25/02/2010

Adam (10)

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Les jours de fête au village, les Reines s’affairent dans leur case, dressant, pendant des heures, leur coiffure en cimier. Elles écrasent entre leurs paumes une poudre rouge et tracent sur l’arrière de leur crâne trois lignes de couleur : une horizontale et deux verticales. Enfin elles se parfument comme des guerrières au soumaré, à l’encens, au mimosa.

Une jeep arrive, puis un car de touristes. Notre village, pour un soir, est devenu le centre du monde. Accroupies, les Reines présentent, dispersés sur des feuilles vertes de bananier, des galettes de manioc, des mangues fraîches, des gâteaux de riz gluant. Plus loin, les hommes ont disposé sur de larges nattes des masques peints, du bois bandé, des peaux de zèbre, des gris-gris à deux sous.

Fascinés comme des mouches à feu, les touristes se promènent entre les stands de nourriture, les femmes cramponnées à leur sac, les hommes à leur appareil numérique. Les marchandages vont bon train. Cette nuit, tout doit disparaître ! Mais pas à n’importe quel prix. Mon père surveille de loin les transactions.

Une femme s’approche de moi. Elle porte un corsage imprimé et une jupe large, un grand chapeau de paille, des baskets roses. Ses cheveux sont tirés en arrière. Elle sort de son sac un petit appareil de photo. Sans attendre, mon père lui saute dessus. Ils disparaissent tous les deux dans sa case. Au bout d’une demi-heure, mon père ressort. Il a l’air réjoui. Il s’avance vers moi.

« La dame veut prendre des photos, mon fils. Va avec elle. »

Devant mon air surpris, mon père ajoute.

« Montre-lui la rivière. »

Je prends la femme par la main et je la guide à travers le village. Le marché bat son plein. Tout le monde fait des affaires. Une odeur de résine et de poisson fumé flotte dans l’air.

« Comment t’appelles-tu ? demande la femme.

Moussa.

Et quel âge as-tu, Moussa ?

Neuf ans. »

Derrière les cases, il y a un vieux torrent à sec au lit semé de cailloux et de charognes. La femme s’arrête et me regarde.

« C’est ça, ta rivière ? »

Nous traversons les bambous aux feuilles en couteaux verts et jaunes. Tapis sous les branches des manguiers, les crapauds-buffles ronflent à tue-tête. Un peu plus loin, le volcan descend en pente douce jusqu’à la rivière. Le soleil commence à disparaître. En cette saison, la rivière est envahie de lotus et de jacinthes d’eau.

La femme pousse un cri d’admiration. Elle enlève son chapeau, s’éponge le front, mitraille les alentours avec son appareil.

Puis elle se tourne vers moi.

« Déshabille-toi ! »

Je regarde la femme, debout, au bord de la rivière, avec son appareil vissé à l’œil, puis je pense à mon père et à mes frères et sœurs et j’enlève mon t-shirt. Si j’obéis, peut-être la femme me donnera de l’argent. Peut-être même qu’elle m’emmènera dans son pays. L’air est plein d’étincelles, de libellules. Au village, les tam-tams ont repris. On entend leur musique à travers les roseaux.

« Parfait ! Maintenant, ne bouge pas ! »

Elle tourne autour de moi en parlant toute seule. Elle est très excitée. Elle se tord dans tous les sens pour me prendre en photo. J’ai des fourmis dans les jambes. Dans l’air brûlant du soir, j’essaie de rester tranquille. Elle me mitraille sous tous les angles, comme si elle voulait me dérober mon âme. La sueur brille sur son front.

« Ce qu’il fait chaud… »

Elle s’éponge à nouveau le visage, me regarde, remet son appareil dans son sac.

« Et si on se baignait ? »

Sans attendre ma réponse, la femme commence à se déshabiller. Elle enlève sa jupe, son corsage, ses baskets. Elle est maigre comme une cigogne. Elle laisse son sac dans un arbre mort. Elle me prend par la main. Je n’aime pas me baigner à cet endroit. Il y a des serpents d’eau. Elle m’entraîne au milieu de la rivière. Ses yeux sont brûlants et inquiets. Puis elle lâche ma main, se met à nager vers l’autre rive. L’eau l’emporte irrésistiblement. La femme essaie de revenir à ma hauteur. Mais comme on dit dans mon village : celle qui nage dans le sens du courant fait rire les crocodiles.

« Moussa, aide-moi ! »

Je suis au bord de l’eau. Je regarde la femme dériver vers les chutes. Elle crie mon nom encore une fois, puis disparaît derrière un gros rocher. Je ne peux rien faire pour elle. Le soir est descendu sur la rivière. On ne voit rien plus à cinq mètres. Je sors de l’eau, ramasse la jupe, le corsage et les baskets. Dans l’arbre creux, je récupère son sac, il est déjà colonisé par les fourmis rouges. Je le donne à mon père.

Dans le sac de la femme, il y a de l’argent, un portefeuille plein de cartes en plastique, un tube de rouge à lèvres, des clés, un petit agenda couvert d’une écriture très fine et illisible, des boucles d’oreilles en argent.

« Ah ! Belle prise, mon fils ! »

Il y a aussi deux livres aux pages jaunies et écornées. Mon père veut les jeter au feu. Je les attrape vivement.

« Si tu veux, ils sont à toi, dit mon père. Ici nous n’avons pas besoin de livres. »

10:21 Publié dans Work in progress | Lien permanent | Commentaires (0) | | |  Facebook

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