03/11/2009

Un bon Renaudot

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La surprise, dans les deux prix littéraires attribués ce lundi, c'est qu'il n'y a pas eu de surprise ! Comme prévu, le Goncourt est allé à la favorite, Marie Ndiaye, pour Trois femmes puissantes (Gallimard) dont nous parlerons quand nous l'aurons lu ! Quant au Prix Renaudot, il récompense un écrivain doué, mais parfois paresseux, Frédéric Beigbeder, un Parisien pur sucre, pour Un roman français (Grasset), un livre fort et personnel dans lequel Beigbeder donne le meilleur de lui-même. Champagne !

Frédéric Beigbeder n'est pas un écrivain. C'est un animateur de télé, un mondain. Un people. Grâce aux magazines et aux talk-shows, on sait et on a toujours tout su de lui. Sa cocaïnomanie comme ses dérives alcoolisées. La longue liste de ses conquêtes féminines (dont Laura Smet-Halliday). etc. Ses livres n'ont jamais été que des sortes d'exercices de style ou de galops d'essai, destinés, dans le meilleur des cas, à remporter un prix littéraire (cela a marché pour Windows on the World qui a obtenu l'Interallié en 2003). Même si, de temps en temps, on reconnaissait la patte d'un véritable écrivain.

Eh bien, tout le monde  s'est trompé, moi le premier. Son dernier livre, Un roman français*, est une perle comme on n'en trouve rarement lors des rentrées littéraires. Parodiant le titre d'un très beau roman d'Emmanuel Carrère (Un roman russe**) qui mêlait inextricablement réalité et fiction, Beigbeder nous donne un livre à la fois surprenant par sa force et sa vérité, et essentiel, car il touche aux secrets que chaque écrivain porte en lui, sans jamais, peut-être, pouvoir y accéder.

Tout commence, ici, par un fait divers : l'auteur, l'égoïste romantique, le people est arrêté un beau matin, à la sortie d'une boîte, parce qu'il sniffait peu discrètement une ligne de poudre sur le capot d'une voiture (comme le héros de Lunar Park, de Brett Easton Ellis, qu'il essaie d'imiter dans ses excès). Ce fait divers devrait tomber dans les oubliettes. Hélas, le prévenu s'appelle Frédéric Beigbeder, il est célèbre et traîne une mauvaise réputation. En plus, il tombe sur un commissaire de police qui décide de faire un exemple. Au lieu de ne faire qu'un détour par le poste de police, il passe vingt-quatre heures au clou, puis est transféré au Dépôt pour une nouvelle journée complète. Rimbaud a écrit Une Saison en Enfer ; Genet, quant à lui, a produit ses plus beaux livres en prison, alors qu'il attendait d'être exécuté. Il faut croire que la prison a du bon pour les écrivains, car FB, subitement, y retrouve la mémoire. Lui qui n'avait aucun souvenir d'avant sa sixième année (« ma vie est une énigme policière où le baume du souvenir enjolive, en le déformant, chaque pièce à conviction. »). C'est-à-dire avant que ses parents se séparent.

Car tout, dans ce Roman français, tourne autour de cela : la blessure invisible — et jusqu'ici muette — du divorce des parents. Ce qui pourrait apparaître comme un traumatisme d'enfant ouvre les vannes infinies de la mémoire. Et c'est toute une part de lui-même que FB redécouvre avec son trésor d'images, de sensations enfouies, de musiques à demi oubliées. On revisite avec lui les années 70 et 80, l'époque des mange-disques et des premiers ordinateurs, les adieux de Giscard et les soirées de Maritie et Gilbert Carpentier à la télé. Il y a quelque de proustien dans cette quête du temps perdu (sans parler du temps perdu à faire la fête et à se détruire joyeusement). « On peut oublier son passé. Cela ne signifie pas qu'on va s'en remettre. »

L'autre pôle essentiel de cette mémoire perdue, c'est le grand frère, Charles, qui est brillant, suit toujours le bon chemin et va même recevoir bientôt le Légion d'Honneur. « Et si Freud s'était trompé ? Et si l'important n'était pas le père et la mère, mais le frère ? Il me semble que tous mes actes, depuis toujours, sont dictés par mon aîné. Je n'ai fait que l'imiter, puis m'opposer à lui, me situer par rapport à mon grand frère, me construire en le regardant. » FB scrute au sclapel les relations avec ce frère aîné et ennemi, qui fait toujours tout juste, ne lui laissant, dans la famille, que le rôle du vilain canard. Il analyse les rivalités, les jalousies, les hargnes muettes. Mais aussi les admirations. C'est pourquoi, sans doute, son roman est aussi une manière de se réconcillier avec son frère.

Inutile d'aller plus loin : il faut lire ce Roman français parce qu'il révèle un écrivain qui se dissimulait jusqu'ici derrière ses masques mondains de noceur, dragueur et beau-parleur. Un écrivain qui, ici, peut-être pour la première fois de sa vie, ne triche pas.

* Frédéric Beigbeder, Un roman français, Grasset, 2009.

** Emmanuel Carrère, Un roman russe, POL, 2007.

 

09:01 Publié dans livres en fête | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : frédéric beigbeder, roman, cocaïne, people | | |  Facebook

Commentaires

Mais qui s'illusionne, peut-être, JMO, car personnellement, je ne suis pas convaincu par cette source ultime de la personnalité placée dans l'enfance. On dirait que Beigbeder essaye de se faire pardonner en faisant remonter ses problèmes au divorce de ses parents. Saint Augustin, lui, les faisait remonter à la conception même: cela allait plus loin! Et c'est logique, finalement, car le vrai problème, c'est de vivre, et pas d'être approuvé par la police ou la voix publique. Pas vivre au sens survivre, mais vivre au sens de savoir dans quelle direction emmener sa vie. Or, on ne le découvre peut-être jamais complètement: c'est le secret inaccessible.

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