15/12/2008

Vahé Godel, écrivain sans frontières

images.jpegJ'ai déjà eu l'occasion, sur ce blog, de dire l'admiration profonde, et de longue date, que je porte à l'œuvre de Vahé Godel. Œuvre riche et variée qui traverse les langues, les frontières et les genres, et qu'acceuille, depuis une vingtaine d'années, les éditions de la Différence.
Avec Arthur Autre*, « ou la fin de parcours d'un enseignant pas tout à fait comme les autres », Godel s'inspire ouvertement de sa longue expérience « pédagogique ». Les guillemets, ici, sont de rigueur, car avant d'être un pédagogue, Arthur Autre, que ses élèves surnomment malicieusement « Rature » est un enseignant, c'est-à-dire un « semeur et un déchiffreur de signes ».
Des signes, Vahé Godel en sème à foison, à profusion même, sous la forme d'énigmes (« Qu'est-ce que la langue ? - Le fouet de l'air. »), d'allusions (on prendra plaisir à reconnaître certains collègues portraiturés avec amour ou ironie), de clés plus ou moins évidentes (quelle belle description du collège Voltaire en vaisseau de légende, avec coursives, salle des machines, cheminées éructant des fumées grises !), de graffitis ou de tags.
De quoi s'agit-il ? D'un professeur extravagant, au seuil de la retraite, qui s'interroge non seulement sur sa fonction (dignement rémunérée, merci), mais aussi sur la faune de plus en plus étrange qui lui fait face, et à qui il cherche à transmettre sa passion des signes.
Le sujet n'est pas neuf, bien sûr, mais le traitement qu'en fait Godel, ici, est pour le moins original. Deux voix, à priori distinctes, se partagent le roman. La première, impersonnelle, suit Arthur Autre dans le courant de ses déambulations pédagogiques. La seconde, secrète et souterraine, est l'autre voix d'Arthur, celle qu'il consigne, jour après jour, dans son Carnet noir.
Au fil du livre, les voix se croisent, s'opposent et s'écartèlent, dans une tension de plus en plus poignante. La première, l'officielle, l'extérieure, est peu à peu rongée par la seconde, la voix noire intérieure, qui sème le doute et remet la première en question. « Une œuvre, une œuvre véritable, on ne peut y pénétrer comme dans un moulin… lire, ce qui s'appelle lire, c'est s'aventurer dans une forêt profonde, perdre le nord, se perdre… et donc éprouver le désir de se perdre… oui, perdre pied, s'enfoncer, s'engloutir, sombrer… »).
Mais peut-on apprendre à se perdre ? Et si oui, comment apprendre aux autres (ses élèves) à se perdre sans se perdre soi-même ?
C'est tout le paradoxe de l'enseignant (du moins celui qui fait profession d'enseigner la littérature) qui est censé donner le bon exemple, en professant des textes fort peu exemplaires. Comment enseigner Rimbaud sans donner en même temps aux élèves le désir de plus vastes horizons? Désir qui, on le pressent, est bien peu compatible avec les exigences d'une école telle qu'on la connaît, ou plutôt telle qu'on la pratique, sous nos latitudes, c'est-à-dire sélective et « sérieuse » ?
Il y a longtemps que Vahé Godel ne nous avait donné un texte aussi fort, aussi chargé de signes. D'une écriture diablement virtuose, son roman puise aux sources de la langue, qu'il bouscule à plaisir, et nous livre une réflexion nouvelle, bien que toujours énigmatique, sur l'étrange profession d'enseignant, à la fois passeur, accoucheur et censeur, confident, consolateur, agitateur, séducteur et interprète…
 
* Vahé Godel, Arthur autre, roman, éditions de la Différence, 1994.
De Vahé Godel, on peut lire également :
— Nicolas Bouvier : "Faire un peu de musique avec cette vie unique", essai, Éditions Métropolis, 1998.
(Le reste est invisible), rhapsodie, Éditions Metropolis, 2004.
Le Sang du voyageur : choix de textes, préf. d'André Clavel, Éditions L'Âge d'Homme, 2005.
La Poésie arménienne du Ve siècle à nos jours, anthologie, Éditions de la Différence, 2006.
 

09:53 | Lien permanent | Commentaires (19) | Tags : godel, livres, suisse | | |  Facebook

Commentaires

Vous pouvez même dire : comment enseigner Rimbaud sans donner envie de tout renverser, y compris les règles de la grammaire qu'on enseigne aussi, et le règlement des examens ! La réponse des enseignants est souvent de faire croire que les institutions ont été métamorphosées pour correspondre à l'esprit de Rimbaud. Or, c'est souvent bien illusoire. La métamorphose, on l'attend encore.

Cela dit, je crois que la poésie doit irriguer les pratiques sociales sans tout renverser, et pour moi, Rimbaud est une forme de réaction à un modèle social sclérosé ; il ne peut donc pas servir de modèle social, car la réaction à elle seule ne peut pas créer une forme nouvelle qui soit en même temps stable et définie. Je me contente souvent de Hugo, plus conciliant.

Quoi qu'il en soit, j'ai lu des poèmes de Vahé Godel, dans des anthologies, et je le salue aussi, à travers ce blog : c'est un excellent poète. Qu'il ait beaucoup raturé en cours prouve qu'il a fait ses cours avec passion. Sous le soleil de Rimbaud, en quelque sorte.

Écrit par : R.Mogenet | 15/12/2008

Enseigner Rimbaud au collège me paraît toujours un peu délicat. Comment ne pas le réduire à cette figure un peu simpliste d'adolescent révolté ? Alors, comme vous Monsieur Mogenet, je me "contente" le plus souvent de ce cher Hugo!

Monsieur Olivier, merci pour vos billets que je lis toujours avec grand plaisir!

Écrit par : Chloé Gabathuler | 16/12/2008

D'un autre côté, Chloé, je fais bien des commentaires sur des poèmes de Rimbaud, au Collège. Le fait est que ce sont les élèves qui ont du mal, avec lui, et moins avec Hugo. Personnellement, je fais avec les poèmes de Rimbaud comme avec tous les autres poèmes, en insistant sur ce qui leur est à mon avis spécifique : la richesse et la chaleur des images. Mais les élèves sont déroutés par la complexité de sa syntaxe, je dirais. C'est le revers de la médaille. Là où je suis Jean-Michel Olivier, c'est que précisément, un élève qui a des images aussi riches mais un arrangements des idées aussi farfelu ne sera pas très bien noté, car la rhétorique retient surtout la clarté des idées et la netteté de la syntaxe. Hugo restait un bon élève aussi pour les idées et la grammaire.

Mais sur le plan pesonnel, je ne suis pas forcément enthousiaste vis à vis de ce qui s'oppose à la rhétorique classique. Je trouve la question trop politique, je dirais. Il faut de tout, pour faire un monde.

Écrit par : R.Mogenet | 16/12/2008

Merci de vos commentaires, Chloé! Ils sont toujours stimulants!

Écrit par : jmo | 16/12/2008

A signaler également, paru aux éditions Xenia à Vevey, "Arménie, ici je demeure, j'existe", avec des textes de Vahé Godel et des photographies de trois jeunes photographes veveysans. Ce livre va recevoir en décembre un prix prestigieux à Marseille, décerné par Edmonde Charles-Roux.

Écrit par : weird al jankovic | 16/12/2008

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Écrit par : Canvas Prints | 25/04/2011

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