27/04/2009

Les visages du Salon du Livre

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images.jpeg Avec près de 105'000 visiteurs, la Salon du Livre de Genève a fait mieux que l'année passée, et moins bien, sans doute, que l'année prochaine. On dirait que le livre ne connaît pas la crise. Ou, du moins, qu'il résiste bravement aux restrictions de toute sorte. Il semble intéresser même nos Grandes Têtes Molles (voir photo) qui n'hésitent pas, le temps d'une visite, à se plonger dans la jungle des livres. À leurs risques et périls…

Foire aux vanités pour certains, rendez-vous obligé pour d'autres qui profitent de cette occasion pour rencontrer ou revoir nombre de collègues et d'amis, le Salon du Livre est une incroyable ruche qui donne souvent le tournis à cause du bruit ou de la cohue. Ruche bourdonnante, certes, mais aussi active, chaleureuse, un peu hystérique, surprenante. On y croise des auteurs, des lecteurs, des journalistes, des élèves, des éditeurs, des connaissances perdues de vue, tous un ou plusieurs livres sous le bras.

Certains médias ont compris l'importance d'un tel Salon, et le célébrent comme il le mérite. L'Hebdo lui consacre un supplément fort bien fait (dû à la plume de Bernadette Richard), la Tribune et 24 Heures de belles interviews, la RSR met le paquet en réalisant plusieurs émissions en direct de Palexpo. D'autres médias sont à la traîne, comme le Matin ou la TSR qui ne fait rien, comme d'habitude, ou si peu que c'en est négligeable. Quand donc notre télévision prendra-t-elle conscience de la chance d'avoir à Genève tant de personnalités intéressantes ? Quand donc comprendra-t-elle que le livre est une nourriture vitale non seulement pour une « élite », mais pour le commun des mortels, qui ne s'en prive pas, d'ailleurs?

Pour revoir quelques visages, connus ou anonymes, parmi la foule des visiteurs du Salon, allez donc sur le site de Jean Romain (ici). crbst_jr1_2032.jpgIl a tenu la chronique en images du Salon 2009.

Les photos sont surprenantes, touchantes, originales, toujours très belles. Une idée simple et forte qui devrait inspirer nos journaux : pourquoi ne pas montrer, aussi, que les livres ont un visage ?

Et que ce visage est aussi intéressant, profond, singulier et beau que celui des people dont ils remplissent inutilement leurs pages ?

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24/04/2009

Êtes-vous jaloux de moi?

images.jpegL'Hebdo, qui ne sait plus comment gagner des lecteurs, et, accessoirement, parler des livres qu'il reçoit mais ne lit pas, a eu l'étrange idée de sonder quelques écrivains romands « mâles » (et pourquoi pas « femelles »?) sur le seul écrivain suisse connu de la rédaction : Jacques Chessex.

La question posée était la suivante : êtes-vous jaloux de Chessex?

Même si la question ressemble à un piège, et qu'elle n'a aucune pertinence, je n'ai pas voulu me défiler. Mais, plutôt que de répondre à l'ultimatum d'Isabelle Falconnier, je tenté de replacer la question dans un contexte plus large, qui n'est pas celui de Chessex (dont la plupart des écrivains et des lecteurs se contrefoutent). Mais bien de la place et de l'intérêt qu'on accorde à la littérature vivante dans certains médias de ce pays (dont L'Hebdo).

Voici donc ma modeste réponse à cette abyssale question : « Plusieurs journaux, en Suisse romande, pratiquent la monoculture, et de manière intensive. Ils piquent, au hasard, dans la riche production littéraire, un ou deux noms qu’ils matraquent à toutes les occasions. C’est un signe de paresse et d’aveuglement. Ainsi se croient-ils dispensés de lire la vraie littérature vivante, qui n’est pas celle des best-sellers (que tout le monde achète, mais que personne ne lit). En outre, en focalisant toute l’attention sur un ou deux noms, ils cherchent à faire croire que toute la littérature se résume à ces deux noms. Autrement dit qu’elle est morte. Ce qui est une tromperie. Jamais, en Suisse romande, la littérature n’a été aussi riche et diverse. Mais on préfère la mono-culture… Sur le chapitre de la jalousie, les écrivains, qui ne sont pas meilleurs que les autres, la connaissent certainement. Mais, pour ma part, à la jalousie j’ai toujours préféré l’admiration. »
D'autres « écrivains mâles » passent aussi à la question : Jean Romain, Blaise Hofmann, Alain Bagnoud et Olivier Sillig. On peut lire leurs réponses dans le dernier Hebdo (gratuit au Salon du Livre).

PS : À ceux (et celles) qui désireraient rencontrer tout ce beau monde, les jaloux et les pas jaloux, les romands et les pas romands, ceux qui s'en fichent et ceux qui ne s'en fichent pas, passez leur dire bonjour aux stands des Éditions de l'Aire (Bagnoud, Béguin, Bimpage, Godel, etc.), aux Éditions Campiche (Sillig, Burri, Bühler, Cunéo, etc), aux Éditions Zoé (Hofmann, Brécart, Layaz,  Barilier, etc) et l'Âge d'Homme (Kuffer, Haldas, Gallaz, Buache et votre serviteur).

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20/04/2009

Le sommet des guignols ou le monde à l'envers

swisstxt20090419_10591068_1.jpgSi la politique avait besoin de se refaire une beauté et une crédibilité, ce n'est pas à Genève que cela risque de se passer. En effet, la Conférence de l'ONU sur le racisme, dite de « Durban II », qui s'ouvre aujourd'hui dans un climat alourdi par la défection de plusieurs pays occidentaux, ressemble à un sketch des Guignols. Impatient d'avoir une tribune internationale, le président iranien Mahmoud Ahmadinejad se frotte déjà les mains. À Cointrin, il a été accueilli par l'inénarrable Moutinot, qui lui a déroulé le tapis rouge, puis par notre président Hans Rudolf Merz. En attendant de faire la bise à Micheline Calmy-Rey, qu'il connaît de longue date et qu'il avait parée des plus beaux voiles à Téhéran…

Dans cette foire d'empoigne, tout le monde se drape dans sa profonde dignité. Les États-Unis ne viendront pas, eux qui bafouent les droits de l'Homme à Guantanamo (bientôt fermée, heureusement). Israël non plus, qui multiplie les crimes de guerre et pratique le racisme ordinaire vis à vis des Palestiniens, enfermés par de hauts murs. Le Canada (qu'on a connu plus courageux), l'Australie, la Nouvelle-Zélande non plus, qui imitent, en fidèles caniches, l'exemple du grand frère américain.

En revanche, la Lybie, l'Iran, la Syrie, le Pakistan, ces grands défenseurs des Droits de l'Homme qui lapident les femmes et punissent souvent de mort l'homosexualité, seront bien présents. Ouf! On se réjouit des débats lumineux qui vont résonner dans la noble enceinte du Palais des Nations…

Comme on le voit, c'est le monde à l'envers. Les Droits de l'Homme sont défendus par ceux qui les bafouent et ceux qui pourraient les défendre brillent par leur absence, craignant sans doute qu'on les accuse, eux aussi, de ne pas respecter les règles du jeu.

Alors, encore une conférence inutile?

Peut-être pas. Si les absents ont toujours tort, les présents asséneront quelques vérités bien senties qui échapperont aux bornes du politiquement correct. On peut faire confiance au président Ahmadinedjad pour cela. Si l'Occident l'adore (adore le haïr), c'est qu'il représente le Diable en personne. Et nous avons tellement besoin du Diable…

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15/04/2009

L'abîme amoureux

images-1.jpegIl y a de la douleur, et beaucoup d'amertume, dans l'un des derniers livres de Monique Laederach dont le titre, Je n'ai pas dansé dans l'île*, évoque en creux l'abîme de l'amour (ou l'amour abîmé).
Comme L'Amant de Duras (dont il adopte la structure éclatée) le roman de Monique Laederach s'ouvre sur une image perdue : Jarkko tapant à la machine ses poèmes nocturnes, martèlement des lettres, musique perverse et déchirante, tandis qu'Emmanuelle, la narratrice et maîtresse de Jarkko, l'écoute faire, partagée entre admiration et détestation.
Peu à peu, comme on recolle les morceaux d'une photographie, Emmanuelle reconstitue (c'est-à-dire réinvente) son histoire, et cela moins pour la revivre, certainement, que pour se convaincre qu'elle a vraiment eu lieu. Qu'elle a bel et bien rencontré, en Macédoine, lors d'un festival de littérature, cet écrivain finlandais au nom bizarre, Jarkko, poète surdoué, homosexuel et porté, comme quelques autres, sur la bouteille.
Ils n'ont pas de langue commune, mais inventent très vite un « langage du corps » qui en tient lieu : « sa main, son bras, sa bouche — et cette constellation hors de toutes les langues, mots léchés caressés transcrits en traces de griffures sur la peau, et les gémissements, les onomatopées qui disaient tout. » Cet amour, qui fait exploser le langage, système de conventions hasardeuses, ne suffit pas à concilier leurs différences et les conflits éclatent bientôt, irréductibles. Ils se séparent, puis Emmanuelle va rejoindre son amant en Finlande, à Lahti, pour un autre festival, au cours duquel Jarkko est célébré, alors qu'Emmanuelle est condamnée à rester dans son ombre. Une nouvelle rencontre aura lieu à Vienne, quelques mois plus tard, mais cette fois sous le signe de la mort : Jarkko vit avec Erich, semble peu disposé à accorder une autre chance à leur amour, détruit sa vie à petit feu. Leur brève vie commune ne fait qu'accuser, encore une fois, l'abîme qui les séparent : sexuel, culturel, littéraire aussi, car l'œuvre de Jarkko connaît une reconnaissance, qu'Emmanuelle envie : « c'est moi qui ai essayé de leur voler le feu. Mais même pour cela, il ne suffit pas de feindre : aucune femme n'est Prométhée. »
Emmanuelle décide alors de rentrer en Suisse où elle continue à écrire, puis à publier, mais sous un pseudonyme masculin, croyant ainsi échapper à la malédiction qui — elle en est convaincue — poursuit toutes les femmes. Peine perdue. Le pseudonyme ne fait rien à l'affaire et l'écriture, en elle, même dans la peau d'un autre, reste une blessure à vif. Elle reverra Jarkko, dans une clinique de Helsinki, une dernière fois, juste avant qu'il meure du sida, en septembre 90, puis tombera malade à son tour.
On voit comment l'amour, qui frôle ici l'abîme, se mue tout au long du récit en amour abîmé, toujours orphelin de lui-même, et condamné, si j'ose dire, à une éternelle déception. On retrouve dans ce livre les thèmes chers à Monique Laederach : l'inconciliable différence des sexes, la quête, aussi, d'une identité féminine, dans et par l'écriture, qui ne devrait rien à personne, sinon à elle-même. Même alourdi de clichés féministes, d'une écriture parfois exagérément durassienne, Je n'ai pas dansé dans l'île est certainement l'un des meilleurs romans de Monique Laederach, qui retrouve ici l'inspiration violente de La femme séparée.

* Monique Leaderach, Je n'ai pas dansé dans l'île, l'Âge d'Homme, 2000.

A lire également, chez le même éditeur, Poésies complètes.

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08/04/2009

Dirty money, le film qui tombe à pic

Affiche_723.jpg Comme l'homme du même nom, voici un film qui tombe à pic! Pile poil dans l'actualité, au moment où la Suisse, attaquée de toutes parts, doit admettre les pratiques frauduleuses de ses banquiers et en rabattre sur sa sacro-sainte moralité. Ce devrait être l'occasion, pour beaucoup de monde, de laver le linge sale non seulement en famille, mais sur la place publique. Car ce que le film de Dominique Othenin-Girard, Dirty money, l'Infiltré, nous montre s'est rééllement passé, et se passe encore aujourd'hui.

On sait que ce film coup de poing est basé sur le livre de Fausto Cattaneo,* un flic tessinois intègre et assez fou pour jouer les infiltrés dans les réseaux de blanchiment d'argent lié au trafic de drogue. En particulier avec la Turquie. Sans complaisance, le film montre bien les espoirs et les doutes de l'agent infiltré (Antoine Basler, qui joue en état d'urgence). Lequel, manipulé par un juge ambitieux (Michel Voïta, excellent), doit d'abord se battre contre ses supérieurs hiérarchiques, et une procureur elle aussi ambitieuse, revancharde et sans scrupule (interprétée par Caroline Gasser), qui fait penser à notre Carla (del Ponte, hélas, et non Bruni!).

Haletant d'un bout à l'autre, mis en scène comme une partie d'échecs où tout serait pipé mystérieusement d'avance, le film de Dominique Othenin-Girard a le grand mérite de saisir la question de l'argent sale à bras le corps. Comme un nœud d'alliances et de compromissions, de convoitises, de 41X157ZD4NL._SL500_AA240_.jpgsilences armés, de complicités peu reluisantes. Le rythme est bien sûr soutenu. Le propos, d'abord un peu confus, se clarifie au fil de la narration, et de cette course éperdue pour prendre au piège les trafiquants de drogue, et ceux, chez nous, qui recyclent leur argent. Même si, parfois, on aimerait, de la part du réalisateur, un point de vue plus précis et plus clair, ce film fera date parce qu'il s'attaque aux fondements obscurs de notre opulence, les milliers de millions engrangés dans nos banques non seulement pour qu'ils y soient en sécurité, mais également pour qu'ils y soient blanchis.

Cette grande lessive, Othenin-Girard en démonte patiemment le mécanisme secret et pour une fois qu'un cinéaste suisse saisit l'actualité à bras le corps, il faut lui rendre hommage.

* Fausto Cattaneo, Comment j'ai infilté les cartes de la drogue, Albin Michel, 2001.

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06/04/2009

Mardi de l'Encre à la Potinière

L7844.jpgNous avons déjà parlé ici des Mardi de l'Encre organisés par les éditions Encre Fraîche le premier mardi de chaque mois. Le débat, animé par Sita Pottacheruva, tourne autour d'un thème et confronte deux auteurs, généralement très différents. Le thème de ce mardi 7 avril sera le roman noir. J'aurai la chance d'y être invité avec l'écrivain genevois Jean-Jacques Busino (présenté ici), auteur de nombreux (et excellents) polars, parus aux éditions Rivages noir.VMjp.jpg
La soirée commencera à 20h, au restaurant La Potinière (Jardin anglais, derrière l’Horloge fleurie).
Et les débats porteront sen particulier sur La Vie mécène (voir ici l'article de Danier Fattore), paru en 2007, et Le théorême de l'autre, paru en 2000.
Bien sûr, on peut manger sur place, après les débats, la cuisine y est excellente.
Venez nombreux!

19:00 Publié dans all that jazz | Lien permanent | Commentaires (1) | | |  Facebook

03/04/2009

Mémoire brûlée

images.jpg Toute l’œuvre d’Yvette Z’Graggen, qui trouve un grand écho en Suisse romande, est un questionnement minutieux du passé. Passé commun dans Un Temps de colère et d’amour (1980) ou Changer l’oubli (1989), quand l’écrivaine genevoise se penche sur le silence des sombres années de guerre. Mémoire individuelle quand elle cherche à revisiter, pour mieux en comprendre les secrets, le passé de sa propre famille.
C’est bien de cela qu’il s’agit dans Mémoire d’elles*. Tout commence ici par deux lettres exhumées du silence, et datées de 1915 et 1916, dans lesquelles Jeanne, la grand-mère maternelle, écrit à sa fille Lisi (la propre mère d’Yvette Z’Graggen). Lettres exaltées, bouleversantes, pathétiques, qui disent à la fois le malaise de vivre et la souffrance d’aimer.
Lisant et relisant ces lettres, les seules sauvées d’une correspondance perdue, Yvette Z’Graggen va se glisser peu à peu dans le corps de Jeanne pour comprendre son tourment : la maladie inexorable (et encore sans nom) qui l’éloigne des siens, la rend étrangère à elle-même.

Bien vite, le drame se dessine : c’est celui d’une fille  « née trop tôt dans une société rigide, corsetée de conventions et d’interdits ». Son destin est tracé : il ressemble au destin de toutes les femmes de cette époque : le mariage avec un homme ayant une bonne situation, les enfants à élever, les tâches ménagères. Mais Jeanne rêve d’autre chose : du grand amour d’abord,  « un don total, un partage sans réserve » de voyages, de liberté. Le plus étrange sans doute (mais il n’y a pas ici de hasard), c’est qu’elle rencontre cet amour dans la personne d’un dentiste viennois, jeune et séduisant, qu’elle va aimer jusqu’à la déchirure.

Élevée dans la peur, entre un père violent et une mère effacée, Jeanne va bientôt donner naissance à une petite fille, Lisi, qui bouleverse son existence. Une nouvelle terreur l’habite, peuple ses nuits de cauchemars, l’empêche de s’occuper comme elle le désirerait de son enfant. Comme elle s’éloigne de cette petite fille qu’elle chérit, elle s’enferme lentement dans le silence, devient méconnaissable, est internée à plusieurs reprises. C’est cette folie à jamais mystérieuse dont Yvette Z’Graggen essaie de démêler les fils, en renouant, comme elle le dit, avec sa mère et sa grand-mère. C’est-à-dire avec une part mystérieuse d’elle-même.
* Yvette Z’Graggen, Mémoire d’elles, L’Aire, Poche bleue.

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