07/01/2009

Le monde d'Alain Bagnoud

images.jpegOn dit souvent, à tort, que la littérature romande manque d'ambition. Le jour du Dragon*, le dernier livre d'Alain Bagnoud, nous démontre le contraire. Comme certains sages chinois sont capables, paraît-il, de voir le monde entier dans une goutte d'eau, Bagnoud raconte, dans le courant d'une seule journée, une vie entière. Pas n'importe quelle journée et pas n'importe quelle vie. Tout se passe le 23 avril, dans un petit village du Valais, le jour de la Saint-Georges., patron de la commune. Et ce jour fatidique, où Saint Georges terrassa le Dragon, est celui de toutes les expériences, les découvertes, les émotions, les transgressions. Nous sommes dans les années 70, années de liberté et de musique, un vent nouveau souffle même dans les villages les plus reculés. Car personne, ici bas, n'est à l'abri de l'Histoire.
Enrôlé comme tambour dans l'une des deux fanfares du villages, le narrateur va vivre cette journée comme un parcours initiatique. C'est d'abord le sentiment — douloureux, puis exaltant — d'échapper aux griffes de sa famille, à l'ordre patriarcal qui empoisonne, depuis toujours, les relations. Bientôt le narrateur tiendra tête à son père, pourra se libérer de toutes les contraintes qui l'empêchent d'être lui, c'est-à-dire d'être libre. Comment briser les chaînes de l'enfermement familial? Grâce aux copains, à la musique, aux filles, à la Poésie. C'est la première leçon de ce jour décisif.
Mais tout ne se passe pas si facilement, ni tout de suite. Grâce au talent d'Alain Bagnoud, nous pénétrons peu à peu, mot à mot, dans les couches les plus profondes de la conscience d'un personnage, superposées commes celles d'un mille-feuilles. La famille, donc, déjà omniprésente dans La Leçon de choses en un jour**, premier volet de cette autobiographie rêvée. Mais aussi la religion puisque le narrateur assiste, comme tous les villageois, à la messe célébrant Saint Georges. Rituel immuable, à la fois solennel et ennuyeux. Là encore, l'adolescent qui assiste à la messe ne se sent pas à sa place. Ce décorum ne le concerne pas ; au contraire, il l'aliène. Il ne se sent à l'aise qu'avec les copains qui l'entraînent sur des chemins de traverse. Car au centre du livre, extrêmement bien décortiqué, il y a le malaise d'« une existence médiocre, insuffisante. Un cerveau parasité de discours encombrants (…) Un magma instable qui aspire à se définir, qui cherche à se coaguler, mais infructueusement. » Jusqu'à ce jour, le narrateur n'a pas de visage, il n'est ni beau ni laid, il manque de présence au monde physique. C'est cette journée particulière, le Jour du Dragon, qui va lui permettre d'accéder à lui-même et au monde, jusqu'ici refusés. Dans le monde villageois pétri de traditions, de conventions et de clichés, il faut éviter comme la peste tout ce qui est singulier. Car le singulier doit toujours se fondre dans le collectif, le général, la famille ou le groupe.images-1.jpeg
Ce trouble indistinct, Bagnoud le creuse parfois qu'au malaise. Et l'on sent une vraie douleur affleurer sous les mots qui se cherchent, refusant les clichés et le patois identitaire. Le rite de passage se poursuit : le narrateur goûte aux délice du fendant comme à ceux du premier joint. Ces paradis artificiels ne durent jamais longtemps. Qui peut comprendre ses vertiges, ses exaltations, ses ivresses poétiques et morales? Pas la famille en tout cas, ni les copains. Les filles alors? Le narrateur va connaître sa plus grande émotion à l'église, où il embrasse pour la première fois Colinette : transgression jouissive, et sans grand risque, puisque l'église, à cet instant, est déserte. Mais le narrateur a franchi le pas. Ce baiser initiatique l'a fait entrer dans un autre monde, merveilleux et bouleversant.
Le livre se termine en musique. Ayant quitté l'uniforme de la fanfare, le narrateur retrouve ses copains dans une cave enfumée, s'essaie à jouer divers instruments, décide de fonder un groupe rock : The Dragon!, of course ! Abandonne l'abbé Bovet pour Chuck Berry et Jerry Lee Lewis. Mais l'initiation au monde, la découverte de soi par les autres n'est pas finie: grâce à son ami Dogane, le narrateur va visiter l'atelier d'un peintre marginal, Sinerrois, qui va lui ouvrir les portes de l'expression artistique en lui montrant qu'en peinture, comme en poésie, la liberté est souveraine, source de découvertes et de joies. Nouvelle leçon de vie en ce jour fatidique! La liberté de peindre et de créer se paie souvent par la solitude, le silence, le rejet social. 
L'épilogue du livre met en scène, dans un garage, l'une de ces fameuses boums qui ont fait chavirer nos cœurs d'adolescents. À cette époque, le seul souci (vital) était d'inviter la plus belle fille de la classe pour danser le slow le plus long (en général Hey Jude !). C'est l'expérience ultime que fait le narrateur au terme de cette journée proprement homérique, au sens joycien du terme, puisque toute une vie est concentrée en moins de vingt-quatre heures chrono. Ce qui est un fameux tour de force. Alain Bagnoud y scrute, au scalpel, les méandres d'une conscience malheureuse, qui cherche son salut dans la musique, l'amour, la lecture, la poésie. Et qui découvre, au terme d'un long parcours initiatique, la liberté d'être soi et la présence au monde.
* Alain Bagnoud, Le Jour du Dragon, éditions de l'Aire, 2008.
** Alain Bagnoud, La Leçon de choses en un jour, éditions de l'Aire, 2006.
 

09:53 Publié dans livres en fête | Lien permanent | Commentaires (13) | Tags : bagnoud, littérature romande, nouveauté | | |  Facebook

Commentaires

Manque d'ambition, et surtout, manque d'ampleur. On ne peut que s'effrayer en lisant votre récension, que je crois honnête. Voyez un peu : "Tout se passe [...] dans un petit village du Valais", "le narrateur [...] tambour dans l'une des deux fanfares du villages", "l'adolescent qui assiste à la messe", "le narrateur goûte aux délice du fendant", "Le narrateur va connaître sa plus grande émotion à l'église, où il embrasse pour la première fois Colinette" (Sic Colinettam osculat ille, nec Beatricem, nec Lauram.), "le narrateur [...] décide de fonder un groupe rock".

Franchement, nous sommes très, très loin de Salammbô ou du côté de Guermantes...

Écrit par : stéphane staszrwicz | 07/01/2009

Les lieux fréquentés par Proust ont-ils plus d'ampleur que ceux fréquentés par Bagnoud ? Il faudrait surtout prouver que Proust a tiré de sa vie parisienne et beauceronne davantage que Bagnoud de sa vie valaisanne. Le salon des Guermantes (ou de leur modèle), peut-être somme toute que ce n'était pas en soi plus intéressant que la place d'un village de montagne. Flaubert même n'a pas prétendu que les mercenaires de Carthage représentaient un épisode d'une ampleur particulière dans l'histoire de l'humanité.

Écrit par : Rémi Mogenet | 07/01/2009

Espérons, mon cher Stéphane, que nous sommes loin des faubourgs de Carthage, le plus mauvais roman de Flaubert! Le livre de Bagnoud est ancré dans un lieu et une époque, comme L'étranger est ancré à Alger, et la Nausée au Havre… Le vrai provincialisme a toujours été parisien. N'ayons pas peur des livres qui sont inscrits quelque part, et dans leur époque!

Écrit par : jmo | 07/01/2009

Chacun fait des romans de Flaubert sa petite hiérarchie personnelle. Moi, c'est Madame Bovary que je trouve surévaluée. J'ai toujours soupçonné que sa faveur vient d'abord de ce qu'elle est plus facile à faire lire aux lycéens.

Écrit par : stéphane staszrwicz | 07/01/2009

D'ailleurs que se passe-t-il chez Proust (dont je suis un admirateur)? Le narrateur se réveille, il se souvient de petites promenades avec ses parents au bord de la rivière locale du petit village de son enfance, il va dans une station balnéaire et embrasse pour la première fois Albertine, il se fait présenter à sa voisine presque de palier, la Guermantes, il est jaloux et il décide de devenir écrivain. Ce n'est pas si palpitant. Pourtant, mon cher Stéphane, on ne peut pas dire que notre Marcel manque d'ambition et son œuvre d'ampleur. Je ne sais encore ce qu'il en est du livre de Bagnoud mais on ne peut pas, vous le savez bien, juger un livre sur ses prétextes. Car il y a surtout la manière. Et puis vous devriez un peu faire confiance au sens littéraire de JMO, qui est très sûr.

Écrit par : Eric M | 07/01/2009

Stéphane n'aime pas non plus la petite vie d'une ville normande, peut-être. Mais "Salammbô" n'est pas le plus mauvais livre de Flaubert, à mon avis. Simplement, il faut justement reconnaître que la révolte des mercenaires de Carthage a une importance historique tout aussi réduite que le suicide d'une bourgeoise de Rouen.

Écrit par : Rémi Mogenet | 08/01/2009

(Ou que le salon des Guermantes, bien sûr.)

Écrit par : Rémi Mogenet | 08/01/2009

Ah,cet éternel débat sur le fond et la forme! Si c'était celui-ci qui comptait, on pourrait se contenter de résumer. Mais non, la littérature, comme disait en gros Nabokov, est une question de détails.

Écrit par : ph. gerard | 08/01/2009

Manque d'ambition, et surtout, le manque d'échelle. Nous pouvons seulement effrayé par la lecture de votre avis, je crois honnête. Il suffit de regarder: "Tout se passe dans un petit village dans le Valais", "le narrateur tambour dans l'une des deux bandes de villages", "l'adolescent qui assiste à la messe», «le narrateur Goa pour vous régaler de fissuration», «Le narrateur va sur sa plus grande émotion dans l'église, où il premiers baisers Colinette »(Sic Colinettam Osculati ille, née Beatricem nca Lauram.)», le narrateur décide de former un groupe de rock ". Franchement, nous sommes très, très loin de Salammbá »ou sur la Côte de Guermantes ... Thank you for the story. This has been a good example of effectiveness if a diversified team.

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