24/12/2008

Mélusine ou l'âme sœur, par Corine Renevey

bachtenpoupee.jpgIl y a des livres qui nous hantent parce qu’ils sont justes, parce qu’ils touchent à l’essentiel de notre condition humaine. La Poupée de laine* de Frédérique Baud Bachten est de ceux-là. Avec cette première publication aux éditions Samizdat, l’auteure renoue avec son expérience du théâtre et de la radio. Elle évoque le tragique destin d’un enfant, né pas comme les autres, tourmenté par un mal sans nom, mettant en péril le fragile équilibre de ceux qui l’aiment avec une volonté peu commune. Doris Lessing avec le Cinquième Enfant **, Siri Hustvedt avec Tout ce que j’aimais***, et tout récemment, Jean-Louis Fournier avec Où on va, papa ? ****, ont abordé la douloureuse question de la filiation de la différence, une différence qui parfois peut s’apparenter au diable en personne. Doit-on se sentir coupable d’avoir engendré le pire ? Pourquoi le mal s’incarne-t-il dans un enfant, fruit de l’amour et du bonheur sans limite ? Suffit-il de comprendre l’héritage ambivalent que nous lèguent nos ancêtres, d’en analyser la part vénéneuse, afin de chasser la cruauté du destin ? La Poupée de laine est peut-être une tentative de réponse — les enfants ne nous appartiennent pas — mais aussi le récit d’une possibilité de pardon.

Le récit débute sur la scène d’un théâtre planté au cœur des vignes. Y figure une comédienne, à la fois auteure et héroïne de l’histoire, répétant son texte en tenant dans ses mains, pour seul accessoire, une poupée de laine tricotée par sa mère, trouée au ventre, qui sent la naphtaline et les odeurs de son enfance. De ce premier texte dont nous ne connaîtrons que le début indiqué par des italiques, nous devinons qu’il est né de la souffrance à l’état brut et de la haine. C’était un cri qui soudainement a perdu son sens : « N’avoir que des mots c’est ne rien avoir pour dire un cri ! Leur grammaire, leurs significations diverses, toute leur ambiguïté l’écorche maintenant. ». Incapable d’affronter son public, la comédienne fuit le théâtre pour s’enfoncer dans la forêt et vivre une expérience étrange et fantastique qui inspirera une deuxième mouture du texte. C’est cette deuxième version qui prend forme peu à peu sous nos yeux, qui se déroule et se noue au fil d‘une narration, non pas linéaire, mais qui se cherche dans une obstinante fuite hors du drame, de la trame maternelle. Malgré les échappées au bord du gouffre, le fil ne rompt pas et la poupée de laine qui se défait au fur et à mesure que l’on tire sur la laine, sert alors de métaphore au texte qui se déforme et se recompose. À force de se hisser hors du gouffre, en tirant sur le fil des maux, la malédiction maternelle perd de sa puissance et se transforme en une pelote qui servira peut-être à autre chose. « Désormais, le ventre de laine est vide. Son contenu gît épars en guise d’humus au pied des grands arbres. Elle laisse à la forêt le soin d’en éroder le dernier vestige… Dans sa poche, le fil enroulé sur lui-même fait une bosse qu’elle caresse doucement comme un chagrin longtemps porté. »

Ce sont les éléments naturels, la terre, les feuilles mortes, la mousse qui, au cœur de la forêt, lui révèlent le secret douloureux de sa double nature. Si la terre est nourricière comme une mère, elle est aussi destructrice. C’est cette révélation qui la ravage, cette insoutenable ambivalence qui pulvérise toute espérance. Terre, mère, enfant : tout se confond dans la peine. Sa mère, tant aimée et admirée, l’a maudite deux fois, d’abord pour être née fille et non garçon et ensuite pour n’avoir pas su retenir son père, le déserteur. La malédiction aurait-elle ainsi gagné l’enfant fou ? Nul ne sait. Tous, médecins, infirmiers, assistants sociaux, tuteurs semblent impuissants devant le mal. Si la société ne peut contenir le désespoir qui les ronge, seul l’imaginaire collectif des contes et légendes peut encore rivaliser avec la tragédie qui se déroule sous leurs yeux. C’est ainsi que s’impose la figure de la fée Mélusine, elle-même fille maudite de la sorcière Pressine et mère d’un enfant fou. Figure tutélaire qui partage sa douleur et la sauvera de la mort.

* Baud Bachten, Frédérique. La Poupée de laine (Genève, Éditions Samizdat, liminaire de Lytta Basset, 2008), 78 p.

** Lessing, Doris. Le Cinquième Enfant (Paris, Albin Michel, 1990).

*** Hustvedt, Siri. Tout ce que j’aimais (Arles, Actes Sud, trad. de l’américain par Christine LeBœuf, 2003), 460 p.

**** Fournier, Jean-Louis. Où on va, papa ? (Paris, Éditions Stock, 2008), 155 p.

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23/12/2008

Stendhal et son copiste

images-3.jpegVoici un joyau singulier : le vrai-faux journal intime de celui qui, cinquante-trois jours durant, fut le scribe appliqué d'Henri Beyle (plus connu sous le nom de Stendhal !) et eu l'honneur immense de transcrire les centaines de pages de La Chartreuse de Parme.
Tout commence à Paris, le 4 novembre 1838. Stendhal cherche un copiste à qui dicter un livre qu'il a déjà presque entièrement « en tête ». Dictée, improvisation étourdissante, mais aussi mises au net des passages qu'il a déjà écrits « à la diable, d'une écriture presque illisible ».
À partir de cette situation, une relation des plus étranges, faite de confiance et de cruauté, d'admiration et d'inquiétude, s'instaure entre le Maître et son copiste. Lequel, bientôt, sera chargé par un Stendhal tantôt brillant, tantôt à bout de forces, tantôt exaspérant de vanité, d'écrire lui-même tout ce qui fatigue le Maître. Ainsi les scènes de description (la citadelle et la Cour de Parme) sont confiées au modeste copiste, à qui Stendhal vole au passage les idées (comme, par exemple, de comparer les rives du lac de Côme à celles du lac de Genève) ou livre des secrets de séduction (« comment enfiler une femme honnête»).
Comme on le voit, ce court roman parfaitement documenté permet d'entrer, par le biais d'une fiction, dans le laboratoire même de la création stendhalienne. Non seulement on y apprend des foules de choses sur les conditions d'écriture de La Chartreuse (l'auteur, qui est un spécialiste de l'histoire littéraire, marque le livre de sa griffe), mais on voit que l'écriture d'un livre s'enrichit à chaque page de petits impondérables (le vol d'une anecdote, l'amour du Maître pour la femme du copiste, les fautes de transcription) qui lui donnent sa saveur. Ce premier roman d'Ernest Mignatte, pseudonyme d'un professeur bien connu à Genève et en France où il a enseigné, est un véritable régal !
* Ernest Mignatte, Le copiste de Monsieur Beyle, Metropolis, 1998.

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21/12/2008

Breakfast chez Ferguson

images-2.jpegVoilà un petit livre clair, intelligent, roboratif, et qui n'usurpe pas son titre : si vous le consommez régulièrement, au petit-déjeuner, vos journées n'en seront que meilleures, car il a cette qualité rare, pour un livre de philosophie, d'éclaircir les idées, mêmes les plus complexes. Son auteur, Jon Fergusson, bien connu des rubriques sportives de Suisse romande (puisqu'il fut joueur, puis entraîneur de basket à Champel et Pully), est également professeur d'anglais, chroniqueur à 24Heures et, last but not least, peintre de talent. Comme on voit, cela fait beaucoup pour un seul homme. Avec humour, il nous embarque vers les rivages nietzschéens, s'interroge sur l'origine du langage, le libre-arbitre et la volonté de puissance, le crépuscule des Idoles et l'éternel retour, la quête du surhomme et le christianisme paradoxal de Nietzsche (indépendant du Christ). Tout cela sans avoir l'air d'y toucher, mais avec beaucoup de finesse et d'efficacité.
Agrémenté de nombreuses citations et nourri d'une longue fréquentation du philosophe allemand, ce petit livre se déguste à tout moment de la journée et, comme le suggère avec malice Fergusson, il n'est pas impossible qu'il facilite la digestion.
* Jon Fergusson, Nietzsche au petit-déjeuner, L'Âge d'Homme, 1996.


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19/12/2008

Jean Vuilleumier, écrivain du silence

images-1.jpegComment rendre compte, verbalement, d'une expérience intime et bouleversante qui ne passe pas par la parole ? C'est le pari que tente Jean Vuilleumier dans un petit livre qui n'est pas un roman (encore que…), ni un essai, mais plus modestement une suite de notes autour de trois mystiques qui ont vécu, au plus profond de leur chair, la rencontre avec Dieu*.
Elles sont trois : la plus ancienne est Blanche de la Force (dont Bernanos a fait le personnage principal de ses Dialogues des Carmélites), qui a vécu les années les plus sanglantes de la Révolution ; les deux autres mystiques, Marthe Robin et Camille C., sont nées au commencement du siècle. Chacune d'elles ne prétend pas « racheter seulement ses propres manquements, mais plus encore ceux de ses semblables. » Ainsi, pour Vuilleumier, leur expérience rejoint « l'idée de partage et d'échange, en regard de quoi l'indifférence du plus grand nombre au sort commun est ressentie comme dégradante. »
Analysant la vie des trois mystiques, Vuilleumier dégage certaines constantes de leur expérience, par exemple « la peur inscrite dans la fibre du vivant, sous le broiement du temps », mais aussi la souffrance (ou, pour Blanche, le goût ambigu du martyre), la compassion, la générosité, avec peut-être, en-dessous, « un fantasme de culpabilité pour un crime qu'elles n'ont pas commis, mais qu'elles doivent expier ». Chacune, à sa manière, connaît quelque chose d'impérieux et d'exaltant qu'elle a de la peine à communiquer, et qui n'en constitue pas moins une transgression des normes habituelles.
Dans ces trois expériences extrêmes, Vuilleumier dégage quatre étapes, qui sont autant de phases ou de stases sur le chemin de la connaissance de l'être intime : la conversion, d'abord, puis la mise en pratique de l'Évangile et ce qu'il nomme « l'épreuve de la nuit », enfin l'ultime union, où la personne s'efface pour faire place à la force qui l'habite.
Car il s'agit, à chaque fois, d'une force supérieure qui dévore la mystique d'un feu vif et délicieux, ultime forme, pour ces trois femmes, et à travers les siècles, de la dépossession.
* Jean Vuilleumier, Blanche, Marthe, Camille, Notes sur trois mystiques, L'Âge d'Homme, 1996.

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17/12/2008

Olivier Beetschen, défricheur du verbe

images.jpegAprès un premier livre très remarqué, À la nuit*, saga des origines depuis le premier cri, Olivier Beetschen, animateur de la Revue de Belles-Lettres et professeur au Collège de Genève, nous a donné, il y a quelques années, Le Sceau des Pierres**, un livre magnifique qui est la somme de vingt années de poésie.
Écrire est un voyage où l'être se cherche à travers les visages et les mots, les sons et les parfums, les émotions, les paysages entraperçus ou seulement rêvés. Voilà pourquoi Le Sceau des Pierres est un parcours initiatique — qui commence à Ceylan, pour aboutir, en fin de course, à Genève, après des haltes à Paris, en Crète ou à Madagascar — jalonné de poèmes qui sont autant de signes ou de galets ramassés en chemin. De la prose brisée de Ceylan (1974), rongée par l'inquiétude, au « Tournant » genevois (1995), marquée par l'arrivée d'une « troisième personne » dont le murmure, longtemps rêvé, « relie l'espérance au chapitre des ancêtres », quelque chose se passe, dans l'échange incessant avec le monde du dehors, qui n'est rien d'autre, peut-être, que la naissance du poète à lui-même.
Cette naissance, par stases ou voyages successifs, rejoint le questionnement des origines qui se trouvait au centre, déjà, du premier livre de Beetschen. Si l'écriture, ici, plonge à des profondeurs plus intimes, faisant courir au voyageur (« Bourlingueur du Très Haut ou défricheur du verbe ») le risque angoissant du chaos, elle débouche pourtant sur la lumière : écho, dans l'écriture, de « l'autre vie » qui est appel et création tout à la fois, et confluence, aussi, de deux désirs qui se mélangent sans jamais se confondre.
À la nuit décrivait la lente venue au monde d'une tribu jetée dans le langage ; avec Le Sceau des Pierres, le jour est là, avec ses pièges et ses promesses, sa musique obsédante, et le monde est ouvert, à jamais, dans sa beauté complexe. Épiphanies, reflets, instantanés éblouissants : le poète cherche à saisir le monde moins pour en capter (ou en désamorcer) les charmes que pour se faire le lent archéologue de lui-même.
Plus récemment, Beetschen nous a donné un autre très beau livre, dont mes collègues de Biogres ont parlé (ici), Après la comète***, qui marque un pas de plus dans cette aventure du verbe, à travers le voyage et les rencontres. « Ma mère meurt/ Pourquoi le ciel de Delhi /fait descendre une musique/ inspirée des étoiles? » Puisant souvent son inspiration dans les légendes et les contes de fées, cette poésie s'enracine aussi dans le réel, éclairant le passé d'une lumière subtile et pénétrante, comme dans « Une visite au grenier », dans lequel le poète revient sur ses années fribourgeoises, les sirènes de sa jeunesse, la musique unique de la Basse-ville. Nulle nostalgie, pourtant, dans cette évocation d'un passé disparu, mais brillant encore d'une lumière autonome qui illumine le présent. Comme ces « Chandelles », dédiées à ses filles Adélaïde et Héloïse, qui réussissent le tour de force d'allier le charme unique des comptines enfantines et la poésie du quotidien : « le velcro lime les jours/ la fatigue hache les nuits/ bientôt affleurent les confidences ».
* Olivier Beetschen, À la nuit, roman, Poche suisse N°235, l'Âge d'Homme, 2007.
** Olivier Beetschen Le Sceau des pierres, poésie, éditions Empreintes, 1996.
*** Olivier Beetschen, Après la comète, poésie, éditions Empreintes, 2007.

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15/12/2008

Vahé Godel, écrivain sans frontières

images.jpegJ'ai déjà eu l'occasion, sur ce blog, de dire l'admiration profonde, et de longue date, que je porte à l'œuvre de Vahé Godel. Œuvre riche et variée qui traverse les langues, les frontières et les genres, et qu'acceuille, depuis une vingtaine d'années, les éditions de la Différence.
Avec Arthur Autre*, « ou la fin de parcours d'un enseignant pas tout à fait comme les autres », Godel s'inspire ouvertement de sa longue expérience « pédagogique ». Les guillemets, ici, sont de rigueur, car avant d'être un pédagogue, Arthur Autre, que ses élèves surnomment malicieusement « Rature » est un enseignant, c'est-à-dire un « semeur et un déchiffreur de signes ».
Des signes, Vahé Godel en sème à foison, à profusion même, sous la forme d'énigmes (« Qu'est-ce que la langue ? - Le fouet de l'air. »), d'allusions (on prendra plaisir à reconnaître certains collègues portraiturés avec amour ou ironie), de clés plus ou moins évidentes (quelle belle description du collège Voltaire en vaisseau de légende, avec coursives, salle des machines, cheminées éructant des fumées grises !), de graffitis ou de tags.
De quoi s'agit-il ? D'un professeur extravagant, au seuil de la retraite, qui s'interroge non seulement sur sa fonction (dignement rémunérée, merci), mais aussi sur la faune de plus en plus étrange qui lui fait face, et à qui il cherche à transmettre sa passion des signes.
Le sujet n'est pas neuf, bien sûr, mais le traitement qu'en fait Godel, ici, est pour le moins original. Deux voix, à priori distinctes, se partagent le roman. La première, impersonnelle, suit Arthur Autre dans le courant de ses déambulations pédagogiques. La seconde, secrète et souterraine, est l'autre voix d'Arthur, celle qu'il consigne, jour après jour, dans son Carnet noir.
Au fil du livre, les voix se croisent, s'opposent et s'écartèlent, dans une tension de plus en plus poignante. La première, l'officielle, l'extérieure, est peu à peu rongée par la seconde, la voix noire intérieure, qui sème le doute et remet la première en question. « Une œuvre, une œuvre véritable, on ne peut y pénétrer comme dans un moulin… lire, ce qui s'appelle lire, c'est s'aventurer dans une forêt profonde, perdre le nord, se perdre… et donc éprouver le désir de se perdre… oui, perdre pied, s'enfoncer, s'engloutir, sombrer… »).
Mais peut-on apprendre à se perdre ? Et si oui, comment apprendre aux autres (ses élèves) à se perdre sans se perdre soi-même ?
C'est tout le paradoxe de l'enseignant (du moins celui qui fait profession d'enseigner la littérature) qui est censé donner le bon exemple, en professant des textes fort peu exemplaires. Comment enseigner Rimbaud sans donner en même temps aux élèves le désir de plus vastes horizons? Désir qui, on le pressent, est bien peu compatible avec les exigences d'une école telle qu'on la connaît, ou plutôt telle qu'on la pratique, sous nos latitudes, c'est-à-dire sélective et « sérieuse » ?
Il y a longtemps que Vahé Godel ne nous avait donné un texte aussi fort, aussi chargé de signes. D'une écriture diablement virtuose, son roman puise aux sources de la langue, qu'il bouscule à plaisir, et nous livre une réflexion nouvelle, bien que toujours énigmatique, sur l'étrange profession d'enseignant, à la fois passeur, accoucheur et censeur, confident, consolateur, agitateur, séducteur et interprète…
 
* Vahé Godel, Arthur autre, roman, éditions de la Différence, 1994.
De Vahé Godel, on peut lire également :
— Nicolas Bouvier : "Faire un peu de musique avec cette vie unique", essai, Éditions Métropolis, 1998.
(Le reste est invisible), rhapsodie, Éditions Metropolis, 2004.
Le Sang du voyageur : choix de textes, préf. d'André Clavel, Éditions L'Âge d'Homme, 2005.
La Poésie arménienne du Ve siècle à nos jours, anthologie, Éditions de la Différence, 2006.
 

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12/12/2008

Petit éloge de la radio

images.jpegEn ces temps de délectation morose (dont le sommet fut atteint mercredi avec l'élection consternante de Ueli Maurer au Conseil Fédéral), il faut revenir aux vraies valeurs. Lesquelles? En voici quelques-unes, dans le désordre: le partage, le plaisir, la rencontre, l'échange, la transmission… Et où ces valeurs, me direz-vous, sont encore défendues aujourd'hui? Et même célébrées? Certainement pas à la télévision qui passe les plats aux politiques et aux requins de l'économie avec la candeur d'un Martien tombé par erreur sur une planète étrangère. Pas dans les journaux, hélas, de plus en plus tributaires d'une publicité qui cherche avant tout à abrutir le consommateur pour lui faire acheter n'importe quoi. Non: l'un des rares lieux d'échange et de partage, de véritable dialogue, de rencontre et de connaissance, reste la radio en général, et la Radio romande en particulier.
Inutile de faire la liste des émissions — sur La Première ou Espace 2 — qui ouvrent l'esprit. Elle est trop longue : de Rien n'est joué!, animé par la lumineuse Madeleine Caboche, à Médialogues, en passant par À Première vue, du passionnant Pierre-Philippe Cadert, ou encore Devine qui vient dîner (dont nous avons déjà parlé ici). À chaque fois (c'est-à-dire plusieurs fois par jour) la possibilité d'une vraie rencontre, la découverte d'une vraie passion.
On ne présente plus, bien sûr, Patrick Ferla, célèbre pour ses Déjeuners et, aujourd'hui, son émission bi-hebdomadaire Presque rien sur presque tout. J'ai eu la chance d'y être invité avec Jean Romain, qu'on ne présente pas non plus. Une heure de dialogue, d'écoute, de vraie passion des livres. Pendant laquelle chacun a pu non seulement se livrer, sans masque ni artifice oratoire, mais encore parler de l'autre,  du monde de l'autre et des autres.  Un échange constamment aiguillonné par les questions de Ferla, grand sorcier de la parole (et de l'écoute). Porté par des musiques qu'on se réjouit de réentendre…
L'émission Presque rien sur presque tout avec Jean Romain et votre serviteur passera dimanche 14 décembre entre 17h et 18h sur RSR La Première. Ne ratez pas ce rendez-vous!
 

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08/12/2008

Les deux vies de Jean Romain

images.jpegOn croyait connaître Jean Romain : acteur et animateur du débat sur l'école, en Suisse romande, cette école mise à mal par l'assaut conjugué des libéraux et des pédagogistes (il faut « mettre l'élève au centre »). Le philosophe inspiré qui dénonce la « dérive émotionnelle », « le temps de la déraison » ou encore, « la rédemption par la barbarie marchande ». Le romancier fasciné par la Grèce et l'antiquité, ses mythes, ses dieux. Oui, l'on croyait bien connaître Jean Romain, le personnage public en tout cas, mais il faut lire son dernier livre, Rejoindre l'horizon*, pour découvrir l'autre visage de cet écrivain valaisan protéiforme.
Tout commence, comme souvent, par un départ: l'écrivain, renouant avec une passion  de jeunesse, aime à se lancer dans de grandes virées à moto, « les yeux fixés au loin, là où le point de fuite se dérobe », nourissant le fantasme de rejoindre l'horizon. Cet élan vers un ailleurs rêvé est stoppé net, un beau matin, par l'irruption de la maladie: l'auteur apprend qu'il souffre d'un cancer. Or, chose étrange, il n'a pas peur, il n'est pas même inquiet : le médecin ne parle pas de lui, c'est sûr, mais d'un autre qui serait comme un corps étranger, un ennemi intime qu'il devra désormais combattre, mais qui n'est pas lui.
Cette cassure, dans la vie de l'auteur, provoque plusieurs bouleversements: d'abord, c'est le cours de la vie qui est cassé, l'avenir est incertain, le passé remonte à la mémoire avec l'évocation des années de collège, puis de l'internat à Saint-Maurice (belles pages où Jean Romain rend hommage à ses maîtres, connus ou inconnus, à tous ceux qui lui ont inoculé le virus de la lecture et des livres.) Le temps de la vie est cassé : la chute menace à tout instant. Le corps, comme l'esprit, peut vous trahir. C'est la première leçon de la maladie. L'être est brisé, à jamais partagé, mais cette faille qui s'ouvre en lui permet aussi l'émerveillement. Comme le dit Leonard Cohen: « There's a crack in everything/ That's how the light gets in ». C'est par cette faille que pénètre la lumière.
Le temps de la vie est brisé ; l'identité aussi. « Tout en nous est repli, des circonvolutions du cerveau à celles de l'intestin, la nature a replié dans notre corps comme des draps dans les armoires nos organes qui, sans cela, prendraient trop de place. L'âme aussi est plissée, ses strates sont empilées comme les sédiments du temps, il faut prendre son mal en patience pour n'en parcourir que la moitié et y débusquer les fantômes qui s'y cachent. » Tout se passe comme si la maladie avait scindé l'être en deux, séparant à jamais l'âme et le corps. Seconde cassure, aussi profonde et douloureuse que celle du temps. Reprenant à son compte l'expression de Bataille, Jean Romain évoque ici l'expérience intérieure qui place l'individu face à ses propres limites, incapable de dépasser son propre horizon.
Cette seconde cassure provoque, dans le livre de Jean Romain, une sorte de nouveau départ, dans le mythe et la fiction cette fois. Devenu Centaure, cet animal mythologique mi-homme mi-cheval, l'auteur enfourche sa moto à la fois pour rejoindre l'horizon et pour fuir la maladie qui le talonne. C'est alors qu'intervient Coronis, une jeune femme que le Centaure emmène en amazone sur sa moto. Le couple imaginaire va revenir vers l'origine, cette mer intérieure, la Méditerranée, qui est le berceau de notre culture.
Longtemps, le narrateur s'est cru indestructible. La maladie l'a ramené à la réalité. C'est-à-dire à sa condition d'homme libre et mortel. Le beau livre de Jean Romain nous restitue les étapes de ce voyage intérieur, qui est une quête de soi et du monde. Porté par une urgence singulière, Rejoindre l'horizon commence comme une réflexion aiguë sur la maladie, puis prend la forme d'un récit de guérison et s'achève enfin comme un conte oriental, où se mêlent érotisme et gastronomie, à la manière de Salambô ou d'Hérodias de Flaubert. Ou des Grandes odalisques de monsieur Ingres…
* Jean Romain, Rejoindre l'horizon, l'Âge d'Homme, 2008.
Jean Romain et Jean-Michel Olivier sont les invités de l'émission Presque rien sur presque tout de Patrick Ferla, dimanche 14 décembre, sur RSR La Première, de 17 à 18 heures.

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03/12/2008

Gainsbourg et le Suisse

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Pas un jour sans un livre, une nouveauté, à savourer et à offrir…
Aujourd'hui, la chronique décalée du séjour de Serge Gainsbourg à Valence, en 1987, le premier livre de Jean-Yves Dubath…
Il faut prendre son temps, aimer les tours et le détours, les lenteurs et les digressions avec le livre de Jean-Yves Dubath, intitulé malicieusement Gainsbourg et le Suisse*. Mais cela vaut la peine. De quoi s’agit-il ? À première vue, c’est le récit, méticuleux et personnel, d’un homme qui se présente lui-même comme faisant partie de « la garde prétorienne » du célèbre chanteur. On se trouve à Valence, dans la Drôme, en 1987. Le beau Serge, entouré de sa garde, vient y présenter l’un de ses films. Ce sera le prétexte à de multiples rencontres, tantôt burlesques, tantôt tragi-comiques, qui culmineront avec l’arrestation, manu militari, du chanteur qui passera quelques heures au violon. Cet épisode, qui devrait être le sommet de l’intrigue (et que le lecteur attend avec impatience), est longuement différé, puis bizarrement dissous dans une narration qui semble toujours aimantée par autre chose, une image, un portrait, une fable à raconter. Cela rend le récit à la fois fascinant, et un peu agaçant, car on aimerait en savoir davantage. Or, le lecteur, au final, en apprendra très peu sur Gainsbourg (sans parler de Gainsbarre !) à part sa dilection des steaks hachés et sa mallette pleine de billets. Il en saura à peine plus sur le narrateur, congédié à la fin du récit, ou les autres membres de cette garde prétorienne. Reste une écriture à la fois dense et saccadée, qui semble suivre obstinément sa voie, originale, inattendue.
Nul doute que Jean-Yves Dubath nous réserve, à l’avenir, d’autres troublantes surprises.
 * Jean-Yves Dubath, Gainsbourg et le Suisse, éditions de l’Aire, 2008.

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