10/07/2009

Littérature subventionnée

images.jpegUn critique éminent de la Tribune de Genève, toujours haut en couleur, reproche souvent à la littérature romande d’être « polysubventionnée ». Autrement dit, de n’exister que grâce à la générosité des divers départements culturels cantonaux ou d’autres mécènes désintéressés tels la Migros, la Loterie romande ou encore Pro Helvetia. Le fait est avéré : la plupart des livres publiés en Suisse romande ne verraient pas le jour sans une aide financière extérieure. Mais pourrait-il en être autrement dans une portion de pays qui ne compte qu’un million et demi d’habitants, ou de lecteurs potentiels, alors qu’il en faudrait dix fois plus pour qu’un livre ait des chances d’être « rentabilisé » ?
Au palmarès des auteurs subventionnés, le pompon revient sans conteste à Daniel de Roulet, champion toute catégorie. Son dernier livre, Un glacier dans le cœur*, bénéficie de multiples subsides. Rien de remarquable, ni de honteux à cela, bien sûr. Ce qui étonne, pourtant, c’est le propos du livre : à travers une galerie de portraits de Suisses marginaux et contestataires (Giacometti, Frisch, Tinguely, etc.) ou franchement « collabos » (saisissant texte sur Le Corbusier), de Roulet se demande si la Suisse existe encore (une vieille rengaine) et si, surtout, elle continuera à exister. Autrement dit : prise, comme toutes les autres nations, dans le maelström de la mondialisation, maltraitée, neutralisée, la Suisse n’existe plus. Ses derniers mythes sont en passe d’être déboulonnés. Et c’est tant mieux. Ce qui permet à de Roulet de se demander, non sans pertinence, ce qui viendra après la Suisse…
On retrouve dans ce livre tous les défauts et toutes les qualités des précédents ouvrages de Daniel de Roulet, devenu aujourd'hui écrivain officiel de l'establishment. Les qualités d’abord : un regard acéré sur la Suisse, souvent original, intelligent, attaché à ressortir de l’ombre des figures oubliées pour leur rendre justice. J'ai cité l'étonnante promenade à Vichy, sur les traces du grand Corbu. Mais il y a aussi la belle évocation des amours de Robert Walser, l'écrivain le plus suisse — c'est-à-dire le plus seul — du monde. L'hommage au délicat Jean Rousset, admirateur passionné et passionnant de l'âge baroque. On y retrouve aussi quelques défauts : la plupart des textes réunis dans le livre sont des ébauches, rapides et lacunaires, de sujets qui gagneraient à être approfondis ; la naïveté de l’analyse, qui repose sur des partis-pris trop peu interrogés ;  et cette haine de la Suisse que l’auteur a parfois tant de peine à cacher.
Bref, malgré son caractère inégal (mettre dans le même panier le grand Muschg et Yves Laplace ou Noëlle Revaz relève de la faute de goût), le livre est stimulant, caustique, parfois même drôle. Il faut donc se féliciter qu’il ait pu voir le jour en Suisse. Grâce au « polysubventionnement ». Ce qui, en France ou en Italie, n’aurait sans doute jamais été possible.
* Daniel de Roulet, Un Glacier dans le cœur, Métropolis, 2009.

08:45 Publié dans all that jazz | Lien permanent | Commentaires (8) | Tags : littérature, daniel de roulet, subvention | | |  Facebook

Commentaires

Mais en France, la littérature est subventionnée aussi. Si la Suisse romande ne subventionnait pas ses écrivains, elle serait submergée par ce qui vient de France, et qui est soutenu par le puissant Etat centralisé français. Il existe à Paris un Centre National du Livre, par exemple: il dépend du Ministère de la Culture. Il est là pour donner des subventions, soit aux éditeurs, soit aux auteurs. On sait peu, en outre, que beaucoup d'éditeurs parisiens vivent grâce aux manuels scolaires, qui sdont dans les faits achetés par les contribuables. Ensuite, ces éditeurs éditent des auteurs plus rares, avec leurs bénéfices. On m'a dit que le petit éditeur du département de l'Ain Champ Vallon ne survivrait pas sans les subventions. Or, il édite des écrivains assez connus, comme Richard Millet. La situation est donc telle que le centralisme culturel oblige par exemple à ce que, en France même, les éditeurs régionaux soient aidés, car sinon, de nouveau, les écrivains et les éditeurs parisiens, pour des raisons logistiques et de proximité, auraient un monopole, parce qu'eux-mêmes sont aidés par l'Etat central. Critiquer les subventions en Suisse romande sans critiquer aussi celles de la littérature française de France revient en fait à vouloir permettre que la littérature suisse (ou plus généralement régionale) soit submergée par ce qui vient de Paris, qu'on en soit conscient ou non. C'est vrai que je connais un critique littéraire de la Tribune de Genève qui au fond (et à mes yeux) jure d'instinct par ce qui se fait à Paris: c'est mon camarade Lionel Chiuch. Je ne sais pas si c'est de lui qu'il s'agit, mais lui-même a écrit récemment que l'innovation théâtrale n'était vraiment pas le propre de Genève. Or, il faut bien dans ce cas que ce soit le propre d'une autre ville. Laquelle? Il ne l'a pas dit. Cependant, dénigrer par principe ce qui se fait en Suisse romande est condamner celle-ci, à terme, à accueillir principalement des troupes qui resteront subventionnées par la France. Car quelle troupe l'est plus, subventionnée, que la Comédie-Française?

Écrit par : Rémi Mogenet | 06/05/2009

(Si la critique portait sur le "poly", c'est critiquer l'absence de centralisme: c'est aussi défendre le modèle français. Or, il n'est pas forcément favorable à la périphérie.)

Écrit par : Rémi Mogenet | 06/05/2009

Non, bien sûr, le critique haut en couleur n'est pas Lionel, qui a beaucoup de talent, mais l'autre, le tatoué!
Cela dit, je suis d'accord avec vous, Rémi : pas de littérature sans aide financière d'où qu'elle vienne. Je me permets simplement d'ironiser sur un auteur dont la profession est de déverser son fiel sur un pays qui l'aide à publier ses livres! N'est-ce pas un peu paradoxal?!

Écrit par : jmo | 06/05/2009

Un écrivain subventionné est un écrivain contrôlé, on l'aide à penser et surtout à dire juste les choses comme on voudrait qu'elles soient dites ..............misérable !

Écrit par : duda | 06/05/2009

Mais un écrivain qui n'a pas d'argent est aussi un écrivain qui ne peut pas s'exprimer faute de temps, un écrivain rentier défend toujours le capital, un écrivain qui vit grâce au public flatte toujours les bas instincts du lecteur populaire, un écrivain qui écrit en plus de son métier de fonctionnaire qui lui laisse du temps pour écrire défend les privilèges de la fonction publique - et ainsi de suite. Il est difficile d'en sortir. La vérité est que la culture en général a besoin de dons, qu'ils soient privés ou d'Etat. Ensuite, il faut savoir de quelle façon un don peut devenir une chaîne, parce que c'est un faux don, et que le donateur attend pour ainsi dire un retour sur investissement. Tout est aussi dans la manière de donner. Les vrais donateurs désintéressés sont rares; mais ils restent nécessaires.

Sinon, Jean-Michel, je n'ai pas le sentiment que Lionel défend beaucoup plus la culture genevoise que M. Dumont, mais je peux me tromper. Je pense qu'on critique la situation en Suisse quand on veut montrer qu'on mérite les fastes de Paris, par exemple. Mais il faut alors bien choisir ses arguments. Car sinon, pour une littérature non subventionnée, actuellement, le seul moyen, c'est quasiment d'écrire en anglais.

Écrit par : Rémi Mogenet | 06/05/2009

Parce qu'en Angleterre, on finance le bouquin avant sa rédaction, excellent système !

Écrit par : duda | 06/05/2009

Qui existait en France, et même existe toujours, dans certains cas, chez les grands éditeurs. Le problème est que le marché français est inondé de traductions de l'anglais, et que le marché anglophone n'est pas inquiété. Si les écrivains ne sont pas aidés, ils devront tous traduire de l'anglais, un jour. Autant écrire en anglais.

Écrit par : R.Mogenet | 07/05/2009

Maybe, my dear! Good luck!

Écrit par : jmo | 07/05/2009

Les commentaires sont fermés.