27/02/2009

Les voyageurs du temps

images.jpeg L'avantage des écrivains, c'est de vivre leur vie à l'endroit et à l'envers, comme Benjamin Button (voir chronique précédente), ici et ailleurs, autrefois et maintenant. En même temps. Philippe Sollers nous le rappelle dans son dernier roman, Les voyageurs du temps*. Par l'écriture, mais aussi la lecture, nous faisons l'expérience d'un temps sans limites. Nous voyageons avec Montaigne dans les campagnes bordelaises, nous pleurons avec lui la mort de ses enfants, nous passons de Virgile à Houellebecq, de Quignard à Pline le Jeune, de Racine à Chiacchiari, de Laclos à Sagan, de Duras à Melville, de Dostoïevski à Haldas… Nous parcourons le temps dans tous les sens, à notre rythme et selon notre bon plaisir. Nous avons vécu l'avenir (pas si radieux que ça. au fond) et nous vivrons notre passé, qui est toujours à découvrir.

Comme Benjamin Button, je suis venu au monde comme un vieillard, riche de toutes les expériences, et je mourrai comme un nouveau-né, aussi naïf et ingénu qu'au premier jour…

Il y a, dans la lecture, une expérience proprement paradisiaque: nous pouvons retrouver, à notre guise, tous les visages que nous avons aimés, et qui sont là, à portée de la main, dans ces petits volumes de papier qu'on peut souvent glisser dans notre poche. Au coin d'une rue, à Paris, mais aussi à Lisbonne ou à Lausanne, à Londres ou à New York, Sollers fait des rencontres surprenantes. Il n'est jamais dépaysé : ce sont des connaissances de longue date. Mais quel bonheur de rencontrer Rimbaud, à 17 ans, alors qu'il invente les plus beaux poèmes de la langue française. Ou Isidore Ducasse, dit le Comte de Lautréamont, qui s'isole dans son alcôve pour scander les strophes des Chants de Maldoror! Et Pessoa, qui se confond avec son ombre, sur cette petite place de Lisbonne embaumée de grands acacias en fleurs… Et Casanova, figure tutélaire de Sollers, qui saute dans une gondole pour s'enfuir de Venise…

Il faut lire ce faux roman, sans intrigue ni suspense, comme une magnifique promenade littéraire à travers les lieux et les époques, les visages, les siècles, les grandes ombres du passé. La promenade n'est pas finie. Elle se poursuit de livre en livre, toujours à inventer. Comme il n'a pas de commencement, le temps n'a pas de fin non plus. À nous de l'explorer à notre guise…

Oui, faisons la fête à tous ces voyageurs, promeneurs immobiles, solitaires, insatiables chercheurs de l'or du temps

* Philippe Sollers, Les voyageurs du temps, roman, Gallimard, 2008.

 

 

 

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25/02/2009

Un film vertigineux

images.jpeg Hollywood a fait son cinéma, dans la nuit de dimanche à lundi, et distribué ses oscars. Rires et larmes.  Cris de rage. Déceptions. Polémique. Rien que de très habituel. Pour un peu, on se serait cru aux Journées du cinéma suisse de Soleure! Manquait juste Nicolas Bideau…

Le beau film de Danny Boyle, Slumdog millionnaire, a presque tout raflé. Au détriment de l'autre grand favori, L'étrange histoire de Benjamin Button, avec Brad Pitt et Cate Blanchett, qui n'a eu que des miettes. Certains ont crié à l'infamie et à la trahison. D'autres ont parlé de « pornographie de la misère » à propos du film de Boyle qui, comme on l'a dit ici, se passe pour l'essentiel dans les bidonvilles de Bombay. Les critiques de cinéma aiment toujours à s'échauffer pour rien…

Mais revenons au perdant et disons-le tout net: il faut aller voir cette Etrange histoire de Benjamin Button, réalisé par David Fincher, qui est un film admirable. D'abord par le scénario, impeccable, tiré d'une nouvelle de Francis Scott Fitzgerald. Preuve qu'un grand film repose toujours sur un grand scénario. Et que le meilleur scénariste et dialoguiste est encore un écrivain! Si seulement les cinéastes français (et romands) pouvaient s'en inspirer ! Ensuite par l'interprétation de Brad Pitt, acteur convenable, sans plus, transfiguré ici par son rôle de BB, vivant sa vie à l'envers, vieillard à la naissance et nouveau-né au moment de mourir. Que dire aussi de Cate Blanchett qui illumine l'écran à chacune de ses apparitions, joue juste et bien, confère une bouleversante profondeur à son personnage de danseuse, vivant, pour sa part, une vie à l'endroit. Par la réalisation, enfin, à la fois souple et nette, rythmée et surprenante, de David Fincher, qui donne là son plus beau film.

Mais l'histoire, me direz-vous, n'est-elle pas un peu fort de café? Ce destin à l'envers, ce vieillard vagissant, ce bébé qui meurt à 80 ans, qui peut vraiment y croire?

Eh bien, si le film met du temps à déployer ses sortilèges, figurez-vous qu'on y croit. C'est la magie du cinéma américain,qui nous fait souvent avaler les plus grosses couleuvres. Ce destin renversé, renversant, cette vie qui commence par la fin, nous fait réfléchir au sens du temps. Il ébranle nos bonnes vieilles habitudes de pensée, nous qui sommes captifs du temps des horloges, linéaire, régulier, implacable. Or ce temps des horloges n'est qu'une convention humaine comme une autre (la monnaie, le calendrier, etc). Arbitraire, artificielle. Sans doute calqué sur le rythme biologique de l'homme qui va de sa naissance à sa mort. Or il existe un autre temps. Des autres temps. Le film nous invite à les explorer. Comme il nous invite à nous interroger sur les temps parallèles, synchrones ou séparés. Vivons-nous tous le même instant en même temps? Chacun ne vit-il pas sa propre temporalité? Sommes-nous d'ailleurs toujours synchrones avec nous-mêmes?

La scène la plus vertigineuse du film advient quand les deux protagonistes, Brad et Cate, qui se sont croisés plusieurs fois sans jamais se rencontrer vraiment, s'aperçoivent qu'ils ont presque le même âge. Mais que cet instant magique, unique, ne va pas durer. Et que le temps lui-même va les séparer, irrémédiablement, puisque Benjamin va rajeunir, tandis que Daisy prendra chaque jour quelques nouvelles rides. L'amour n'est pas synchrone, même s'il est réciproque. Une faille, toujours, creuse le temps, qui n'a pas la même valeur pour chacun d'entre nous. C'est peut-être pour cette raison que nous ne savons pas aimer comme nous aimerions aimer…

* L'Étrange histoire de Benjamin Button, de David Fincher, avec Brad Pitt, Cate Blanchett, Julia Ormond.  Actuellement dans les salles de Suisse romande.

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23/02/2009

Le PS vire au PC

images.jpeg Impayables, les socialistes genevois! Alors que le monde traverse une crise (financière, mais aussi politique et sociale) sans précédent, alors que Genève a besoin de personalités fortes et compétentes, ils choisissent, une fois de plus, le compromis, la pseudo-parité, l'éloge du juste de milieu. « Soyons médiocres ! » semble être leur mot d'ordre. Pourtant, samedi, lors de la désignation du ticket socialiste pour le futur Conseil d'État, les membres du PS avaient le choix. Quatre candidats pour un poste : Mmes Rielle-Fehlmann, Torracinta-Emery et Pürro et M. Tornare. Sur le papier, déjà, la lutte était inégale. Tout s'est avéré joué d'avance. L'intrigue, les complots souterrains, l'alliance des pleutres et des vélléitaires, la mesquinerie, les revanchards ont fait le reste. Le choix final s'est porté sur deux noms, qui ne font la paire que sur les photos. Charles Beer, donc, malgré un bilan désastreux (qui va s'alourdir encore dans les mois qui viennent) et Véronique Pürro, déjà éjectée une fois des joutes électorales, sont les deux dindons de la farce.

Plus Politiquement Correct, tu meurs, dirait ma fille !

Alors que Genève a besoin, comme jamais, de fortes têtes et de compétences marquées (pour faire oublier, si c'est possible, le désastre Moutinot), le PS choisit un couple jeune et branché, polo rayé et top fuchsia, digne de la Star'Ac, en espérant que les électeurs genevois (pas plus bêtes que les autres, au demeurant) cautionneront ce choix démagogique et dangereux. Pourquoi démagogique?  Parce que la « parité » n'a de valeur que si elle met sur un même pied d'égalité deux personalités aux compétences égales et reconnues par tous. Ce qui n'est pas le cas ici. Pour s'attacher le vote des femmes, le PS s'est montré prêt à tout : même à choisir Véronique Purro. Et pourquoi dangereux? Parce que, dans ce pocker menteur, les électeurs ne sont pas dupes. En voyant, une fois de plus, l'extrême légéreté  (pour ne pas dire inconsistance) du ticket socialiste, ils vont se tourner vers d'autres partis, plus à même, selon eux, de fournir des réponses fortes et intelligentes à la crise. Autrement dit, les deux candidats socialistes risquent bien de rester sur la touche cet automne.

Quel gâchis, quand on pense aux qualités de Manuel Tornare ou de Laurence Rielle-Fehlmann…

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18/02/2009

Règlement de comptes à Payerne City

images.jpegUne étrange affaire agite actuellement le landerneau romand (voir ici l'article de Jean-Louis Kuffer dans 24 Heures). Au centre de l’affaire : le dernier livre de Jacques Chessex, Un Juif pour l’exemple*, qui raconte — comme chacun le sait désormais, puisque le livre a été largement chroniqué — l’assassinat, à Payerne, en 1942, d’un marchand de bétail juif, Arthur Bloch, par un groupe de nazillons locaux. Le roman de Chessex est bref, bien enlevé, il sonde comme à son habitude les zones les plus sombres de l’être humain, le mal, la violence aveugle, le désir de mort. Jusqu’ici, rien à dire. En quelques semaines, le livre sur « l’affaire de Payerne » est devenu un succès de librairie. Plus de 30'000 exemplaires vendus. Ce qui est bien sûr exceptionnel sous nos latitudes où les tirages sont habituellement confidentiels. Même le directeur de Payot, Pascal Vandenberghe, se frotte les mains…
Bravo à Chessex, donc, et vive la littérature romande !
Là où l’affaire se corse, c’est quand on apprend que, trente ans avant le roman de Chessex, les journalistes Yvan Dalain et Jacques Pilet avaient réalisé un film, puis écrit un livre sur la fameuse affaire. Ce film, dans le cadre de l’émission Temps Présent, s’intitulait Analyse d’un crime, et l’on se réjouit beaucoup de le redécouvrir très bientôt sur la TSR (on peut le voir sur le site de la TSR ici). dalain.jpegQuant au livre de Jacques Pilet, paru chez Favre en 1977, il s’intitulait Le crime nazi de Payerne, 1942 en Suisse, un Juif tué pour l’exemple. Je vous laisse juge des coïncidences…
Interrogé sur cette étrange affaire, par Pascale Burnier, Chessex déclare qu’« il était le premier sur le coup », ayant déjà rédigé, en 1967, un texte d’une dizaine de pages, Un crime en 1942, publié dans un recueil de chroniques, Reste avec nous, réédité par Bernard Campiche en 1995. Il a donc la paternité de l’histoire…
Sans entrer dans ce débat curieux de savoir qui des uns ou de l’autre est le propriétaire du sujet (le livre de Chessex reprend pourtant tel quel le titre du livre de Pilet), on ne peut éviter certaines questions. Pourquoi, de la part du grand écrivain, avoir occulté délibérément ses sources ? Ou, à défaut de sources, pourquoi n’avoir pas mentionné l’existence du film de Dalain (à droite, de son vrai nom Yvan Lévy, né à Avenches en 1927 et décédé en 2007) et du livre de Pilet ?
chessex.jpegQuand on pose la question à Chessex, voici ce qu’il répond : « Il s’agit d’un travail sérieux, mais qui manque cruellement de détails. Les noms des assassins ne sont pas cités et le déroulement du drame n’est pas précis. À aucun moment du livre, ni du Temps présent de l’époque d’ailleurs, on ne comprend que ce crime dépasse Payerne et qu’il s’agit vraiment du début d’Auschwitz. »
Y a-t-il là comme le règlement d’un antique contentieux ? Et pourquoi Chessex, trente ans après Dalain et Pilet, tente-t-il de se réapproprier (avec succès, d’ailleurs) l’« affaire de Payerne », ce fait divers tragique qui marqua toute une région, et toute une époque ? Un écrivain, fût-il de talent, peut-il s'arroger l'exclusivité d'un fait divers?
En attendant les réponses qui ne vont pas manquer de surgir dans les jours et les semaines qui viennent, car l'affaire fait grand bruit chez nos voisins vaudois, relisons les deux Jacques, Chessex et Pilet, et ne manquons pas la rediffusion sur la TSR du film d’Yvan Dalain, qui fut un grand reporter, un grand écrivain et un homme épatant.

* Jacques Chessex, Un Juif pour l’exemple, roman, Grasset, 2008.
** Jacques Pilet, Le crime nazi de Payerne, 1942 en Suisse, un Juif tué pour l’exemple, Favre, 1977.

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Mortelle randonnée

hofmann.jpegAprès un récit de voyage, Billet aller-simple*, et Estive**, carnet de route en haute vallée alpine, Blaise Hofmann se lance dans le roman. Et, pour son coup d’essai, il n’a pas froid aux yeux, puisqu’il se glisse dans la peau d’une femme, Berthe, la trentaine, en rupture sociale, pour raconter sa révolte, d’abord, sa soif de liberté, puis sa dérive mortelle.
Scandé en trois parties, le périple de l’héroïne commence à Lausanne, où elle travaille comme assistante de direction sous les ordres d’une amie d’enfance, redoutable executive woman. Quand elle rentre chez elle, c’est pour retrouver son petit ami, tendresse plan-plan et routine quotidienne. On sent Berthe tout près du point de rupture. Il arrive un beau jour, presque par accident, alors qu’elle se balade à vélo. Un pneu crevé, de nouvelles rencontres, l’envie de poursuivre son chemin Dieu seul sait où : comme une seconde chance pour sortir de l’étau des jours gris. Chaque rencontre est un événement, pousse Berthe un peu plus loin sur le chemin de la liberté. Quête de soi qui passe par l’aventure, l’expérience du temps mort et de la faim, de l’errance, de l’absence de tout port d’attache. Blaise Hofmann a les sens aguerris. C’est un observateur, doublé d’un moraliste : au fil des jours, la fuite de Berthe se transforme en voyage initiatique, un voyage jalonné de rencontres et de découvertes, de peurs et de désirs. Hofmann excelle à observer les gens, à décrire une nature qui n’est pas toujours bienveillante, à creuser cette envie d’aller voir ailleurs si la vie est plus belle…
assoiffée.jpegPlus convenue, la seconde partie de L'Assoiffée*** montre Berthe dans la rue, à Paris, fréquentant SDF et clochards, dormant dans les toilettes publiques, mendiant un peu d’argent à la porte des supermarchés, vivant ou survivant d’expédients. On a de la peine à suivre Berthe dans cette longue descente aux enfers où tout esprit de révolte, toute résilience, semble l’avoir abandonnée. « Ne pas hésiter à perdre la face. Aller au bout de mes maladresses. Errer comme une provinciale pas peu fière d’avoir fait le déplacement. Être heureuse. »
Ce bonheur, Berthe ne le trouvera pas à Paris où elle s’enfonce chaque jour davantage dans la misère et la marginalité. Hofmann peine ici à trouver le ton juste pour décrire cette fuite éperdue qui est un vertige du néant et de la mort. On aimerait que Berthe ait plus d’épaisseur ou de consistance. Que quelque chose en elle résiste à ce vertige autodestructeur. Pourquoi est-elle à ce point passive et désespérée ? D’où vient ce malheur qui l’habite ? Que (ou qui) cherche-t-elle si vainement à fuir ?
La troisième partie, hélas, ne répond pas à ces questions, ou les laisse en suspens. Recueillie par un routier qui lui raconte sa vie (surprenant dialogue dans un roman presque entièrement écrit sous forme de monologue), Berthe va se retrouver sur la côte normande, si chère à Marguerite Duras. Cette ultime rencontre, dont on pressent qu’elle aurait pu être décisive, cette dernière chance, Berthe ne sait pas la saisir. Elle poursuit sa dérive au fil des dunes de l’Atlantique, s’interroge encore une fois sur sa vie — et sur le monde qui l’a abandonnée. La liberté, est-ce la mort ? Toute émancipation (par rapport à la société, au monde du travail, au couple) est-elle forcément impossible ? Se chercher, se trouver, à travers une errance ponctuée de rencontres et de découvertes, est-ce nécessairement se perdre ?
Pour Blaise Hofmann, qui suit pas à pas la longue dérive de Berthe, la réponse ne fait pas de doute. En fin de course, Berthe n’a qu’une issue : se fondre corps et âme dans les flots de l’océan. Ultime et mortelle régression. Même si cette fin — si caractéristique de la littérature romande qui a fait du suicide son principal lieu commun — semble un peu trop prévisible, ou trop facile, le roman de Blaise Hofmann ne manque pas de vigueur, ni de style. On se réjouit de le lire dans un prochain roman au sujet peut-être mieux adapté à ses qualités d’écrivain.


* Blaise Hofmann, Billet aller simple, l’Aire bleue, 2006.
** Blaise Hofmann, Estive, Zoé, 2007.
*** Blaise Hofmann, L’Assoiffée, roman, Zoé, 2009.

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13/02/2009

Les piètres penseurs


images.jpegComme l'ornithorynque ou le panda, l'Intellectuel Français (ou I.F. pour reprendre le sigle inventé par Régis Debray dans un livre passionnant*) est une espèce en voie de disparition. Héritier lointain de l'Intellectuel Originel (ou I.O.), dont les plus fameux spécimens s'illustrèrent lors de l'affaire Dreyfus, l'I.F. voit aujourd'hui sa fin venir, supplanté par l'I.T. (ou Intellectuel Terminal) qui ne pense plus en terme en droit ou d'éthique, mais exprime ses humeurs au jour le jour — de préférence dans les pages “ Débats ” de Libération ou du Monde — dans l'espoir d'en tirer un bénéfice médiatique immédiat, et d'occuper la scène intellectuelle.
Intervenir dans la vie politique, pour un écrivain ou un philosophe, aura toujours été, depuis un siècle au moins, une spécialité française. On se rappelle Zola accusant, dans l'Aurore, l'Etat d'avoir condamné injustement Dreyfus. Accusation reprise par Anatole France, Barrès, Péguy, Proust et quelques autres I.O., lesquels, après maintes attaques, polémiques et menaces, eurent enfin gain de cause.
Cet engagement de l'intellectuel, qui se doit de toujours prendre position dans le débat politique de son époque, va se développer au cours du XXe siècle. En France, ses grandes figures morales seront tour à tour Gide, lorsqu'il dénonce au retour d'un voyage en URSS les conditions de vie de ce pays ; Sartre, bien sûr, qui force l'I.F. à s'engager dans le débat politique et à choisir son camp, souvent de manière péremptoire ; Raymond Aron qui, au sortir de la deuxième guerre mondiale, s'oppose à Sartre en défendant des positions tout autres ; mais aussi David Rousset ou Pierre Vidal-Naquet.
Le point de rupture, qui pour Régis Debray marque la fin de l'I.F et sa transformation en I.T. (ou Intellectuel Terminal), advient au début des années 70 avec l'arrivée sur la scène médiatique des “ Nouveaux Philosophes ”. Plus de débat d'idées, désormais, plus d'affrontements de haute tenue, comme les querelles entre Sartre et Camus, mais des opinions assénées tels des coups de gourdin. Même si Debray cite peu de noms, on reconnaît sans peine ici la bande à Bernard-Henri Lévy, Glucksmann et autres Finkelkraut qui représentent les nouveaux maîtres du prêt-à-penser. Leur coup de génie ? Occuper les media et faire du débat d'idées un spectacle permanent. Ê“ L'I.T. a un ton judiciaire, mais un ton au-dessus du juridique. Il fait métier de juger, et non d'élucider : plutôt dénoncer qu'expliquer. Sa question préférée ? " Est-il bon, est-il mauvais ? " Elle en cache une autre, beaucoup plus grave à ses yeux : " Et moi, me retrouverais-je, ce faisant, du bon ou du mauvais côté ? "”
Etre toujours là où quelque chose se passe (quitte à faire du tourisme médiatique comme BHL ou Bernard Kouchner). Toujours du bon côté, bien sûr — c'est-à-dire des bons sentiments ou du politiquement correct. Ne jamais s'engager sur le terrain du vrai débat philosophique (laissé aux purs spécialistes, philosophes de métier, réputés illisibles), mais raisonner en termes de chiffres plus ou moins trafiqués, de slogans péremptoires et de comparaisons démagogiques (voir les chroniques de Jacques Julliard, Alain Minc ou Jean-François Revel).
En même temps qu'il accède aux présentoirs des supérettes, l'I.F. signe son arrêt de mort. Le spectacle a remplacé la réflexion, les bons sentiments ont supplanté le droit, la morale circonstancielle (qui change au gré des événements et de la pensée dominante) a pris la place de la bonne vieille éthique philosophique, décidément trop obsolète.
Bien sûr, on sent chez Régis Debray (type même de l'I.F. formé à la vieille école) une certaine nostalgie de l'époque où l'écrivain, l'artiste ou le penseur avait encore son mot à dire dans le débat d'idées. Où réflexion philosophique ne rimait pas avec bricolage de circonstance, démagogie, flatterie des foules anesthésiées. Époque à jamais révolue, selon lui, car nous sommes entrés dans la vidéosphère : l'écran a remplacé l'écrit, l'ordinateur ou la télévision ont supplanté le livre — comme, d'autre part, les médias assurent, à eux seuls, le traitement et le commentaire de l'information en convoquant de temps à autre, tels des guests stars, les penseurs en vogue du moment.
* Régis Debray, I.F. (Suite et fin), Folio.

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10/02/2009

Passion extrême

images-5.jpegLouise Anne Bouchard est née à Montréal et vit en Suisse depuis douze ans. Photographe de formation, scénariste et dialoguiste de films, elle publie, tous les deux ans, de brefs romans convulsifs et déroutants. On se souvient des Sans-soleil, paru en 1999, qui retraçait dans une langue inimitable l'arrivée, dans un petit village valaisan, d'une étrangère aussi étrange qu'irréductible. Roman des rapports amoureux, de l'ouverture (ou de la fermeture) à l'autre, des bouleversements progressifs d'hommes et de femmes en proie à la passion…
L'étrange et l'étranger se retrouvent dans le dernier livre de Louise Anne Bouchard. Et d'abord dans le titre, Vai piano, en italien, qui signifie “ va lentement ”. Dans le thème, ensuite, puisque le roman raconte le voyage en Sicile d'une belle étrangère qui va tomber dans les bras (ou plutôt les filets) d'un médecin de Taormina. L'histoire serait banale sans la présence, constante et clandestine, du mari défunt qui suit son ex pas à pas, jour après jour, et surtout nuit après nuit. Mort et enterré, pourtant, le mari n'a de cesse d'espionner sa femme, à qui il s'adresse continuellement, dans une sorte de lettre ouverte adressée à celle qu'il a perdue, mais qu'il continue de maîtriser et de manipuler d'outre-tombe.
Tout, chez Louise Anne Bouchard, est affaire de regards et de mots. Regard d'une incroyable cruauté, parfois, qui transperce les apparences, refuse les faux-semblants, fait éclater au fil des pages une vérité qui tantôt dérange (mais il ne faut pas tomber dans le piège de cette provocation), et tantôt éclaire d'une lumière nouvelle les relations amoureuses (car chaque roman de Louise Anne Bouchard est le récit d'une passion extrême, vécue jusqu'à son paroxysme). Langage d'une grande inventivité, ensuite, d'une musique nerveuse, d'une cadence régulière, preuve d'une grande maîtrise de la langue. Quand les regards et les mots se confondent, ou plutôt se répondent, cela donne un feu d'artifice. Un vrai régal !

* Louise Anne Bouchard, Vai piano, roman, l'Âge d'Homme, 2001.

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07/02/2009

Immortelle Sarah

images-2.jpegOn ne présente plus Michèle Auer, qui travailla longtemps dans l'édition parisienne avant de venir s'installer, avec son mari Micha, du côté de Genève : quiconque s'intéresse, de près ou de loin, à la photographie, en Suisse comme en Europe, a rencontré cette femme de caractère qui collectionne les images et les appareils de photo, les beaux livres et les œufs de toute sorte.
C'est grâce à elle qu'on a pu découvrir (ou redécouvrir) les images de la photographe lausannoise Germaine Martin, par exemple, les planches de Jean-Gabriel Eynard, les chambres d'hôtel magnifiques de Jean-Jacques Dicker, la montagne bleue de Jacques Pugin, les photos érotiques de Pierre Keller, pour n'en citer que quelques-uns. C'est à elle que l'on doit aujourd'hui un recueil de photos — la plupart inédites — de la grande Sarah Bernhardt (1844-1923), première star du théâtre aux prises avec la photographie, dont elle signe les notes biographiques, et rassemble les documents d'époque (articles, témoignages, comptes-rendus critiques). Suivant au fil des ans la vie mouvementée de Sarah Bernhardt, l'on apprend combien le destin de la grande comédienne est lié à l'invention de la photographie : non seulement Sarah est née presque en même temps que la photo, mais encore elle a su la première utiliser l'image en général, et son image en particulier. Ainsi n'est-ce sans doute pas un hasard si elle adopta la même devise que l'illustre Nadar : Quand même ! Que l'on retrouve dans ses lettres d'amour, de colère ou d'insultes.
Idolâtrée pour ses rôles, d'une intelligence hors normes, Sarah Bernhardt a su utiliser son image pour construire, année après année, son mythe ou sa statue. Dotée d'une grande beauté, mais aussi d'une soif immense d'indépendance et d'aventure, elle a su mettre en scène sa vie grâce à la photographie. Michèle Auer nous restitue cette mise en scène (la première dans l'histoire du théâtre) avec intelligence et sensibilité.
En même temps que cet hommage à Sarah Bernhardt paraît, dans la collection Photoarchives*, un ouvrage que tout amateur de photographie et d'histoire devrait acquérir séance tenante. Il s'agit d'un des premiers textes critiques consacré à la photographie et son auteur n'est pas n'importe qui, puisqu'il s'agit du genevois Rodolphe Töpffer**.
images-1.jpegCe texte, à peu près inconnu du public, est pourtant un chef-d'œuvre, autant qu'une curiosité. Il traite, en précurseur, de l'art photographique, et plus précisément de la question de l'imitation, de l'esthétique et de la ressemblance en photographie. Ecrit en réaction à la publication d'un ouvrage paru en 1941 à Paris, Excursions daguerriennes. Vues et monuments les plus remarquables du globe (reprise dans le volume d'Ides et Calendes) le texte de Töpffer, écrit trois ans après la découverte de Daguerre, extrêmement clair et réfléchi, intitulé fort explicitement De la plaque Daguerre : le corps moins l'âme, nous introduit directement aux problématiques les plus contemporaines sur l'image et sa reproduction.
Abondamment illustré, entre autres par des gravures grinçantes de Daumier, le texte de Töpffer est lui-même suivi par un texte de Constant Puyo, qui le commente et prolonge ses questions. “ La photographie ne peut être un art que si elle est en mesure de créer un beau indépendant de la beauté du sujet. (…) Il semble bien, d'ailleurs, qu'on le comprenne. Ne voyons-nous point déjà des photographes d'avant-garde s'attaquer à des pans de murs et à des tuyaux de cheminée ? ” Ecrites en 1907, ces lignes de Puyo n'ont pas pris une ride. C'est pourquoi il faut les relire aujourd'hui.
* Michèle Auer, Sarah Bernhardt, collection Photogalerie, Ides et Calendes, Neuchâtel et Paris., 2000.
**
Rodolphe Töpffer et Constant Puyo, De l'Art et du Daguerréotype, Photoarchives, Ides et Calendes, Neuchâtel et Paris, 2000.

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02/02/2009

Hommage à Mouduneux

images.jpeg

Rendons hommage, une fois n'est pas coutume, au magistrat le plus charismatique de Genève, grand amateur de pipes et fidèle adepte de l'adage selon lequel « mieux vaut ne rien faire que tenter le diable », qui s'est encore une fois illustré, ce samedi, en mobilisant, dans la vieille-ville transformée en camp retranché, près de 1300 policiers pour endiguer la violence (forcément…) aveugle d'une poignée de manifestants. Coût de l'opération : 1,5 millions de francs. Est-ce cher payé pour dormir sur nos deux oreilles?

« Avocat besogneux, il avait, au grand bonheur de ses clients, renoncé au prétoire pour s’occuper d’une association de locataires. Comme il n’était jamais à son bureau, préférant aller à la pêche ou fumer une bonne pipe, il fit peu de dégâts. Sans doute est-ce la raison pour laquelle un groupement politique l’inscrivit sur sa liste pour les futures élections. Un ténor du parti tomba malade. La pasionaria des causes féministes dut renoncer à son mandat à la suite d’une plainte pour harcèlement sexuel déposée contre elle par l’une de ses secrétaires. Le numéro trois disparut du pays, abandonnant femme et enfants, et laissant derrière lui une ardoise de plusieurs millions de francs.
Pour Mouduneux, tête de liste malgré lui, la voie était brusquement libre.
Il fut élu, prit possession de son bureau Téo Jacob et s’empressa de reprendre ses anciennes habitudes.
Ne rien faire, surtout, et attendre.
Cela ne dura pas longtemps. Élias le contacta, lui présenta un ambitieux projet de construction de logements à la frontière franco-genevoise et déploya toute son énergie pour le convaincre d’y souscrire. Mais l’autre, tirant comme un malade sur sa pipe d’écume, était plus coriace que prévu. Dans les semaines qui suivirent, il revint à la charge plusieurs fois. Il fit valoir les nombreux postes de travail créés (Genève connaissait alors le taux de chômage le plus élevé de Suisse), le grand nombre de logements (dans un canton frappé de pénurie) et l’ouverture transfrontalière qu’un tel projet allait favoriser.
Fidèle à sa légende, la pipe vissée entre les dents, Mouduneux resta inébranlable. Car au moment de s’engager, considérant les risques du projet et les jalousies politiques qu’il n’allait pas manqué de susciter, il préférait ne pas tenter le diable. »
Extrait de La Vie mécène, roman, l’Âge d’Homme, 2008.

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