30/06/2009

Une stèle pour Décaillet

pascal décaillet et micheline calmy-rey

Rendons justice à Pascal Décaillet : sans sa verve, son énergie intarissable, son talent d'orateur grec, la politique genevoise ne serait pas ce qu'elle est. En d'autres termes, elle ne serait pas du tout. Non seulement, Décaillet offre une tribune à celles et ceux qui n'ont rien à dire (ou plutôt dont les idées sont minuscules, tâtonnantes, souvent opportunistes) mais encore ils les met en valeur, leur offre une vitrine officiclelle qui leur confère un semblant d'existence.

Il faut suivre les débats de « Genève à chaud » sur Léman Bleu pour s'en convaincre presque tous les jours. Décaillet brille, termine les phrases de ses invités peu loquaces, remet en perspective les idées (très souvent rabâchées) de ses hôtes d'un soir. Grâce à lui, Eric Stauffer (qu'il est le seul, d'ailleurs, à pouvoir faire taire) paraît intelligent. Grâce à lui, Guy Mettan (ah! la « Saint-Maurice Connection »!) retrouve son latin. Grâce à lui, Jean Romain nous parle de ses problèmes de thermomètre. Grâce à lui, Micheline Calmy-Rey fait moins peur. Et Doris Leuthard a les prunelles moins exorbitées…

Combien de discussions interminables brusquement sauvées de l'ennui par un bon mot, un clin d'œil, une référence à Saint-Simon ou à Léon Bloy! Souvent, je me dis que Genève ne mérite pas Pascal Décaillet, qu'il faudrait laisser les politiques mariner longuement dans leur inexistence. Mais heureusement, il est là, toujours sur le qui vive, pour relancer, expliquer, donner des couleurs aux discours insipides qui sont balbutiés à l'antenne.

Si j'étais député, je proposerais illico qu'on élève une stèle à Pascal Décaillet pour tout ce qu'il a donné à notre république. Mais le monde politique est ingrat. Surtout après les élections. En attendant l'érection de sa stèle, rendons grâce, encore une fois, à Saint Décaillet.

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29/06/2009

Servette : une histoire genevoise

Servette : une histoire genevoise

 

Soyez fous : prenez l’avion, le train, le paquebot ! Allez à Parme, à Liverpool, à Barcelone, à Malte, à Istanbul, à Hambourg, à Dublin ! À Auxerre ! À Bruges ! Et là-bas, demandez aux gens que vous rencontrez ce qu’évoque, pour eux, le beau nom de Genève.
Évoqueront-ils les prouesses de Laurent Moutinot, qui — après avoir autorisé la mendicité, puis l’avoir interdite, avant de l’autoriser de nouveau — semble placer l’essentiel de son énergie dans sa pipe ? Ou le génial Christian Ferrazzino, fasciné par les sanisettes de grand luxe ? Évoqueront-ils Robert Cramer qui, lui-même opposé au double mandat, accepte pourtant d’aller siéger à Berne, parce que ses collègues du Conseil d’État l’y ont poussé (voulaient-ils se débarrasser de lui ?) ? Ou encore l’illustre Grand-Théâtre, si mal géré depuis des lustres, qui monopolise l’essentiel des subventions culturelles pour une poignée de spectateurs cachemire-caviar ?

J’ai bien peur que non.

Alors qu’est-ce que Genève à l’étranger ?

La réponse tient en deux mots : le Jet d’eau et Servette.

C’est-à-dire : l’arrogance et la beauté gratuite, l’aspiration vers les étoiles et la passion du beau jeu, la jouissance inattendue et le désir de vibrer…

Les deux symboles de Genève ont à peu près le même âge et la même histoire. Si la mort du Jet d’eau ne semble pas d’actualité, l’histoire (et le prochain procès de Marc Roger) dira comment, au fil des ans et des décisions imbéciles, le club de football genevois a perdu peu à peu de sa superbe. Comment il s’est enfoncé dans les dettes, les promesses illusoires, la spirale folle des salaires…

Si Servette — véritable baromètre de la vie genevoise — va mal, flirtant avec la relégation en Première Ligue, est-ce si étonnant ? Si le club frise le code, que dire du canton qui est au bord de la faillite ? Si le club n’arrive plus à gérer sa destinée, que dire des politiques responsables du Stade de la Praille qui ont construit une arène magnifique, hélas pour une équipe fantôme ? Et que dire de Genève, qui se rêvait ville internationale, et qui n’est qu’un gros bourg de province, en marge de l’Europe active et bouillonnante d’idées ?

Car la déroute du Servette est celle de tous les Genevois, roulés en boule, depuis des lustres, dans la sécurité bourgeoise, les rites étouffants de la vie provinciale. C’est la déroute d’une ville qui a construit sa paix à force de silence et d’aveuglement, et qui n’aime pas les « questions sans réponse », comme dirait Saint-Exupéry. Une ville confite dans la routine et le secret bancaire, qui retient ses émotions et tremble à la perspective d’entreprendre une action. Une ville et un canton si mal gouvernés qu’ils connaissent le plus fort taux de chômage helvétique, et la pire crise du logement. Une ville qui préfère les vespasiennes aux clubs de football, les pistes cyclables à la culture ?

J’ignore si Servette mérite Genève. Je suis sûr, en revanche, que Genève ne mérite pas Servette — même si tous deux, dorénavant, évoluent dans des ligues inférieures.

 

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25/06/2009

Minutes heureuses et sanglantes

images.jpeg Calvin est à la mode et Genève lui fait sa fête. À vrai dire, il en prend pour son grade, le grand théologien genevois (d'adoption) ! Le spectacle concocté par François Rochaix, sur un texte de Michel Beretti, enfoncera le clou au mois de juillet. On se réjouit déjà. En attendant, comme une mise en bouche, voici Le Maître des minutes, qu'on peut aller découvrir à Saint-Gervais jusqu'à la fin du mois. Un spectacle épatant, fort, riche en couleurs et admirablement joué. Le texte et la mise en scène sont signées Dominique Ziegler et Nicolas Buri. Ziegler est un agitateur d'idées, d'images et de paroles qui a le vent en poupe. Ses spectacles, à cent lieues de la doxa officielle du théâtre contemporain, sont toujours des événements. C'est un Suisse au-dessus de tout soupçon! Quant à Nicolas Buri, nous avons déjà souligné les qualités de son excellent Pierre de scandale (éditions d'autre part, voir ici), une biographie tout à fait saisissante et personnelle du grand homme célébré aujourd'hui.

Je ne vous résumerai pas Le Maître des minutes : il faut aller le découvrir séance tenante au Temple de Saint-Gervais, puis au théâtre du même nom. Le spectacle réserve bien des surprises. Pas tellement au niveau du contenu, car on y insiste sur l'expèce de dictature morale que Calvin a imposée à cette brave ville de Genève (assortie de toute sorte de procès, supplices, mises à mort ou bannissements) qui n'en demandait pas tant. Mais plutôt au niveau des personnages mis en scène : une tenancière de cabaret, un sonneur de cloches (le magnifique Roland Vouilloz), un excellent syndic (Bernard Escalon), un pasteur un peu dépassé (le très bon Alexandre Blanchet), une belle allumeuse (Pascale Vachoux), etc. Tous absolument crédibles, intéressants et surtout faits d'une pâte humaine qui nous ressemble. Et au niveau d'une réflexion sur le temps et sa maîtrise, obsession calvinienne fort bien développée dans la pièce. Et qui connaît de beaux jours encore maintenant...

En un mot, une belle soirée comme le théâtre nous en réserve parfois, vivante et émouvante.

* Le Maître des minutes, Calvin, le guetteur et l'horloge, de Dominique Ziegler et Nicolas Buri, au Théâtre Saint-Gervais jusqu'au 28 juin. Tous les soirs à 20h30.

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18/06/2009

Petit hommage aux cancres

Dans la plupart des gymnases, lycées, collèges, écoles professionnelles, les examens sont terminés. C'est l'heure de vérité pour celles et ceux qui ont trimé toute l'année, les bons élèves donc, qui ont compris les règles du système, et les appliquent à la satisfaction des profs et des parents. Mais pour les autres aussi, c'est la fin de l'année, les touristes professionnels, les doux rêveurs, les grands contemplateurs de plafonds ou de fenêtres, les apprentis-graveurs sur les pupitres (et dans le dos du maître), les muets, les bouchés, les distraits, les étourdis, les dormeurs éveillés, tous ceux qui n'ont jamais leur matériel, ni livre, ni cahier, ni stylo bien sûr…

Pour tous ceux-là, la fin de l'année rime avec la fin des haricots — c'est-à-dire des illusions…

Rendons hommage, aujourd'hui et solennellement, aux rois du canular involontaire, de l'aphorisme déconcertant, tous ces pêcheurs de perles sans qui l'école ne serait pas l'école.

Longue vie aux cancres dont voici un florilège des perles de culture :

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17/06/2009

La Justice en spectacle

images-1.jpegPeu d’affaires ont autant défrayé la chronique judiciaire (et mondaine) que l’affaire Édouard Stern. Inutile de rappeler les faits : ils inondent les pages des quotidiens et des hebdomadaires, submergent les radios, prolifèrent sur les blogs et sont livrés par tranches, en feuilleton, sur toutes les chaînes de télévision. L’affaire a même inspiré plusieurs livres : l’enquête fouillée de deux journalistes, Valérie Duby et Alain Jourdan (Mort d’un banquier, éditions Privé, 2006) et pas moins de quatre romans : Latex de Laurent Schweizer (Le Seuil, 2008) ; Les Orphelins d’Hadrien Laroche (Allia, 2008), Comme une sterne en plein vol de Julien Hommage.
Ce qui frappe dans le parfait quadrillage de l’affaire (pour ne pas dire matraquage), c’est que les faits, dorénavant, sont connus de tous. Les moindres détails ont été révélés au public ; l’emploi du temps des deux protagonistes, Cécile B. et Édouard S., reconstitué heure par heure, sinon minute par minute ; chaque parole, chaque regard et chaque geste avéré.
La vie la plus intime est ainsi exhibée sur la place publique : c’est le triomphe de la société de spectacle chère à Guy Debord.
Le plus étrange, on s’en doute, c’est que l’affaire S., comme toute affaire judiciaire, est couverte par ce qu’on appelle le secret de l’instruction. Autrement dit : l’obligation faite à toutes les parties (avocats, partie civile, témoins, etc.) de ne rien révéler de l’affaire avant l’ouverture du procès.
Jugez du résultat !
Constamment sollicités par les médias friands de révélations, les avocats des deux parties se sont répandus en déclarations péremptoires. Avec son panache habituel, Me Bonnant, défenseur de la famille Stern, a parfaitement joué son rôle d’avocat outragé ; en face de lui, Me Maurer, défenseur de Cécile B., a contre-attaqué avec vigueur. Quant au procureur Zappelli, il a clamé sur tous les tons qu’il ne pouvait rien dire… Mais que l’affaire ne relevait ni d’un complot, comme certains voulaient le faire accroire, ni d’un règlement de comptes, bien au contraire…
À l’heure où s’achève à Genève le procès, tout semble donc déjà scellé, sinon par un accord tacite entre les parties, du moins par un filtrage savant des informations diffusées à la presse. On connaît la victime : Édouard S. On connaît la coupable : Cécile B. On connaît le mobile : l’argent.
Certes, le tribunal est un théâtre qui fait toujours la part belle aux grands rôles comme aux modestes figurants, aux belles paroles comme aux effets de manche. Mais quand la Justice se donne ainsi en spectacle, quand elle devient l’emblème ostentatoire de la société de spectacle, on est en droit de s’inquiéter.
Dans ce théâtre de marionnettes, qui manipule qui ? La presse qui déballe tout (mais qui fait son travail) ? Les avocats qui bluffent  ? L’inculpée qui simule (ou non) la folie ? Ou l’opinion publique toujours avide de scoops et de jugements à l’emporte-pièce ?
Au fond, la question que ravive le traitement médiatique de l’affaire Stern est toujours la même : à qui, dans notre société saturée d’images et d’informations, profite le spectacle ?

10:30 Publié dans la vie mécène | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : affaire stern, cécile b., procès, genève | | |  Facebook

10/06/2009

Les larmes d'Eros

images-1.jpegL'affaire Stern n'est pas un fait divers comme les autres. Bien sûr, il mélange à l'envi tous les ingrédients d'un (mauvais) polar : l'amour et le pouvoir, l'argent et les pratiques extrêmes. À cela il faut ajouter un piment typiquement helvétique : la passion du secret. Les amants diaboliques ont beau courir le monde, passer un week-end à New York ou aller se baigner dans les Bermudes, en quête d'un impossible oubli, c'est toujours à Genève qu'ils se retrouvent, et finiront par sceller leur destin.
Genève : ville du secret, des tractations furtives, des coffres hermétiques, où tout peut se vendre et s'acheter.
L'argent, on le sait, est le nerf de l'histoire puisqu'il permet de tout s'offrir, le nécessaire comme le superflu, la gloire éphémère comme les plaisirs faciles. Cécile Brossart et Édouard Stern, l'un comme l'autre, sont tombés dans le piège. Elle, de son enfance en miettes entre une mère dépressive et un père libertin, abusée à 10 ans, quittant l'école à l'adolescence, ne vit que dans l'espoir d'une reconnaissance (qui l'aidera à renaître). Et cette reconnaissance, pour cette femme-enfant, cette « romantique libidinale » (Pascal Bruckner), passe nécessairement par l'amour. Comme par l'argent. D'où le besoin — vital —  de monnayer ses faveurs. Non seulement pour gagner sa vie, telle une femme vénale, mais aussi et d'abord pour se sauver. Et lui, de son enfance dorée à Paris, entre un père méprisant et une mère célèbre (c'est la première épouse de Jean-Claude Servan-Schreiber), descendant d'une lignée de banquiers fondée au XIXème à Francfort, grandi dans le silence et le secret, la haine de soi, aspire également — comme Cécile, mais de l'autre côté du miroir — à la reconnaissance. Ses moyens financiers, bien sûr, sont incomparables, et même illimités. Il appartient au gotha de la haute finance. C'est un requin, disent ceux qui l'ont connu, un prédateur qui, à force de raids impitoyables et d'opérations audacieuses, va bâtir la 38ème fortune de France. Un homme craint et respecté. Un intouchable.
On comprend mieux, maintenant, ce que ces deux-là faisaient ensemble, la femme-enfant et le requin. Ce qu'ils cherchaient à corps perdu, Et pourquoi ils se sont reconnus.
La vraie connaissance, écrivait Georges Bataille, se fait toujours dans les larmes d'Eros. L'amour est cette épreuve de vérité qui fait tomber les masques, même les mieux ajustés. À ce propos, Bataille parlait de corrida, de mise à mort. C'est dans l'expérience sexuelle, qui nous fait oublier le monde et disparaître à nous-mêmes, qu'Eros rencontre fatalement Thanatos. Dans le sang, le sperme et les larmes.
Si l'amour est la chance, peut-être unique, de renaître grâce à l'autre, la mort est aussi le prix à payer, parfois, exorbitant, de la reconnaissance.*

* Texte paru dans Le Matin dimanche du 7 juin 2009.

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08/06/2009

Le Stade du tennis

images-2.jpeg En hommage à Roger le Magnifique, une petite élucubration sur le tennis et la sexualité, tirée de L'Amour fantôme (1999).

« Chez Neige, ils dînaient au salon, assis l'un et l'autre en tailleur, partageant riz et rouleaux de printemps, buvant le vieux sauternes qu'il avait débouché.
Neige portait une robe en viscose et des socquettes blanches. Ses cheveux blonds formaient une admirable queue de cheval. Exceptionnellement, elle avait maquillé ses yeux, teinté de bleu ses cils, mis du rouge à ses lèvres.
Comme chaque soir, Neige exposait sa théorie sur les stades de l'homme.
« Chez l'enfant, disait-elle, le plaisir sexuel est tout d'abord lié à l'excitation de la cavité buccale qui accompagne l'alimentation, puis à celle de l'anus et, enfin, à celle des organes génitaux. Le stade ultime de l'évolution libidinale intervient vers quarante ans, lorsque le sujet adulte reconnaît le caractère secondaire de son activité sexuelle et investit l'essentiel de son énergie psychique dans le tennis… »
— Et moi ? disait Colin (qui venait d'avoir trente-trois ans). Suis-je encore au stade génital ou déjà au stade du tennis ?
— Si j'en juge à ton jeu, répondait le jeune fille, tu n'es pas encore parvenu au stade ultime de ton évolution. Ton jeu comporte trop de ratures… Tu ne mets pas ton désir tout entier dans tes coups !
— C'est vrai ! reconnaissait Colin, perplexe.
— Quand tu atteindras ce stade (mais, je le répète, tu en es encore loin), tu connaîtras vraiment l'extase du coup droit qui ne revient pas… »
Il s'était rapproché de Neige, tandis qu'elle parlait, et il avait glissé sa main sous la robe en viscose.
« Mais avant, Colin, il faut atteindre le centre de ton jeu. Certains l'appellent le Graal, le mandala ou le Secret. D'autres le saint des saints, l'androgyne ou encore l'âme…
— Comment y parvenir ?
— C'est un long, très long chemin ! Mais tu peux y arriver par la méditation, l'incantation ou d'autres techniques qui augmentent l'harmonie des ondes cérébrales… »
Très lentement, sa main remontait sur la cuisse de Neige.
« Il faut changer de paradigme, Colin ! Entrer enfin dans la quatrième dimension… »
Jamais encore il n'était allé aussi loin sur le corps minéral de Neige !
« Cette quatrième dimension est une prise de conscience qui permet à l'information de s'ordonner selon une nouvelle structure. Le changement de paradigme épure et intègre. Il représente un essai de guérison du déchirement entre le ou-bien-ou-bien, le ceci-ou-cela… »
Colin touchait au cœur de Neige et tout son corps tremblait.
« C'est au tour du changement de changer, comme dans la nature l'évolution évolue selon un processus de complexification. Toute nouvelle occurrence modifie la nature de celles qui suivent à la manière d'un intérêt composé. Le changement de paradigme n'est pas un simple effet linéaire : c'est un changement spontané de structure, une spirale et parfois un cataclysme… »
N'y tenant plus, Colin se pencha pour embrasser Neige.
Mais la jeune fille, dans une esquive gracieuse, se leva brusquement.
« C'est l'heure de ma méditation ! »
Il se leva pour suivre Neige, mais elle avait déjà fermé la porte de sa chambre.
De rage, il alla se coucher sur le vieux lit de camp qu'elle lui prêtait généreusement depuis qu'il avait quitté la demeure maternelle et il commença à se caresser.
Mais au lieu du plaisir attendu, il fit un cauchemar qui le terrorisa : il était sur le court en face d'une jeune fille qui devait être Neige, il frappait comme un sourd dans la petite sphère jaune et lentement son adversaire changeait de forme : Neige perdait son visage, ses jambes d'acier inoxydable, ses bras robustes, et à la place, maintenant, il y avait un mur !
Oui, un mur de briques rouges qui renvoyait impitoyablement toutes les balles qu'il frappait… »

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04/06/2009

L'affaire Stern et la Vie mécène

images-1.jpegDans quelques jours va s'ouvrir, à Genève, l'un des procès les plus attendus du siècle (qui n'a que 9 ans!). Il concerne ce qu'on nomme habituellement « l'affaire Stern » (voir la chronologie ici), du nom de l'homme d'affaires français, banquier, mécène, collectionneur d'armes et d'œuvres d'art Edouard Stern,  38ème fortune de France, assassiné dans les circonstances que l'on sait par sa maîtresse Cécile B. au soir du 28 février 2005. Cette affaire, comme on sait, a défrayé la chronique judiciaire et mondaine, Edouard Stern appartenant au monde très select des VIP. Elle a aussi inspiré plusieurs livres, dont l'excellent Mort d'un banquier, de Valérie Duby et Alain Jourdan*, première enquête sérieuse sur cette affaire. images.jpegElle a encore fourni la matière de plusieurs romans, dont Les Orphelins de Hadrien Laroche**, Comme une sterne en plein vol de Julien Hommage, et La Vie mécène, de votre serviteur***. Sur ce roman, je me permets de céder la plume à Daniel Fattore, écrivain et traducteur suisse né en 1974, qui l'a évoqué sur son blog.

« C'est très suisse, ça parle de fric...

... telle est la réflexion que je me suis faite au fil de ma lecture de La Vie mécène. Un argent qui peut tout (acheter une équipe de football, monter une collection d'art, combler des amis ou une épouse, garantir le silence d'un journaliste,...), ou presque. La lecture de ce roman, campé dans une Genève connue pour être la capitale mondiale de la banque privée, s'avère riche en excellents moments, parfois même jubilatoires, autour de la destinée d'Elias S., un personnage trouble, mécène généreux aux yeux du grand public et d'une certaine presse peu curieuse, personnage aux limites du truandage pour le lecteur invité, rare privilège qu'il convient d'apprécier à sa juste valeur, à visiter les coulisses de l'action.

Pour son propos, l'auteur choisit le récit à plusieurs voix, qui permet, et c'est une richesse, d'offrir des points de vue divers sur un seul événement. Le lecteur découvre donc les témoignages successifs d'une belle brochette de personnages, tous assoiffés d'une vie meilleure, plus argentée, plus riche en reconnaissance: une escort girl, un artiste, un journaliste, un artiste-peintre, l'épouse d'Elias - pour ne citer qu'eux. Voix est donc donnée à l'entourage le plus significatif d'Elias S., mais pas à celui-ci même. L'effet est saisissant: on le découvre en creux à travers ceux qui le côtoient peu ou prou, mais l'absence de son témoignage fait de lui un personnage plus désincarné, plus idéalisé que les autres. Un dieu nourricier? Ou, à défaut, un saint? C'est une piste que l'auteur n'exclut pas; il la suggère même à travers la parole de César, coach brésilien du FC Servette:  « Monsieur Elias, c'était un peu comme Dieu: il réglait les factures, mais on ne le voyait pas souvent. » dit-il (p. 244). Cela, sans oublier le nom éminemment biblique du personnage, qui met le lecteur sur la piste.

VMjp.jpgElias S. constitue également le point de liaison entre la brochette de personnages appelés à témoigner, pas forcément liés entre eux. C'est au fielleux journaliste Etienne Jargonnant, observateur mais non acteur comme tous les journalistes, qu'il revient d'ouvrir et de conclure le récit. L'incipit évoque avec raison la "pêche miraculeuse": d'emblée, on repêche le cadavre du "gros poisson" Elias S. dans le lac Léman, lesté de lingots d'or; mais avant cette pêche d'un anonyme, combien de personnes auront eu l'opportunité de faire une fortune très concrète à son contact? L'article de journal qui ouvre le récit est du reste révélateur de l'art du plumitif médiocre mais qui se la joue : des phrases clichés telles que "excusez du peu!", le côté ouvertement partisan de la chronique sportive, quelques helvétismes mal maîtrisés ("tabelle", p. 13). L'auteur donne ainsi l'impression qu'on lit la Tribune de Genève, journal quant même assez local en dépit d'une présentation ambitieuse (cahier international, cahier local, cahier sportif, cahier culturel, prolongement sur les blogs du site du journal, etc.)

A cet aspect "gros poisson" fait écho le tout premier chapitre de l'ouvrage, où l'on voit de riches Français trembler le soir où François Mitterrand est élu à la présidence de la France et organiser, du coup, le transfert de leurs richesses les plus voyantes vers la Suisse. Tel est le premier travail, le péché originel d'Elias S., accompagné d'Alias, son homme de main.

Le journaliste ? Parlons-en, après ce bref interlude. Observateur, Etienne Jargonnant (qui porte bien son patronyme) est placé dans la situation du plumitif appelé à écrire sur tout ce qui bouge, passant de la Red Holstein au Steinway sans aucune transition ni véritable compétence dans l'un ou l'autre de ces domaines. Ses articles sont régulièrement cités dans le roman, entachés de jugements de valeur gratuits. Mais s'il parle beaucoup (on dirait une de ces "gueules élastiques" qui sont le stéréotype du Genevois... mais Etienne Jargonnant est maori !), il peut peu. On ne le voit guère agir, et face aux charmes redoutables d'Elisa, c'est le seul personnage masculin qui restera insensible. Littéralement impuissant, aurait-on envie de dire. 

Et, puisqu'on parle de noms proches, qu'en est-il d'Elsa ? Rebaptisée Elisa, elle devient l'escort girl vedette de l'agence que tient Elias S. Une escort girl qui se mue régulièrement en exécutrice des basses oeuvres du personnage clé de ce récit (meurtre du conseiller d'Etat Mouduneux, espionnage). Elle permet par ailleurs à l'auteur de développer, dans sa bouche, les thèses d'Esther Vilar, qui disent en substance que la femme tient l'homme par le désir, et que c'est là que réside son formidable pouvoir. Ayant compris cela, Elisa parvient systématiquement à ses fins, réalisant les mandats que lui confie Elias S., son patron. Et puisqu'on parle de relations hommes-femmes, on peut aussi se demander, en lisant ce roman, quelle est la véritable nature de la relation entre Deborah Saire, pianiste classique convertie au jazz sous l'impulsion d'Elias S., et Oscar Peterson.

... Oscar Peterson, une célébrité ! L'auteur s'amuse en effet au jeu du namedropping, à sa manière. Oscar Peterson est régulièrement rebaptisé "O. P.", comme s'il y avait une familiarité un peu déplacée. Mais l'agent artistique du pianiste de jazz canadien est également cité, et c'est grâce à de tels illustres anonymes que l'auteur parvient à faire la jointure entre le réel et la fiction. Le récit mentionne également un avocat, star du barreau, nommé Deume. Les plus attentifs auront fait le lien avec Adrien Deume, personnage de Belle du Seigneur d'Albert Cohen; mais la jointure entre les deux n'intervient qu'assez tard dans le récit, avec un certain esprit et beaucoup de pertinence, puisque la Société des Nations, employeur d'Adrien Deume, présenté comme le père de l'avocat (telle est l'astuce, et la passerelle d'une fiction à l'autre), a son siège à Genève. Quant au nom de "Mouduneux", certains penseront à Laurent Moutinot en le lisant ; mais l'auteur, subtil, se garde bien de tracer un lien indiscutable entre les deux personnages. Il brouille même les pistes: la bouffarde de Mouduneux fait plutôt penser à un autre politicien suisse en vue, vaudois celui-là: Josef Zisyadis... L'auteur, enfin, lâche encore quelques noms de marques luxueuses (Yves Saint-Laurent, Gucci, Silvio Berlusconi,...) afin d'asseoir l'odeur de fric qui doit émaner de Genève.

Un stupéfiant roman urbain, donc, à l'écriture parfois ludique (enceinte du petit Jonah, fils d'Elias S., Isabelle se compare à une baleine...) et toujours dynamique. On a affaire ici à tout un récit qui dresse, en creux, le portrait d'un personnage riche à millions, qui en fait profiter les autres... sans jamais oublier que derrière toute fortune, se cache un crime, et que la ville de Calvin n'est pas d'office lavée de tout péché. Vie mécène, donc, vie qui donne, mais peut aussi vous enlever ce que vous avez de plus cher — avec la mort criminelle de son fils de cinq ans, Elias S., homme par ailleurs comblé, en fera lui-même la douloureuse expérience. »

* Valérie Duby et Alain Jourdan, Mort d'un banquier : les dessous de l'affaire Stern, éditions Privé, 2006.

** Hadrien Laroche, Les Orphelins, Allia, 2008.

*** Jean-Michel Olivier, La Vie mécène, Lausanne, L'Age d'Homme, 2007.

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03/06/2009

Viceversa, revue des littératures suisses

viceversa3couvfr.jpg On connaît la chanson : si les Suisses s'entendent si bien, c'est parce qu'ils ne se comprennent pas ! Cette légende, qui a longtemps été vraie, est en passe de devenir obsolète. En particulier grâce à la revue Viceversa, qui rapproche et confronte les littératures des quatre langues nationales suisses. Si cette extraordinaire richesse est un gage de diversité et de liberté, elle constitue aussi un risque d'èparpillement et de dilution. La revue Viceversa tente de parer à ce danger en donnant la parole à plusieurs acteurs de cette scène polyglotte.

Les auteurs présentés dans ce troisième numéro de Viceversa, revue suisse d'échanges littéraires, reflètent de façon manifeste cette liberté, cette singularité des cheminement :  « Jürg Laederach traduit en écrivant ou écrit en traduisant ; Eveline Hasler cherche dans ses romans le point de jonction entre histoire et psychologie ; Jürg Schubiger interpelle les adultes en écrivant pour les enfants ; Rafik ben Salah invente un français mêlé de sons, de tournures, de personnages et de paysages, sortis de sa Tunisie natale ou du sac à histoire oriental, mais se promet dorénavant d'être un auteur suisse jusque dans ses sujets, Tim Krohn se présente comme un auteur post-morderne, artisan d'un mariage inédit entre la langue de Goethe et le dialecte glaronnais. »

La partie francophone, dirigée par Francesco Biamonte, directeur du Service de Presse Suisse, responsable et du site littéraire Culturactif.ch, Odile Cornuz, Céline Fontannaz, Pierre Lepori, Anne-Laure Pella et Mathilde Vischer, est à la fois riche et bien documentée. Elle fait la part belle, cette année, à Frédéric Pajak, Rose-Marie Pagnard et Rafik ben Salah, le plus suisse des écrivains tunisiens (à moins que ce soit le contraire!). Une revue des principales publications de l'année 2008 et une revue des revues littéraires de Suisse romande complètent ce tableau passionnant et passionné.

On peut trouver Viceversa dans toutes les bonnes librairies, auprès des Editions d'En-Bas ou la commander sur le net.

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01/06/2009

Quel avenir pour l'Hebdo?

images.jpegLa presse, on le sait, traverse une crise sans précédent : une manne publicitaire qui s'amenuise chaque jour, des lecteurs qui fuient dans toutes les directions (surtout vers l'internet, universel et gratuit), l'augmentation du prix du papier, du transport,  des frais de port, etc. Des journaux ont déjà mis la clé sous la porte ; d'autres vont bientôt cesser de paraître. Dans ce contexte, chaque média essaie de draguer le chaland à sa manière, qui parfois est efficace. L'Illustré, par exemple, ratisse large et multiplie les portraits et les interviews. Le Temps, pour sa part, s'est ouvert aux grandes questions de société et de culture, tout en gardant une grande exigence dans le fond, comme la forme, de ses articles.

D'autres font peine à voir, tant ils font des efforts désespérés pour suivre un fleuve aux eaux troublées qui les dépasse. L'Hebdo en est l'exemple le plus criant. Fondé il y a des lustres par une équipe de journalistes brillants et audacieux (Jacques Pillet, bien sûr, mais aussi Michel Baettig et quelques autres pointures), il a subi depuis les années 2000 une dérive attristante. Au joyeux bazar instauré par Ariane Dayer, la réd'en chef d'alors, licenciée par Ringier, a succédé l'ordre économique pur et dur d'Alain Jeannet, chantre du libéralisme officiel. L'impression de fourre-tout est la même, à la différence près que l'Hebdo d'aujourd'hui n'a que deux préoccupations : l'argent et les people. Qui sont le plus souvent mêlés ou liés, d'ailleurs, puisque l'idée dominante est que les people sont intéressants parce qu'ils ont de l'argent ; et que l'argent est important parce qu'il produit des people!

Regardez les couvertures de notre hebdomadaire national. Semaine 1 : Comment gagner plus d'argent ? Semaine 2 : Comment payer moins d'impôts ? Semaine 3 : comment gagner encore plus d'argent ? Semaine 4 : comment payer encore moins d'impôts ? Etc.

Quant au contenu, il s'allège chaque semaine, au point de devenir quasi immatériel, à mesure que les préoccupations économiques deviennent obsédantes. Est-ce un paradoxe ? Sans doute pas. On remarque que les rubriques nationale et internationale ont été remplacées par la rubrique « Actuels ». La rubrique économique s'intitule très pédagogiquement « Mieux comprendre ». Quant à la culture, elle a passé purement et simplement par-dessus bord au profit du bazar intitulé « Passions » ! L'Hebdo ne parle plus guère de livres, de films, de disques ou de pièces de théâtre, mais d'icônes (littéraires ou cinématographiques) et de people, bien sûr. Ce qui compte, désormais, c'est l'image, l'interview-choc, les révélations sur la vie privée de quelques VIP autoproclamés, comme Kudelski, Chessex ou l'inénarrable Marie-Hélène Miauton. Ce qui fait de L'Hebdo, désormais, le magazine préféré des coiffeurs, au même titre que Voici, Gala ou Interview.

Sans doute est-là la l'ambition profonde d'Alain Jeannet. Mais ce n'est assurément pas celle des Romands, qui boudent de plus en plus un journal autrefois prestigieux qui a perdu son âme, ou plutôt l'a vendue  aux valeurs dépassées (et nauséabondes) de la finance.

10:20 Publié dans all that jazz | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : hebdo, presse, suisse, people, argent | | |  Facebook