moquaient des Grandes Têtes Molles de leur époque. Simplement et sans violence, ils décidaient de déserter…

C'est l'une des plus belles chansons de Georges Brassens. Une mélodie sublime brodée sur un poème de Jean Richepin, intitulé Les Philistins.

Elle m'a toujours fait beaucoup rêver…

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30/05/2010

Champion du monde !

images.jpegIl n'a pas été invité au grand raout de L'Hebdo la semaine dernière. Pourtant, à tout lui seul, Frédéric Hainard compte plus que les cent Têtes Molles que l'Hebdo a essayé de draguer. Il est jeune et dynamique. C'est un décideur. Il a su se faire élire au Conseil d'Ètat neuchâtelois en camouflant ses erreurs et en dupant les électeurs. Il a les méthodes vigoureuses d'un shérif à qui on ne la fait pas. Et, depuis sa confession filmée de vendredi, il sait toucher au cœur tous les hommes amoureux de plusieurs femmes (ou le contraire). À n'en pas douter, Hainard est un fleuron du libéralisme nouveau : égoïste, rustre, aveuglé par son propre pouvoir, sentimental.

On se réjouit de lire la suite de ses aventures dans les journaux du matin. Car ce champion du monde nous réserve encore bien des surprises.

29/05/2010

Les trois visages de l'homme blanc

1013771711.2.jpgLe lendemain, je marche dans les rues éblouissantes. Depuis le commencement des temps, le monde occidental ne connaît qu’une couleur : BLANC. La seule chose qui me reste, dans cette neige aveuglante, ce sel amer, c’est l’ombre accrochée à mes pieds, cette tache en forme de feuille de bananier qui glisse en silence sur le sol.
Je suis dans l’autre monde : des mots partout, des mots écrits noir sur blanc ou clignotant de lueurs vives, des mots abandonnés par d’autres hommes, des messages et des signes, une mousson de mots qui donnent le vertige, tracés le plus souvent dans une langue unique, la langue du monde global, Coke the Real Thing, Nespresso : what else ? Why Don’t You Try Me ? Des mots qui tremblent comme des appels à la détresse, regardez-moi, écoutez ma prière, achetez s’il vous plaît ma camelote, des mots comme autant de bouteilles à la mer.
Genève, un monde en soi.
Sur les affiches, les mots sont des images et des marques. Ils servent de légendes à des scènes vivantes où reviennent partout de grandes femmes maigres aux jambes transparentes, des voitures rutilantes prises sous tous les angles, des visages d’enfants surpris dans des postures singulières, certains déroulant d’immenses rubans de papier bleu lavande, d’autres au faciès réjoui engloutissant leur poids en céréales, d’autres encore perdus parmi des nègres faméliques et vantant les mérites d’un lait vitaminé…
Tout à coup, je comprends mon vertige.
J’ai sous les yeux les trois visages de l’homme occidental :
la femme qu’il ne sera jamais ;
la voiture qui incarne la nostalgie de sa virilité ;
et l’enfant qu’il ne sait plus faire.

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24/05/2010

Cent Têtes Molles pour un pays mou

crop1.jpgMichel Zendali le dit fort bien : c'est une malédiction qui revient chaque année, comme le Beaujolais nouveau ! Je veux parler du Forum des Cent organisé par l'Hebdo, et qui regroupe, l'espace d'un week-end, tout ce que la Suisse romande compte de « décideurs », de « VIP » ou de vulgaires « people ». D'année en année, la sélection devient plus difficile, étant donné l'étroitesse de notre petit pays, et le fait que les mêmes Têles Molles ne peuvent revenir deux ans de suite. L'hebdomadaire Vigousse, sous la plume acide de Laurent Flutsch, en fait le constat atterrant (voir ici). On ne peut qu'être d'accord avec lui…

Je ne m'arrêterai que sur un point. Dans la fameuse liste des 100 Têtes Molles de notre grande région ne figure aucun intellectuel (ou, si le mot vous effraie, aucun penseur, philosophe ou artiste important)! Hé oui, personne ne pense, n'écrit, ne crée, ne réfléchit sur le monde ou la société ou l'homme ou la femme, en Suisse romande. Cela s'explique bien sûr par le peu de vision des gens de L'Hebdo, obnubilés qu'ils sont par les nouveaux « people » (c'est-à-dire annonceurs) à draguer. Cela indique aussi, à mon sens, la peur de la pensée qu'affiche de plus en plus certains médias. Peur du doute et de la contestation. Peur de la réflexion critique. Peur de ce qui n'entre pas dans les normes médiatiques. Peur de ce qu'ils ne peuvent pas comprendre.

En même temps que L'Hebdo célébre le désert de la pensée romande, le Nouvel Observateur consacre son dernier numéro au « Pouvoir intellectuel » Bien sûr, on ne sort pas de France. Mais quelle différence avec nos chères Têtes Molles romandes ! L'Obs interroge Elisabeth Badinter, Pascal Bruckner, Régis Debray, Pierre Nora et l'incontournable Michel Onfray. Et beaucoup d'autres. On se rend compte alors que la France aime la pensée et les penseurs. Cela tient à sa tradition littéraire. Mais aussi à son goût du débat, de la critique et de la controverse. En France, la pensée est vivante et toujours discutable. C'est-à-dire ouverte aux autres. À la confrontation des idées, des morales et des idéologies.

Ce qui semble de plus en plus absent en  Suisse romande. Non faute de combattants (les penseurs existent, bien sûr, ici aussi, et ils ne sont pas plus nuls qu'ailleurs). Mais faute de véritables passeurs médiatiques.

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19/05/2010

Les pères d'Adam

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Dans cette vie, j’ai l’impression qu’on change de père comme de chemise. Quand l’un s’en va, un autre le remplace. Puis un autre encore. Puis un autre et un autre encore. Jusqu’à présent j’ai eu trois pères et je suis sûr que ce n’est pas fini. Le premier m’a donné la vie et le goût de partir le plus loin possible du marigot où je suis né. Le deuxième m’a couvert de cadeaux pour se donner bonne conscience. Il m’a appris le superflu et le futile — l’extase matérielle. On s’est éclaté comme des dingues et tout s’est terminé dans le sang et les larmes. Et mon troisième père, lui, il s’échine à m’apprendre l’oubli. Il veut que je découvre comme Yôshi le moi particulier qui se cache sous l’écorce du corps et des sensations fausses.

« Tout le monde cherche son père, me répète Jack. On met parfois une vie entière à le trouver. »

Et Yôshi de surenchérir :

« Les enfants sont des débris dans l’affection des pères. »

Et Jack d’ajouter, zen :

« Un père reste un père ».

Et Yôshi, l’air sentencieux :

« Un père est toujours grand : on le voit à son ombre. »

Et Jack citant Corneille, avec l’accent anglais :

« Ma valeur est ma race et mon bras est mon père. »

Et Yôshi, citant Diderot, en ricanant :

« Dieu ? Un père comme celui-là, il vaut mieux ne pas en avoir. »

Et Jack citant Abla Farhoud :

« Un jour j’ai demandé à mon père : “Qui aimes-tu le plus de tous tes enfants ?” Il a répondu : “J’aime le petit jusqu’à ce qu’il grandisse, le malade jusqu’à ce qu’il guérisse et l’absent jusqu’à ce qu’il revienne.” Et moi ? Je ne suis pas petite, je ne suis pas malade et je suis à côté de toi. Mon père a répondu : “Le petit devient grand, le malade finit par guérir, mais toi, tu es toujours mon enfant, jusqu’à la mort, et même au-delà de la mort.” »

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10/05/2010

Staro, le dernier maître

images-1.jpegIl y avait beaucoup de monde — et du beau monde ! — mercredi dernier, au Victoria Hall, pour la remise du Prix de la Fondation pour Genève à Jean Starobinski. L'académicien français Pierre Nora nous a rappelé, en grandes lignes, la carrière de celui que tous les étudiants genevois appellent familèrement (et affectueusement) Staro. Licence de Lettres, puis doctorat de médecine, puis doctorat de Lettres. Sans oublier le diplôme de piano… Difficile, pour un seul homme, de faire plus, et mieux ! Remi Pagani a eu raison de rappeler la méfiance des autorités genevoises de l'époque (1913) face au père Starobinski, émigré polonais venu trouver refuge en Suisse, que l'on mettra cinq ans sous surveillance policière et qui, ultime affront, devra attendre 30 ans pour se voir accorder la nationalité suisse.

Mais le meilleur moment de la soirée, ce fut, bien entendu, le discours de Staro lui-même. Diction inimitable, élégance du style, propos mêlant à la fois saveur et savoir. J'ai repensé en l'écoutant (comme tous ceux qui furent ses étudiants) aux cours de littérature et d'histoire des idées qu'il a donnés à l'Université de Genève pendant près d'un demi-siècle. Il y a un style Staro : clair, érudit sans ostentation, intelligent. En un mot : musical. Dans son discours, Staro a rendu hommage à ses maîtres Marcel Reymond, Albert Béguin, Jean Rousset. En l'écoutant, je me suis aperçu qu'il était sans doute le dernier maître, et que j'avais eu bien de la chance à l'avoir rencontré et suivi.

En effet, qui peut citer, aujourd'hui, un seul nom de professeur de Français à l'Université de Genève ? Personne. Après une génération exceptionnelle de professeurs qui étaient des maîtres (Butor, Rousset, Steiner, l'extraordinaire Roger Dragonetti), le désert a lentement gagné du terrain. Pour aboutir à une manière de no man's land. C'est ainsi que Genève, qui était un phare dans les études de Français, est devenue, en quelques années, une université de province. Qui bientôt, sans doute, devra fermer ses portes au profit de l'université de Lausanne, bien plus active dans son domaine.

« Aujourd'hui, me glissait une amie à la fin de la soirée, il n'y a plus de maître. Il n'y a que des experts ! Plus personne ne circule avec autant d'aisance que Staro entre littérature et médecine, musique et histoire de la folie, linguistique et philosophie. On est plus volontiers spécialiste « Des paysans du lac Paladru entre l'an 1000 et 1010 » que généraliste éclairé. »

C'est tout le drame. Staro, le dernier maître, nous l'a confirmé brillamment l'autre soir.

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02/05/2010

Le monde va mal, mais je vais bien !

images.jpegAinsi donc le Salon international du Livre et de la Presse a fermé ses portes à Genève. Comme chaque année, les chiffres de fréquentation vont être excellents (autour de 100'000 entrées) et tout le monde, la mine réjouie, se donnera rendez-vous l'an prochain pour de nouvelles aventures culturelles…

Les éditeurs en général, et les éditeurs romands en particulier, pratiquent la méthode Coué. Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes ! Pourtant, il suffit d'une visite au Salon pour se persuader du contraire. Les allées sont plus larges et les stands moins nombreux. Plusieurs éditeurs ont renoncé à venir à Genève (Flammarion, le Seuil, l'Âge d'Homme, Xénia, etc.). Certes, les badauds sont de plus en plus nombreux, comme les ONG et les stands de kébab. Mais qui achète encore des livres ? Et, parmi cette offre pléthorique, des livres de littérature, romande en particulier ? Combien tel auteur reconnu a-t-il signé d'exemplaires de son dernier ouvrage ? Combien Gallimard, L'Aire, Grasset ou Zoé ont-ils vendu de nouveautés ? Les chiffres — et pour cause ! — ne seront jamais divulgués…

Et la presse, précisément ?

Elle va aussi mal que les éditeurs littéraires. Tous les journaux tirent la langue, se battent pour s'arracher quelques pages de pub et se regardent en chiens de faïence. Le Temps, journal réputé culturel, n'était pas au Salon. Trop cher. D'autres journaux, qui autrefois pavoisaient, ont dû se contenter de stands modestes. Car les temps sont durs. La crise n'est pas un vain mot. Les lecteurs, de plus en plus, se rabattent sur le Net ou s'informent par d'autres moyens que les média traditionnels.

Là aussi, c'est la méthode Coué. Chacun attend que l'autre dépose en premier son bilan…

Cette situation est comparable à celle de la Grèce. Laquelle vit à crédit, comme certains journaux et certains éditeurs, depuis plusieurs années. Un jour, pourtant, la réalité nous rappelle à son bon souvenir. Et le réveil, alors, est douloureux…

 

17:45 Publié dans all that jazz | Lien permanent | Commentaires (8) | Tags : salon du livre, genève, éditeurs, journaux, le temps | | |  Facebook