04/02/2010

Écrire en Suisse romande (1)

images.jpegQuelle place occupe un écrivain dans la société d’aujourd’hui ? Quel est son rôle, sa fonction, sa responsabilité sociale ? Est-il un médiateur ou un provocateur ? Est-il vraiment un créateur, vivant d’air et d’eau fraîche, au-dessus de toute contingence matérielle ?

Ces questions sont au cœur du dernier livre de Jean-François Sonnay, Hobby*, qui essaie d’y répondre d’une manière à la fois humble et exigeante en s’appuyant sur sa propre expérience. Tout a commencé, pour Sonnay, en 1972, avec une pièce de théâtre, Le Thé, puis des essais, des recueils de contes, des romans, d’abord à L’Aire, puis à L’Âge d’Homme et enfin chez Bernard Campiche. Même si elle est trop peu connue, l’œuvre de Sonnay est riche et variée, intéressante à plus d’un titre.


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Mais revenons à Hobby. Pour écrire ses livres. Sonnay a choisi d’exercer plusieurs professions « alimentaires », le plus souvent au CICR. Avec l’argent gagné dans ses missions autour du monde, Sonnay s’est offert des plages de liberté et d’écriture. Jugez plutôt : en trente ans, il aura travaillé 17 ans dans l’humanitaire et 13 ans comme écrivain à temps complet.

Comment est-il venu à l’écriture ? Par élimination. Après avoir abandonné tous les domaines où il ne se sentait « ni génial, ni capable de progrès », comme la comédie, la musique et le cinéma. Écrivain par défaut, donc, mais obstiné, exigeant, rigoureux. Ce qui ne lui a valu ni statut privilégié, ni protection sociale, puisque la profession d’écrivain n’est pas reconnue par l’administration fiscale (revenus littéraires insuffisants). Mais la littérature, pour Sonnay, fait partie de son engagement politique et social.

Dans Hobby, Sonnay revient à son tour sur l’incontournable « question romande ». Pour l’auteur, la littérature romande n’existe pas : « c’est la réalité humaine qui m’intéresse par-dessus tout et celle-ci n’a point de passeport. » Il s’en prend à la thèse de Daniel Maggetti sur « l’invention de la littérature romande** » au XIXe siècle. Disons d’emblée, sur ce point, que les arguments de Sonnay datent un peu, et nous semblent peu concluants (qui connaîtrait Bouvier ou Chessex, en France et ailleurs, par exemple, si l’on n’avait pas défendu, à une époque, la littérature romande ?). Il n’empêche. La discussion est stimulante. Où se situe donc Sonnay ? « De nationalité suisse et de langue maternelle française, j’écris en français, je publie chez des éditeurs suisses et me définis comme écrivain français ». Peu importe le passeport. Il appartient à la famille des Simenon, Cohen, Cherpillod ou Camus.

Sonnay revient ensuite sur son expérience humanitaire, qui n’est pas insignifiante, ni purement alimentaire. Les livres qu’il a écrits se sont nourris de ses missions. Et ces missions l’ont convaincu d’un sentiment de communion avec la création entière et de solidarité avec tous les hommes.

Jouant le jeu de la vérité jusqu’au bout, Sonnay n’hésite pas à dévoiler des chiffres qu’on tient d’ordinaire secrets : les ventes de ses livres. On apprend alors qu’elles oscillent entre 182 exemplaires vendus pour Le Tigre en papier*** et 1846 pour Les Contes du tapis Béchir. Ce qui, en comptant largement les droits d’auteur (qui représentent, en moyenne, entre 5 et 10% du prix de vente de l’ouvrage) lui aura rapporté précisément 380 Frs pour le Tigre et 5538 Frs pour les Contes. Pas de quoi nourrir un homme, encore moins une famille. Cela donne une idée précise de la réception de certains livres en Suisse. On peut imaginer aussi la disproportion entre la somme de travail investi (une année, voire deux ans d’écriture) et les faibles résultats pécuniaires que l’écrivain peut en tirer.

En conclusion, Sonnay réaffirme son engagement littéraire et humanitaire. Sa colère contre les injustices et les impostures n’a pas faibli. Au contraire, elle a grandi avec le temps. Sonnay cite Edmund Burke qui disait : « Tout ce qu’il faut pour que le mal triomphe, c’est que les hommes ne fassent rien. » Écrire, c’est lutter contre cette impuissance et cette inertie. Partout et toujours. Une tâche assez noble, en somme.

*Jean-François Sonnay, Hobby, camPoche, 2009

** Daniel Maggetti, L’Invention de la littérature romande, Payot.

*** Jean-François Sonnay, Le Tigre en papier, camPoche, 2008.

09:03 Publié dans livres en fête | Lien permanent | Commentaires (22) | Tags : sonnay, littérature, suisse romande | | |  Facebook

Commentaires

Je note cette référence avec beaucoup d'enthousiasme! Cela me semble un témoignage précieux. Merci pour ce tuyau!
J'ai par ailleurs un autre livre de lui dans mes affaires. Cela fera sans doute l'objet d'une prochaine lecture...
Au plaisir!

Écrit par : Daniel Fattore | 04/02/2010

Cher Monsieur,

Pour un écrivain Suisse, il est reconnu en Suisse, une fois qu'il est publié en France, et comme il est Suisse et que la plupart des maisons d'éditions en France, sont subventionées par l'Etat, ils donnent la priorité aux ressortissants français, à part si celui-ci est déjà une star de l'écriture, alors là, ils veulent bien de lui, une fois rentrer chez lui, le pauvre écrivain Suisse, il lui reste soit "internet", ou de faire son livre à compte d'auteur, ensuite il faudrait qu'il trouve un bon distributeur pour lui offrir 60% et plus de ses droits, sans compter qu'il y a beaucoup de livres perdus ou abîmés et qu'ils seront exposés pour très peu de temps en librairie, une semaine tout au plus faute d'un flagrant succès.
À part quelques exceptions près, et quelques associations d'écrivains en Suisse, je suis scandalisé de la place que la culture en Suisse, donne aujourd'hui à nos écrivains, c'est une honte! Peu parmi eux peuvent vivre de leur art, mais par contre, j'ai constaté, que les professeurs d'universités, étaient de très bons vendeurs de livres pédagoqiques, qu'ils arrivent à vendre à leurs élèves sans problèmes et ils remettent cela chaque année, voyons pourquoi pas en profiter...!


Esmé

Écrit par : Esméralda | 05/02/2010

Alain Bagnoud, Pierre Béguin, Serge Bimpage, Antonin Moeri, Jean-Michel Olivier, Pascal Rebetez . Avez-vous remarqué quelque chose? Pas de femmes ? Tous du terroir, des hommes exclusivement, ils se sont choisis parmi, se donnent la main pour participer à des ateliers d'écriture à Carouge de peur de se perdre dans ce vaste monde.
En Suisse, ce n'est pas tout d'écrire faut-il encore appartenir à la grande famille ? Un écrivain est celui qui confronte l'écriture, l'autre ailleurs, autrement. Lorsqu'on écrit immergé dans sa propre culture, le regard s'alourdit, s'endort, s'assoupit, finit par ennuyer. On devrait partir, pour réapprendre à lire entre les lignes, à observer l'univers dans lequel on évolue de plus loin, à la bonne distance, celle de l'éloignement et de la nostalgie.
L'aspect pécuniaire traité dans le billet, nous console. Aujourd'hui, on continue à tourner autour de ces tristes records. La maison d'édition chez qui j'ai publié, en partie à compte d'auteur, me pourchasse pour 400 euros. Voici, le email que je leur ai envoyé, partageons ces grands moments de la vie d'un malheureux auteur confronté au monde matériel:
"Ce matin à l'aube, j'ai revêtu mon armure et ai combattu courageusement "notre monstre du Loch Ness" à savoir la facture en souffrance (heureusement qu'il n'y a qu'elle qui souffre ) de 392,28 centimes d'euro.

Finalement, je vous ai fait un chèque encaissable dès le 28 février 2010 du montant total dû auquel j'ai rajouté 0,2 cts pour arrondir à 30 ct d'euro, ceci pour tout le retard subi par ma faute.

En espérant avoir l'occasion encore de mener de grands combats dès l'aube naissante..."

Quant à demander un coup de pouce à la Ville de Genève pour "aide à l'écriture" rien que de voir le formulaire en ligne que vous proposent les fonctionnaires, vous n'avez qu'une envie, celle de vous jeter par la fenêtre ou de vous pendre accrochée à leur formulaire et de l'utiliser comme parachute pour plonger dans le vide. Perplexe devant ce monument fermé comme une porte de grange, je me suis demandé s'il me fallait vraiment enculer ce formulaire jusqu'au bout ? J'ai fini par y renoncer.

Écrit par : écrireourenoncer | 05/02/2010

@ écrireourenoncer : je ne suis pas sûr que les écrivains, en Suisse ou ailleurs, forment une vraie famille. Ou alors une famille avec ses jalousies, ses névroses, ses injustices, ses coups tordus…
Les écrivains de Blogres ne sont ni un clan, ni une secte, ni un syndicat… En fait, c'est l'amitié et le respect qui nous rassemblent. Et la curiosité de savoir ce que l'autre va écrire (puisqu'on ne se consulte jamais avant de publier un billet…) Donc une confrérie amicale et curieuses…
Pas de femme dans Blogres ? Hélas, oui, ce n'est pas faute, pourtant, d'en chercher… Mais la porte reste ouverte…
Les rapports entre auteur et éditeur ont toujours été difficiles : il suffit de voir comment Céline traite Gaston Gallimard (et réciproquement), c'est-à-dire comme une mère maquerelle! Notre chance, en Suisse (et ailleurs), c'est qu'aujourd'hui on peut faire un livre (papier, impression, reliure) à moindres frais. Les éditeurs prennent donc moins de risques. Mais certains sont gourmands! Alors ne renoncez pas : écrivez, travaillez, le résultat vaut toujours la peine.

Écrit par : jmo | 08/02/2010

Je note que la référence avec beaucoup d'enthousiasme! Il semble un précieux témoignage. Merci pour le tuyau! J'ai aussi un autre livre sur lui dans mon entreprise. Ce sera probablement une prochaine fois ... Cheers! In this article, she look so amazing. She always prepare a performance maximally. That great!

Écrit par : Caramel hair color | 11/10/2010

En espérant avoir l'occasion encore de mener de grands combats dès l'aube naissante..."

Écrit par : victory scooter | 12/10/2010

xiao zhuang

Écrit par : Gucci shoes | 29/10/2010

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Écrit par : logo design | 02/12/2010

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Écrit par : Propriétés du kombucha | 17/05/2011

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Écrit par : Birthday Greetings | 13/07/2011

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Écrit par : foredi | 12/03/2012

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