14.07.2009
Le bilan du roi Couchepin
Dans la grisaille politique suisse, le départ de Pascal Couchepin, soigneusement mis en scène par ses conseillers en communication, a fait figure de coup de tonnerre, alors qu'il n'est, au mieux, qu'un non événement. En effet, depuis le temps que tout le monde, à Berne et ailleurs, réclamait la démission du conseiller fédéral valaisan, son départ faisait partie de la logique des choses. Même si, refusant de céder aux pressions, le Roi Couchepin a voulu décider lui-même du moment de partir…
Étrange parcours que celui de cette « bête politique », comme l'appelle la presse spécialisée ! « Une bête » qui a conjugué à la fois la nostalgie impériale (un homme politique, en Suisse, aujourd'hui, a encore du pouvoir) et la nécessité de négocier et de communiquer au mieux pour faire passer ses idées. Le problème de Pascal Imperator, on l'a très vite compris, c'est les autres. Ceux qu'il aime affronter (c'est un homme de combat) et qui, sur presque tous les dossiers, ont eu le dernier mot! Ce n'est pas le moindre paradoxe de la démocratie de voir un homme à idées et à convictions échouer sur (presque) tous les dossiers qui lui ont été confiés.
On connaît ses déboires sur la question de l'AVS, ses déclarations intempestives, les haines qu'elles lui ont valu. Sur ce dossier sensible, de révision en révision, toujours en retard d'un train, Pascal Couchepin a plombé pendant un lustre toute avancée décisive.
Idem sur la question de l'assurance-maladie : naviguant à vue, sans vision à long terme, ayant de la peine à cacher son mépris pour les médecins (ni ses sympathies pour certaines caisses-maladie valaisannes!), il aura non seulement échoué à stabiliser des primes qui prennent l'ascenseur chaque année, mais il se sera mis à dos tous les acteurs du dossier. Et celui (ou celle) qui reprendra le flambeau aura fort à faire pour débloquer les choses !
Autre paradoxe de cet homme de caractère et d'esprit : en tant que responsable de la culture, il aura beaucoup fait pour le cinéma suisse, en soutenant les efforts d'un Nicolas Bideau, par exemple, promu grand manitou du 7ème art. Il fallait le faire et on le félicite. Il aura défendu, également, la liberté d'expression lorsque l'artiste Thomas Hirschhorn aura été attaqué pour les œuvres qu'il exposait au Centre Culturel suisse de Paris. Là encore, bravo! En revanche, grand lecteur devant l'Eternel, citant facilement les poètes et les philosophes, il n'aura rien fait pour le livre, dont la place est chaque jour plus menacée. On connaît la situation difficile (pour ne pas dire plus) des maisons d'édition suisses, les problèmes de diffusion, la disparition dramatique des petites librairies, la question du prix du livre, etc.
Sur ce point, comme sur les autres, le chantier est ouvert, et dans une grande pagaille.
Pourtant, sous ses airs bourrus, Pascal Couchepin aura toujours été un homme sensible, intelligent, subtil, volontaire. Alors que lui a-t-il manqué pour devenir un grand homme politique ? L'humilité, peut-être. Ou, plus simplement, le doute, la remise en question, la vision à long terme. En tous points, le poète Couchepin (inégalable pour son phrasé et sa syntaxe rocailleuse) n'aura jamais été prophète.
10:30 Publié dans all that jazz | Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : pascal couchepin, politique, suisse
13.07.2009
Éloge du poireau
Il suffit qu'un Conseiller fédéral envisage ou annonce son départ pour qu'une grande agitation s'installe à Berne (et ailleurs). Les fauves sortent du bois, toujours les mêmes. Et les grandes manœuvres recommencent. On organise des conciliabules secrets. On noue des alliances d'un jour ou d'un soir. On fait de fausses promesses. On sort sa calculette pour évaluer les chances de chacun. La Suisse est un petit pays. On ne sort pas de là. Et ses hommes politiques sont à l'image du pays…
Parmi les prétendants, certains ont les dents longues, et aiguisées, à force de rayer les parquets fédéraux. On les voit partout. Ils font partie des people. Ils ont des amis au Matin (Ariane Dayer, tiens, une autre Valaisanne), à la RSR (Philippe Revaz, tiens, un autre Valaisan), sur Léman bleu (Pascal Décaillet, tiens, un autre Valaisan). Ce sont nos Grandes Têtes Molles. Moins ils ont de choses à dire et plus ils se répandent en déclarations péremptoires. Sur l'insécurité, l'UDC, l'assurance maladie, l'Europe, les banques de sperme, l'euthanasie, l'Eurovision, le football, l'eau minérale…
Vous avez reconnu Christophe Darbellay, poireau de la grande espèce. Des années qu'il ronge son frein, celui-là, et qu'il complote, et même pas dans l'ombre. Des années qu'il poireaute, convaincu de son destin national, sabotant le siège d'un autre Valaisan, Pascal Couchepin, dont il rêve à haute voix de prendre la place. Mais pas de pitié chez les poireaux. Tous les moyens sont bons pour arriver au sommet. On peut très bien se réclamer Démocrate-chrétien et défendre l'euthanasie pour les malades incurables qui coûtent trop cher à la société. On peut aussi défendre les vertus de l'eau minérale en bouteille, bien meilleure, et surtout bien plus chère que l'eau du robinet, parce que beaucoup plus polluante. Qu'importe les valeurs PDC, quand on est ambitieux, tous les moyens sont bons pour réussir.
Vert à l'extérieur, le poireau s'acoquine volontiers avec les écologistes, lorsqu'il prépare un mauvais coup. Ou avec les socialistes quand il s'agit de renverser un Conseiller fédéral. Cela n'entache en rien sa blancheur intérieure, celle des valeurs ancestrales du parti vert et blanc, la pureté virginale de son cœur tendre et fade. Au vu de la pauvreté de la flore politique suisse, gageons que le poireau a encore de beaux jours devant lui. Quand un Valaisan monte à Berne, il revient toujours avec la Coupe ! Célébrons nos légumes nationaux ! Après tout, dans un canton voisin, associé à la pomme de terre, on en fait un excellent papet.
09:40 Publié dans Grandes Têtes Molles | Lien permanent | Commentaires (8) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : christophe darbellay, politique, démocrate-chrétien, ambition
11.07.2009
Moutinot publie ses Mémoires, un brûlot politique
À trois semaines du Salon du Livre, tout Genève ne parle que de ça : le brûlot politique que Laurent Moutinot publie aujourd'hui sous le titre sibyllin de Nom d'une pipe*. À mi-chemin de la confession (Rousseau n'est jamais loin) et du règlement de comptes, ce pamphlet risque bien de supplanter Zones humides et Un Juif pour l'exemple au sommet des meilleures ventes de Suisse romande…
Il faut dire que Laurent Moutinot, dont la discrétion a toujours été la marque de fabrique (surtout dans son travail) n'y va pas de main morte. Il balance tout, et tout le monde. Et cela fait mal ! Comme si notre célèbre Conseiller d'État voulait vider son cœur une dernière fois avant de donner son sac. Passons sur les souvenirs d'enfance malheureuse à Champel, le traumatisme de l'argent facile, le mépris du travail insufflé par ses parents (« Quoi de plus vulgaire que de gagner sa vie ? »), mépris largement mis en pratique par le fiston. Passons aussi sur les déboires du jeune footballeur qui rêvait de jouer au Servette, et à qui l'entraîneur, un jour, a dit : « Toi, tu n'es bon qu'à couper les citrons à la mi-temps ! » Terrible traumatisme… Passons enfin sur les premières déceptions politiques, quand le jeune candidat au Grand Conseil se vit supplanter par de meilleurs ou de plus forts en gueule que lui — et même par des femmes. Suprême humiliation…
Le cœur de ce petit pamphlet paru chez Zoé (« J'aime les livres de Zoé, parce qu'ils sont toujours minces ») est une véritable confession publique. Moutinot y révèle son addiction pour le tabac hollandais (« Tout Moutinot tient dans une pipe » dit de lui son collègue Longchamp). Plusieurs cures de désintoxication, dont l'une en compagnie de la chanteuse Amy Winehouse et du comédien David Duchovny, n'ont rien pu y changer. Plus intéressant : Moutinot y confesse ses amours malheureuses pour plusieurs femmes, dont la mystérieuse Martine Blum-Giraffe (sans doute un pseudonyme) qui, hélas pour lui, n'a jamais répondu à ses lettres passionnées, ni à ses attentes. Autre péché avoué : Moutinot nous confie qu'il a toujours été jaloux de son camarade de parti Manuel Tornare, toujours mieux habillé que lui et jouissant d'un véritable triomphe auprès de la gent féminine. Autre déception que l'auteur en mal de confidence nous révèle : enfant déjà, il ne rêvait que d'une chose : prendre sa retraite.
Rassurons-le et rassurons-nous : ce sera bientôt chose faite.
Il n'est pas rare qu'un homme politique crache dans la soupe. En revanche, il est rare qu'un magistrat se mette ainsi à nu. Qu'il vide son cœur et son sac en public (le livre a été tiré à 100'000 exemplaires, c'est mieux que le dernier Angot). Qu'il balance tout sur ses collègues, son parti, cette bonne ville de Genève qui l'a vu naître et qu'il exècre (il a prévu d'aller passer sa retraite à Phuket, et de n'en jamais revenir). Qu'attend-il de cette confession impudique? Un improbable pardon ? Une absolution tardive?
Interrogé sur la question, Laurent Moutinot se terre, comme d'habitude, dans le silence. En revanche, Mgr Genoud a peut-être le fin mot de l'histoire : « La pression qu doivent supporter chaque jour les politiques est énorme. Écrire, alors, est une soupape de sécurité, un exutoire. Et , croyez-moi, il n'y a pas de péché qui ne puisse être pardonné. Monsieur Moutinot le sait bien. En cette année où l'on commémore en grandes pompes Calvin, il a voulu faire son coming out. Je trouve sa décision courageuse. Et d'avance je lui accorde mon pardon. Et toute ma miséricorde. Il en a bien besoin. »
* Laurent Moutinot, Nom d'une pipe, 21 p., éditions Zoé, 2009.
10:30 Publié dans all that jazz | Lien permanent | Commentaires (11) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : moutinot, genève, mémoires
10.07.2009
Littérature subventionnée
Un critique éminent de la Tribune de Genève, toujours haut en couleur, reproche souvent à la littérature romande d’être « polysubventionnée ». Autrement dit, de n’exister que grâce à la générosité des divers départements culturels cantonaux ou d’autres mécènes désintéressés tels la Migros, la Loterie romande ou encore Pro Helvetia. Le fait est avéré : la plupart des livres publiés en Suisse romande ne verraient pas le jour sans une aide financière extérieure. Mais pourrait-il en être autrement dans une portion de pays qui ne compte qu’un million et demi d’habitants, ou de lecteurs potentiels, alors qu’il en faudrait dix fois plus pour qu’un livre ait des chances d’être « rentabilisé » ?
Au palmarès des auteurs subventionnés, le pompon revient sans conteste à Daniel de Roulet, champion toute catégorie. Son dernier livre, Un glacier dans le cœur*, bénéficie de multiples subsides. Rien de remarquable, ni de honteux à cela, bien sûr. Ce qui étonne, pourtant, c’est le propos du livre : à travers une galerie de portraits de Suisses marginaux et contestataires (Giacometti, Frisch, Tinguely, etc.) ou franchement « collabos » (saisissant texte sur Le Corbusier), de Roulet se demande si la Suisse existe encore (une vieille rengaine) et si, surtout, elle continuera à exister. Autrement dit : prise, comme toutes les autres nations, dans le maelström de la mondialisation, maltraitée, neutralisée, la Suisse n’existe plus. Ses derniers mythes sont en passe d’être déboulonnés. Et c’est tant mieux. Ce qui permet à de Roulet de se demander, non sans pertinence, ce qui viendra après la Suisse…
On retrouve dans ce livre tous les défauts et toutes les qualités des précédents ouvrages de Daniel de Roulet, devenu aujourd'hui écrivain officiel de l'establishment. Les qualités d’abord : un regard acéré sur la Suisse, souvent original, intelligent, attaché à ressortir de l’ombre des figures oubliées pour leur rendre justice. J'ai cité l'étonnante promenade à Vichy, sur les traces du grand Corbu. Mais il y a aussi la belle évocation des amours de Robert Walser, l'écrivain le plus suisse — c'est-à-dire le plus seul — du monde. L'hommage au délicat Jean Rousset, admirateur passionné et passionnant de l'âge baroque. On y retrouve aussi quelques défauts : la plupart des textes réunis dans le livre sont des ébauches, rapides et lacunaires, de sujets qui gagneraient à être approfondis ; la naïveté de l’analyse, qui repose sur des partis-pris trop peu interrogés ; et cette haine de la Suisse que l’auteur a parfois tant de peine à cacher.
Bref, malgré son caractère inégal (mettre dans le même panier le grand Muschg et Yves Laplace ou Noëlle Revaz relève de la faute de goût), le livre est stimulant, caustique, parfois même drôle. Il faut donc se féliciter qu’il ait pu voir le jour en Suisse. Grâce au « polysubventionnement ». Ce qui, en France ou en Italie, n’aurait sans doute jamais été possible.
* Daniel de Roulet, Un Glacier dans le cœur, Métropolis, 2009.
08:45 Publié dans all that jazz | Lien permanent | Commentaires (8) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, daniel de roulet, subvention
09.07.2009
Kouchner au Kärcher
La principale allégation du livre de Péan, comme à son habitude extrêmement bien documenté, concerne de lucratives activités de consultant dans le secteur de la santé en Afrique, que l’actuel ministre des Affaires étrangères aurait exercées entre 2002 et 2007. Selon Péan, Kouchner a mené ces activités pour deux sociétés privées, Africa Steps et Iméda, gérées par deux proches, alors qu’il présidait en même temps un groupement d’intérêt public consacré à la coopération internationale hospitalière. Autrement dit, conflit d'intérêt et soupçons de corruption.09:30 Publié dans Grandes Têtes Molles | Lien permanent | Commentaires (16) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : kouchner, france, corruption
08.07.2009
Le comique Brunier
On a toujours les comiques qu'on mérite. La France, ce grand pays, comme disait Louis de Funès, est le berceau d'Élie Semoun. Mais aussi de Dieudonné, qui pousse si loin la provocation qu'elle n'est plus drôle du tout. Ou alors ne fait-elle rire que les individus douteux…10:54 Publié dans Grandes Têtes Molles | Lien permanent | Commentaires (13) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
07.07.2009
Qui punira Israël?
Alors que l'ex-humoriste Dieudonné refait des siennes, en attribuant à l'infâme Robert Faurisson, médiocre universitaire et fielleux négationniste, un Prix de l'insolence, devant un parterre bien garni de people de gauche comme de droite, l'État d'Israël en profite pour pillonner, une fois encore, la trop célèbre bande de Gaza. En toute impunité, comme toujours. Avec les bienveillance des États-Unis, le grand frère protecteur qui a tant besoin de l'argent du lobby juif, et dans l'indifférence quasi générale du monde entier. Il faut dire que le moment est particulièrement bien choisi: un peu partout, dans le monde, on fête Noël, la naissance du Messie, l'espoir d'une humanité enfin sortie de la sauvagerie primitive, l'amour du prochain, la fraternité, le don gratuit — toutes ces choses désuètes. Les gens (et que dire des journalistes?) ont l'esprit ailleurs. Il faut préparer la dinde. Les cadeaux ne sont pas tous emballés. Vite, encore un achat…10:53 Publié dans all that jazz | Lien permanent | Commentaires (46) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : israel, dieudonné, crimes
06.07.2009
Faut-il sauver Genève?
On dirait qu'une sombre malédiction pèse sur Genève, cette ville qui se rêvait internationale, il n'y a pas si longtemps, et qui se réveille aujourd'hui avec la gueule de bois, en gros bourg de province. Disons-le franchement : en vingt ans, Genève a raté à peu près tous les rendez-vous avec l'Histoire. Ne parlons pas du projet de traversée de la rade, qui a été refusé, mais qui se fera un jour, bien sûr, et coûtera aux citoyens cent fois plus cher que le projet initial. Ne parlons pas non plus du nouveau musée d'ethnographie, ni des fameux « communaux » d'Ambilly. En matière de logement et d'urbanisme, Genève a pris un demi-siècle de retard. Et quand, dans quelques jours, Lausanne inaugurera son magnifique M2, la capitale vaudoise entrera de plain pied dans le XXIe siècle — tandis que Genève peine à sortir du XIXe…09:11 Publié dans genève en rade | Lien permanent | Commentaires (19) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
05.07.2009
Les années molles
Quand André Gide, au cœur des années folles, s’aventure à parler, dans Si le grain ne meurt, de son goût prononcé pour les garçons (de préférence mineurs), c’est bien sûr à mots couverts qu’il le fait. La censure officielle sommeille. Mais le regard des lecteurs anonymes le suit depuis longtemps. On peut parler de ces choses-là, en 1927, mais discrètement, en y mettant les formes. La liberté d’expression existe, mais elle a des limites : celles de la bienséance et du bon goût.Pourtant, lorsqu’il publie son livre, Gide sait qu’il va faire scandale et qu’il pousse cette liberté à ses limites.
Aujourd’hui, au cœur des années molles, il me semble que les choses ont bien changé. Un auteur peut écrire ce qu’il veut, car, au fond, tout le monde s’en fout. Il peut insulter les hommes politiques, traîner ses contemporains dans la boue et proférer les pires blasphèmes. Au mieux, il recevra une ou deux lettres d’injures (anonymes, comme il se doit). Au pire, il provoquera un haussement d’épaules. Dans les deux cas, son brûlot sera oublié dans les deux mois. Et s’il ne l’était pas, les critiques littéraires veilleraient personnellement à ce qu’il soit enterré.
La liberté d’expression, pour un écrivain, aujourd’hui plus que jamais, est absolue. Elle lui donne droit à la provocation, au blasphème, au cri primal, à l’attentat littéraire — et même à l’erreur, s’il le faut. Car elle ne s’use que si l’on ne s’en sert pas.
Et aujourd’hui, me semble-t-il, peu de monde s’en sert.
Nous vivons sous la coupe du politiquement correct, c’est-à-dire de la dictature des bons sentiments. Nous sommes tous des anges et nous avons le droit — que dis-je : le devoir — de l’exprimer. Cette croisade morale, qui touche tous les domaines de la société, appauvrit considérablement la littérature, comme les arts en général. Les vraies audaces sont rares. Les auteurs vraiment libres, également.
Si Gide publiait ses mémoires aujourd’hui, il serait encensé par Le Temps et Le Courrier pour sa défense des groupes minoritaires, et son éloge d’une sexualité alternative. Cela ne veut pas dire qu’il serait beaucoup lu. Bien au contraire. Mais il recevrait certainement le Prix des Droits de l’Homme.
09:35 Publié dans badinage | Lien permanent | Commentaires (4) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
04.07.2009
Le diable par la queue
Il est loin, désormais, le temps du poète crotté vivant son art (mais non de lui) dans une marginalité superbe, pauvreté glorieuse ou bienheureuse bohème. Révolu, également, le temps où les poètes vivaient des largesses des rois ou des grands seigneurs, voire des bénéfices ecclésiastiques. Finie, enfin, l’époque où les grands plumitifs pouvaient jouir d’une fortune personnelle, comme Lesage ou Mirabeau, ou d’une rente confortable de fermier général, comme le philosophe Helvetius, poursuivant son œuvre à l’abri du besoin.C’est Rousseau, une fois encore, qui a ouvert la voie. Sa pensée, son écriture et son indépendance, il les paie au prix fort : en copiant jour après jour, nuit après nuit, de la musique, pour quelques sous la page. Certes il n’est pas le seul, à son époque, à exercer un autre métier que celui d’écrivain : Diderot monnaie plus ou moins âprement ses traductions de l’anglais (inépuisable source d’inspiration pour Jacques le fataliste et son maître), tandis que Monsieur de Voltaire, dans son fief de Ferney, invente une première mouture du capitalisme sauvage qui connaîtra, deux siècles et demi plus tard, un regain de succès.
Mais aujourd’hui ?
L’État auguste et sans visage a remplacé avec le temps les seigneurs d’autrefois en distribuant, au compte-goutte et après d’infinies démarches, les aides à la publication, les subsides et les bourses, faisant du poète crotté du Moyen Âge un écrivain subventionné, pour ne pas dire assisté. Impossible, en effet, pour qu’un livre paraisse, d’éviter la longue et souvent vétilleuse course d’obstacles de la demande de subventions. Le poète, aujourd’hui, est devenu un spécialiste des formulaires ad hoc à remplir en quatre langues et en plusieurs exemplaires, à envoyer à Lausanne ou à Genève, puis à Berne, puis à Zurich, puis à Berne à nouveau. Avant même d’avoir écrit le premier mot de son ouvrage, il doit en préciser la longueur et la teneur exactes, calculer le prix du papier et les frais d’impression, de reliure et d’emballage, trouver un éditeur et, si possible, un distributeur pour la France. Si les démarches aboutissent (et s’il n’est pas mort avant), notre poète pourra s’adonner librement à son art, mais le plus souvent à ses frais en multipliant les nuits blanches et les vacances laborieuses.
Heureusement, me direz-vous, son livre est assuré de voir le jour : il ne reste plus qu’à l’écrire !
Gratuitement.
Les statistiques prétendent qu’en France, sur quelques milliers d’écrivains publiant régulièrement des livres, cinquante d’entre eux seulement vivent de leur plume. Si l’on applique ces chiffres à la Suisse romande, il faudrait certainement passer de cinquante écrivains professionnels à cinq, voire trois (Agota Kristof, Georges Haldas et Maurice Chappaz)(1). Ce qui implique qu’aujourd’hui, en France comme en Suisse, en Ouzbékistan comme au Cachemire oriental, les écrivains exercent tous un autre métier : un tout autre métier qui leur permet de vivre, et de nourrir une famille parfois nombreuse (et souvent bruyante).
Est-ce un mal ?
Le génie littéraire s’épuise-t-il à corriger des copies d’élèves truffées de fautes d’orthographe ou à rédiger des articles qui seront oubliés le lendemain de leur publication ? Le poète vend-il son âme au diable en acceptant un travail souvent qualifié d’alimentaire (iconographe pour Nicolas Bouvier, bibliothécaire pour Anne-Lise Grobéty, fonctionnaire dans une organisation internationale pour Alice Rivaz ou Albert Cohen) ?
Jacques-Étienne Bovard, maître au gymnase lausannois de la Cité et auteur du Pays de Carole et des désormais célèbres Nains de jardin, se décrit volontiers comme un écrivain du dimanche. Dans sa bouche, pourtant, rien de honteux ni de péjoratif : il profite des congés scolaires pour se livrer en toute liberté à sa passion de l’écriture, qui est chez lui comme une « seconde nature ». Écrivain amateur (au sens premier du terme), Bovard semble très bien s’accommoder de cette double vie, trouvant dans l’écriture une consolation bienvenue à l’enseignement (et vice versa). Il va même jusqu’à mettre en scène, dans Les Beaux sentiments (2), les états d’âme d’un maître de gymnase lausannois s’interrogeant sur le choix des lectures qu’il va faire avec sa classe de bacheliers.
Cette double vie, nombreux sont les écrivains de Suisse romande qui l’ont vécue ou la vivent depuis toujours : Vahé Godel, Jean-Pierre Monnier, Yves Velan, Monique Laederach, François Deblüe, Rafik Ben Salah, Sylviane Dupuis, Antonin Moeri, Jean Pache, Sylviane Roche, Jacques Chessex, pour ne citer que quelques enseignants. Gilbert Salem, Jean-Louis Kuffer, René Zahnd, Corinne Desarzens ou Serge Bimpage pour les journalistes. Cela suppose un goût certain pour le funambulisme. Il faut savoir qu’en enseignant ou en rédigeant un article de commande, une part de soi est toujours en train de penser au roman qu’on a commencé d’écrire la veille ou aux petites heures du matin. Le texte est en attente, comme en souffrance, dans un coin du cerveau. Il vit d’une existence parfaitement autonome.
Toute la question est de savoir à quel moment on va pouvoir nouer enfin les fils de l’écheveau abandonné — et renouer avec cette vie seconde qui est, pour toutes celles et ceux qui s’y adonnent, l’essence de la vie même.
Pour Ramuz, il est inconcevable d’exercer une autre profession qu’écrivain (bien qu’il ait touché, lui aussi, à l’enseignement, l’espace de quelques mois, en devenant en février 1904 le précepteur des enfants du Comte Prozor à Weimar). Depuis toujours, il est persuadé de sa vocation, comme de son talent, qu’il exercera comme une sorte d’artisanat modeste et sédentaire.
Aux antipodes de Ramuz, Nicolas Bouvier a dû souvent payer au prix fort, dans une vie également partagée, le luxe de l’écriture : « À l’époque, je vivais sur un confetti […] Si je travaillais quatre mois à l’OMS, je disposais de quatre mois pour écrire. Il les fallait parce que j’écris très lentement. Un petit livre de cent cinquante pages représente pour moi une année de travail. » (4)
Voyages, travail alimentaire, écriture : trilogie infernale de l’écrivain genevois.
Ce qu’il appelle lui-même la livre de chair de Shylock : « on ne peut payer un texte juste qu’avec du sang et on n’en a que quatre litres et demi. » (5) C’est à ce prix que Nicolas Bouvier pourra écrire L’Usage du monde ou le Poisson-scorpion : l’écriture est pour lui une ascèse absolue qui exige la disparition de soi, et une confiance quasi aveugle dans les démons de la langue. Car à faire sans relâche « la poste entre les mots et les choses », selon son expression, le risque est grand de se perdre en chemin. Et de perdre à la fois le monde qu’on veut chanter et les mots qui résistent toujours à la juste expression.
Obligé assez tôt de gagner sa vie, parce qu’il a une famille à nourrir, Georges Haldas exercera bien des métiers alimentaires : journaliste au Journal de Genève pendant la seconde guerre mondiale, employé chez Skira, puis aux Éditions Rencontres, organisateur de conférences, scénariste de cinéma, etc. Toujours, pourtant, il trouvera la force de vivre en état de poésie, nourrissant même son œuvre (et sa mémoire prodigieuse) des expériences que son autre vie lui aura apportées. Comme si les contraintes extérieures, alimentaires ou non, fournissaient une matière quasiment inépuisable à son désir d’écrire. Comme si l’œuvre entière d’Haldas se nourrissait de cet antagonisme entre les exigences d’une activité professionnelle et ce qu’il appelle « l’écriture inspirée »6. Jamais double vie, sans doute, n’aura été aussi féconde que dans le cas d’Haldas faisant son miel de toutes les minutes heureuses de son existence, qu’elle soit professionnelle ou relevant de son travail d’écrivain.
« Je quittai le monde et ses pompes, je renonçai à toute parure, plus d’épée, plus de montre, plus de bas blancs, de dorure, de coiffure, une perruque toute simple, un bon gros habit de drap […]. Je renonçai à la place que j’occupai alors, pour laquelle je n’étais nullement propre, et je me mis à copier de la musique à tant la page, occupation pour laquelle j’avais eu toujours un goût décidé. » (7)
En adoptant, dès février 1752, à quarante ans, le métier de copiste, Jean-Jacques Rousseau gagne son indépendance économique, et se distingue à la fois des écrivains de son époque au bénéfice d’une pension royale, et des mécènes qui les entretiennent. Cette posture8 tout à fait singulière, mélange d’humilité et d’orgueil, Rousseau l’adoptera jusqu’à la fin de sa vie. En même temps qu’elle affirme son appartenance au peuple laborieux, elle révèle une méfiance de longue date face aux « gens de lettres », tous plus ou moins coupables de corruption. « J’ai toujours senti que l’état d’auteur ne pouvait être illustre ou respectable qu’autant qu’il n’était pas un métier. »
Même si elle paraît théâtrale, la posture de Rousseau esquisse la place de l’écrivain ou de l’artiste dans la société contemporaine : distance critique face aux pouvoirs de toute sorte (politique ou religieux), indépendance économique, liberté totale d’expression. Rousseau paya très cher sa profession de foi : l’un après l’autre, ses amis écrivains s’éloignèrent de lui, l’attaquèrent et le traînèrent dans la boue (Voltaire le traitant même de « valet suisse »). Il fut chassé par toutes les polices et l’on brûla ses livres sur la place publique, à Genève comme en France.
Aujourd’hui, ce n’est plus la police qui menace l’écrivain (suisse en tout cas), mais le silence, peut-être, autour des livres, qui grandit chaque jour, l’indifférence des médias à tout ce qui n’est pas porteur, tendance, témoignage vécu, l’amnésie d’une époque qui multiplie les musées, mais brûle ses souvenirs encombrants, le confort enfin d’une existence sans combat, ni péril, ni désir.
Notes :
1. Voir notamment l’étude d’Yves Bridel « Portrait de l’écrivain suisse français par lui-même » in Théâtres d’écritures, Berne, Peter Lang, 1993, pp. 425-445. Cette enquête sur le travail des écrivains répertorie les professions dans les proportions suivantes : 42% des auteurs travaillent dans le domaine « Lettres et arts » (artistes, journalisme, édition, librairie, traduction), 33% sont enseignants et 25% sont regroupés dans la catégorie « Divers » (dont la moitié est constituée de mères de famille).
2. Tous les livres de Jacques-Étienne Bovard ont paru aux Éditions Bernard Campiche, Orbe.
3. Paris, notes d’un Vaudois, Lausanne, Mermod, 1938, réédité par les Éditions de l’Aire.
4. Nicolas Bouvier, Routes et déroutes, entretiens avec Irène Lichtenstein, Métropolis, 1992, p. 73.
5. Ibid. p.85.
6. On pense ici aux proustiennes chroniques de La Confession d’une graine, et en particulier à L’École du meurtre et à Meurtre sous les géraniums, tous publiées aux Éditions de l’Âge d’Homme.
7. Jean-Jacques Rousseau, Les Rêveries du Promeneur solitaire, in Œuvres complètes, Pléiade, Paris, Gallimard, p. 1014.
8. Sur la posture de Rousseau et sa place dans la société du XVIIIe, on lira avec profit le livre très éclairant de Jérôme Meizoz, Jean-Jacques Rousseau : le gueux philosophe, Éditions Antipodes, Lausanne, 2003.
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