31/10/2008

La TSR peut faire mieux

images.jpeg On attendait avec beaucoup d'impatience ces « Petits déballages entre amis *». Ce n'est pas tous les jours, en effet, que notre TSR se lance dans la production et la réalisation d'une nouvelle série. On se souvient de « Bigoudi », des « Pique-meurons », de « Paul et Virginie », des « Gros Cons ». Tout cela est déjà ancien. Mais aujourd'hui, avec les « Petits déballages… », la TSR veut frapper un grand coup, et répondre définitivement aux critiques qui prétendent qu'il ne se passe rien de nouveau, ni d'intéressant, dans le domaine de la fiction, sur cette chaîne nationale…
D'abord, il faut dire le plaisir, immense, de retrouver, dans une série télévisée, une équipe de comédiens romands magnifiques. On les connaît bien sûr grâce aux scènes de théâtre. Mais la télévision offre à leur talent une autre visibilité. Julien George est excellent dans son rôle de faux dur, Laurent Deshusses est semblable à lui-même, c'est-à-dire épatant, Barbara Tobola est une comédienne lumineuse. Caroline Gasser (« D'accord! ») est parfaite, comme l'inspecteur Philippe Mathey ou l'acheteuse de 4x4 Caroline Cons. Seule erreur de casting : Marc Donet-Money, inexpressif à souhait, qui n'arrive pas à donner à son personnage d'homo coincé une quelconque vraisemblance.
Bref, les comédiens sont excellents. Ce n'est pas là que le bât blesse.
Mais le scénario… Mais les dialogues… Mais la réalisation!…
En ces temps de globalisation, le télespectateur lambda (vous, moi) a accès à tous les programmes de toutes les chaînes du monde, même les plus navrantes. Il peut donc comparer. Et si l'on prend les meilleures séries TV du moment (Nip Tuck, Desperate Housewives et surtout Six Feet Under, le chef-d'œuvre absolu), force est de constater que nos « Petits déballages » sont désolants. Pourquoi? Les faiblesses principales sautent aux yeux : alors que les séries américaines sont construites, élaborées, réalisées par les meilleurs spécialistes du genre, ces « Petits déballages » suintent l'amateurisme : scénario inexistant, dialogues ineptes, mise en scène à l'emporte-pièce, réalisation bâclée. Alors que les Américains soignent le moindre détail, ici tout semble improvisé. Les personnages, au bout de cinq épisodes, sont toujours aussi inconsistants. L'intrigue est nulle. La caméra s'attarde longuement sur les déboires de Michel (cliché du dentiste-divorcé-homo-coincé), le plus inintéressant de la bande des quatre, au détriment des autres — et surtout de Fred, la délicieuse Barbara Tobola, qui joue un personnage autrement plus consistant, mais n'a pas les faveurs, semble-t-il, des réalisateurs.
Quel dommage! Avoir à sa disposition une poignée des meilleuirs comédiens de Suisse romande et ne pas savoir comment les utiliser et les mettre en valeur! Lancer une nouvelle série sans consulter ni scénariste, ni écrivain!
Au final, la TSR, qui a dans le domaine de la culture et de la fiction plusieurs années de retard, peut et doit mieux faire.
 
* Petits déballages entre amis, tous les vendredis, à 20h20, sur la TSR. 

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29/10/2008

Leonard Cohen ou le chant du monde

images.jpeg Comment survivre dans un monde rongé par l'argent, dirigé par une poignée de politiques de bonne volonté, certes, mais incompétents, et impuissants, et par une armée de criminels en col blanc ? Pourquoi ne pas céder, comme tout le monde, aujourd'hui, à la panique subtilement distillée par les Bourses et les Banques, afin de faire payer à tous les pauvres pékins leurs erreurs et leurs crimes passés?
La réponse est très simple. Ou plutôt, une partie de la réponse. Il suffisait de se trouver à l'Aréna de Genève, lundi soir, entre 20 heures et 23 heures 30. Ce soir-là, ce n'est pas Daniel qui descendait dans la fosse aux lions, mais Leonard, Cohen de son nom de barmitsva. Oui, le poète et chanteur canadien, célébré comme un dieu dans les années 60 et 70, avec deux albums mythiques : Songs of Leonard Cohen et Songs from a room. Puis une éclipse de près de 20 ans, au cours de laquelle notre poète a vécu sur le Mount Baldy, en Californie, au sein d'une communauté bouddhiste. Et enfin le retour. Ou plutôt : la renaissance. Et, lundi soir, à près de 74 ans, un concert exceptionnel, in oubliable, qui a duré près de 3 heures et demi (!) au cours duquel Cohen, plus fringant que jamais, a chanté, psalmodié, dansé, récité des poèmes, célébré le génie de ses musiciens, la beauté sur la terre, l'amour, le pardon, l'errance, remercié le public des magnifiques moments partagés…
Hé oui, pendant que certains, suspendus aux cours volatiles des Bourses virtuelles, s'arrachent les cheveux ou spéculent sur de futurs juteux profits, d'autres, la majorité sans doute, célébrent d'autres valeurs plus réelles, plus durables, plus humaines en un mot. Le monde qui nous entoure et les hommes et les femmes qui l'habitent ont besoin d'être chantés, mis en musique, célébrés à leur juste valeur. Cela n'a rien d'anecdotique ou de ridicule. C'est le sens même de la vie, la raison d'être de l'art. La beauté sur la terre — comme le disait si bien Ramuz — a besoin d'être dite et chantée. Car, aux yeux de la plupart des hommes, elle demeure invisible. Seules la poésie, la musique, la voix des hommes et des femmes peut nous révéler cette beauté. C'est la leçon du concert mémorable de Leonard Cohen, 74 ans, près de 200 chansons, quinze livres de poésie qui sont autant de chef-d'œuvres, tels The Book of Longing ou encore The Spicebox of Earth.
Pendant presque tout le concert, ma voisine pleurait, et le voisin de ma voisine, et la voisine du voisin de ma voisine. Ce n'était paa des larmes de tristesse ou de rage — ces larmes d'impuissance qu'on voit pleurer tous les jours à la télévision. Non. C'était des larmes de joie, des larmes de reconnaissance. Oui, reconnaître un prodige et se montrer reconnaissant de ce prodige. Voilà pourquoi, dans un monde de brutes, il faut remercier Leonard Cohen (et tous les grands artistes): l'espace de quelques instants miraculeux, ils nous rendent le monde que d'autres nous ont confisqué. 
 
Ring the bells that still can ring
Forget your perfect offering
There is a crack in everyting
That's how the light gets in…
 
 

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27/10/2008

Doc Angot et Christine Gynéco

images.jpegOn dit souvent de la littérature française d'aujourd'hui ce qu'on disait du capitalisme il y a trente ans : l'un comme l'autre traversent une crise sans précédent! Les centaines de romans qui encombrent chaque rentrée littéraire ne suffisent pas, semble-t-il, à masquer sa vacuité. Preuve en est le dernier opus de madame Christine Angot, Le Marché des amants*.
On connaît la dame, et son style : aller jusqu'au bout de l'aveu, tout consigner du quotidien, remettre en jeu sa vie à chaque phrase. Lorsque l'aveu est terrible, comme dans L'Inceste, le résultat est poignant et le lecteur a l'impression que l'impudeur affichée de la dame est d'abord une manière de sauver sa peau. Lorsque l'aveu est ridicule, comme dans son dernier livre, le résultat  est tout d'abord agaçant, puis désolant.
Or donc, de quoi s'agit-il ici?
D'une femme de presque cinquante ans, qui s'appelle Christine, dont le cœur balance entre deux hommes : Bruno, le rasta-rappeur à l'élocution lente, mais pleine de charme (Bruno Beausire, alias Doc Gynéco) ; et Marc, qui dirige un hebdomadaire culturel (Les Inrockuptibles ?). Toute l'intrigue de ce grand livre tient en trois lignes : « Le lendemain, vers cinq heures, pour me rendormir je me masturbais, je voulais penser à Marc, ça ne marchait pas, je pensais à Bruno. »
Le roman (?) pourrait s'arrêter là, page 26, car tout est dit. Hélas, il se prolonge sur plus de 300 pages. Au lecteur bienveillant, Christine Angot n'épargne rien : ni la restitution intégrale des SMS échangés par les amants, ni l'itinéraire des ballades nocturnes en scooter à Paris (entre les 5e et 6e arrondissement), ni la marque de lubrifiant nécessaire aux fantasmes de monsieur (qui préfère, depuis toujours, la porte étroite). Bref, on sait tout de cette improbable histoire d'amour entre une écrivaine intello et un rappeur mou qui n'a pas toujours toutes les tasses dans l'armoire. Ce qui frappe, et touche parfois, c'est bien sûr cette distance : l'impossibilité de l'amour. L'écriture, par le ressassement et la logorrhée, essaie de rattraper la vie, sans jamais y parvenir. Dans un style proche de la parole, heurté, rédigé à l'emporte-pièce, sans souci d'esthétique, ni de construction. On nage ici dans la parole brute, et brutale. C'est ce qui agace chez madame Angot, mais lui vaut, également, un public fidèle, friand depuis ses premiers livres de confessions « vraies ».
Pourquoi se confesser, demanderait Rousseau ? Non pour attendre une quelconque absolution du lecteur. Mais pour se montrer, exhiber ses travers et ses hontes, aller jusqu'au bout de l'aveu. Cette quête, chez Christine Angot, est liée à une douleur qui doit sans cesse se dire. C'est, en dernier lieu, ce qu'il faut retenir de cette ahurissante histoire d'amour (et d'écriture). Un beau portrait de chanteur sans feu ni lieu, sans domicile, sans repères affectifs, qui, d'emblée, ne fait pas partie de « son » monde. Une course à l'amour, éperdue et vaine. Une sorte d'autopsie, sans concession, du malentendu sexuel d'aujourd'hui.
* Christine Angot, Le Marché des amants, Le Seuil, 2008.

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19/10/2008

Michel Soutter, poète et cinéaste

images-1.jpegInjustement négligée, l’œuvre de Michel Soutter (1932-1991), d’abord chansonnier, puis auteur de théâtre, réalisateur de télévision et de cinéma, méritait un nouvel intérêt. C’est chose faite avec le beau livre d’Éric Eigenmann, Poétique de Nichel Soutter *, qui analyse, de manière rigoureuse et documentée, l’importance de la parole dans les films de Soutter. Au cinéma comme au théâtre, Michel Soutter a fait œuvre avant tout de poète, inspiré par les surréalistes et le théâtre russe. Ce qui fait à la fois la force de son style et sa parfaite singularité. Entretien.

— Comment en êtes-vous venu à vous intéresser au cinéaste Michel Soutter ?
— J’ai vu Repérages pendant ma dernière année de collège, film qui m’a enchanté. Il ne ressemblait à rien de ce que je connaissais au cinéma, sur le plan de l’intrigue notamment, jouait avec les niveaux comme avec le théâtre de Tchekhov et réunissait des interprètes magnifiques : Delphine Seyrig, Lea Massari, Jean-Louis Trintignant — mon acteur préféré. J’adorais de même à cette époque les textes du Nouveau Roman, eux aussi affranchis de l’intrigue traditionnelle et tendant un miroir ironique à la fabrication de l’œuvre d’art. Ce n’est qu’une vingtaine d’années plus tard que j’ai lu son théâtre, des pièces dramatiques écrites à l’origine pour la télévision. L’idée d’en faire un livre ? Elle m’est venue d’un coup, pour répondre de manière un peu provocatrice, à l’invitation qui m’était faite, à l’initiative de la Fondation Pittard de l’Andelyn, de rédiger une monographie sur un auteur genevois dans la collection « Ecrivains » des éditions Zoé. Il m’est apparu ensuite qu’il ne fallait pas séparer l’écrivain du cinéaste.    

— Pourquoi Soutter, un homme qui a été « éduqué par le livre », s’est-il tourné vers le cinéma ?
— Parce ce que sa carrière de chansonnier n’a pas décollé autant qu’il l’aurait voulu, et que le hasard s’en est mêlé ! Malgré des engagements dans des cabarets à Genève et à Paris, Soutter n’en vivait pas et cherchait du travail. Or il en a trouvé à la Télévision Suisse Romande en 1961, grâce à Alain Tanner notamment. Un travail de pigiste : il commence par rédiger des textes et bientôt des scripts entiers, pour Jean-Jacques Lagrange et Claude Goretta surtout. Mais il se retrouve alors sur des plateaux de tournage, c’est là qu’il apprend le métier et y prend goût. La TSR lui confie la réalisation de reportages et de documentaires et elle le soutiendra pour ses propres films. Il faut aussi mentionner la charnière que constitue la mise en scène télévisuelle de textes de théâtre : pendant une dizaine d’années, Soutter filme pour la TSR des pièces de O’Neill, Pinter, Vitrac, Brecht ! Et quelques-unes des siennes, ce qu’on appelait des « dramatiques ».

— Qu’est-ce que le cinéma apporte ou ajoute à une démarche purement littéraire ?
— La question revient, je crois, à demander ce que le théâtre ou la chanson ajoutent à la seule lecture des textes. Rappelons que Soutter avait déjà choisi de mettre ses poèmes en musique et de les chanter. De même, il est très sensible à la musique de la parole, à son rythme et à sa mélodie, dans la bouche des comédiens et plus largement de tous ceux qu’il filme. C’est pourquoi, dans ses fictions comme dans ses documentaires, il opte si souvent pour des plans frontaux et fixes, qui donnent à voir et à entendre la parole comme un acte à part entière plutôt que comme un simple moyen de communication au service de l’action. Je montre dans le livre la théâtralité de ces scènes. Pourquoi alors le cinéma plutôt que le théâtre ? L’un n’empêche pas l’autre et Soutter a saisi, à ma connaissance, toutes les offres qui lui ont été faites de travailler comme metteur en scène, y compris à l’opéra. Le cinéma facilite en outre une alternance entre séquences verbales et séquences silencieuses, où Soutter aime par-dessus tout laisser parler la nature, de vastes paysages ou des arbres sous le vent par exemple.

— Le cinéma de Soutter – à l’instar du théâtre de Pinget ou de Sarraute, que vous avez analysé** – est en effet un cinéma de la parole. Mais vous dites qu’au dialogue, Soutter préfère et développe la conversation. Qu’entendez-vous par là ?

— Je pars d’un sentiment que partagent tous les spectateurs de Michel Soutter : la plupart du temps, les personnages semblent vagabonder dans leurs propos, sauter du coq à l’âne ; leurs échanges sont faits de bribes de discours sans continuité manifeste. Ces caractéristiques contrastent avec celles du dialogue classique, où tout concourt à faire avancer l’action vers son dénouement. Cette analyse me permet de rapprocher Soutter de Marivaux, l’un des premiers dramaturges qui se soit attaché, disait-il, à « saisir le langage des conversations, et la tournure des idées familières et variées qui y viennent. »

— Que reste-t-il, aujourd’hui, des films de Soutter ?

— Il ne semble pas en rester grand-chose dans la nouvelle génération, qui n’a pas plus guère l’occasion de les voir. On voit mal au demeurant qu’elle puisse apprécier en masse un cinéma qui se situe aux antipodes de ce qui se fait aujourd’hui. Mais c’est précisément cela qui reste aux yeux de tous ceux qui l’admirent : « une manière de faire », pour reprendre le titre du beau documentaire que Cédric Fluckiger a consacré à Michel Soutter en 2003. Manière de faire artisanale, engagée et poétique – « patte » unique dont témoignent tous ceux qui ont travaillé pour lui. L’engagement était d’ailleurs partagé par la Télévision Suisse Romande elle-même. J’en veux pour preuve le remarquable prologue que donne son directeur de l’époque, René Schenker, à la diffusion de Pâques à New York en 1979 : il apparaît à l’écran pour expliquer et défendre un film d’artiste qui va de toute évidence déconcerter plus d’un téléspectateur. Si l’on a toujours parlé de la « poésie » souttérienne, je tente de montrer qu’elle s’appuie largement sur une démarche d’ordre littéraire. Cette « manière de faire » paradoxale pourrait bien rester ce qui distingue le plus Michel Soutter dans l’histoire du cinéma.  


* Éric Eigenmann, Poétique de Michel Soutter, cinéaste écrivain, essai, éditions Zoé, 2008.
** Éric Eigenmann, La parole empruntée : Sarraute, Pinget, Vinaver, essai, Paris, L’Arche, 1996.


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18/10/2008

Premier roman, premier amour

images.jpegFrida*, le premier roman de Mélanie Chappuis (née à Bonn en 1976, mais lausannoise d’adoption) a toutes les qualités et les défauts d’un premier livre. Les qualités, d’abord : une fraîcheur de ton, une naïveté, une liberté qui fait du bien dans la production souvent très « retenue » de la littérature romande. Ainsi empoigne-t-elle son sujet (l’amour trompé) de manière très directe, sans s’embarrasser de fioritures, dans un style à la fois sensible et personnel. Certes, les tourments qu’elle raconte, ceux d’une femme amoureuse qui attend, sans cesse, que l’amant marié quitte sa femme, ne brillent pas par leur originalité (Barbara Cartland n’est jamais loin !). Mais le ton, une fois encore, une sincérité à fleur de mots rend la lecteur de Frida tout à fait agréable.
Les défauts, maintenant : engluée dans les affres d’un quotidien qui l’obsède, l’héroïne de Mélanie Chappuis a de la peine à prendre de la hauteur, sinon de la distance. L’expérience qu’elle relate reste le plus souvent au premier degré. Et ce n’est pas le dédoublement des voix narratives (le récit principal est interrompu par des passages en italiques dans lesquels la narratrice s’interroge et s’adresse à elle-même) qui parvient à sauver le roman de sa dangereuse banalité.

* Mélanie Chappuis, Frida, Editions Bernard Campiche, 2008.

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17/10/2008

On ne prête qu'aux riches

images.jpegIl m'arrive de fréquenter des écrivains ; certains, toujours les mêmes, bien introduits dans les sphères officielles, écument, à Berne ou à Zürich, les coquetèles et les mondanités ; d'autres, de loin les plus nombreux, essaient d'écrire des livres et, lorsqu'ils y parviennent, se lancent dans l'interminable course d'obstacles de la demande de subventions. Il faut rédiger des dossiers en 3, 4, voire 5 exemplaires, demander des devis, évaluer les ventes possibles, etc. Toutes ces démarches prennent généralement deux fois plus de temps que pour écrire un livre. Et, au final, l'auteur récolte, avec un peu de chance, 1000 à 2000 Frs d'aide à la publication. Il n'en verra bien sûr pas le moindre centime, puisque ce subside ira directement à son éditeur…
Mais les temps vont changer, peut-être, depuis que Berne, après avoir gardé un silence farouche, a décidé de venir en aide à la principale banque de Suisse, pleurant misère et obligée, à son tour, de faire la manche, sinon le trottoir.
Bonne nouvelle pour tous ceux qui ont de la peine à boucler leurs fins de mois ! Bonne nouvelle, aussi, pour tous les artistes quémandant, ici ou là, quelques centaines de francs pour survivre ou poursuivre un travail obstiné (et plus nécessaire que jamais) !
Car enfin, si le Conseil fédéral trouve en une soirée quelques dizaines de millions, euh, pardon, de MILLIARDS pour aider une pauvre banque tombée soudain dans la misère, il trouvera sans problème quelques — soyons fous! — dizaines de millions non pas pour faire œuvre philanthropique, mais pour aider, stimuler, encourager la création artistique, qui constitue la vraie richesse de ce pays! Oui, soyons fous, rêvons à ce que serait un pays — la Suisse, par exemple — si le centième, voire le millième de l'argent gaspillé par les banques (UBS en tête) dans la débâcle américaine avait été investi à bon escient dans la création !
C'est-à-dire dans le présent et l'avenir.

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14/10/2008

L'Axe du Rien

images.jpegNous vivons, depuis un mois, dans l’hystérie du 13 septembre.
Rien à voir avec l’histoire des jumelles (cf. American hysteria), hélas. Mais tout à voir avec une histoire de bourses, trop pleines ou désespérément vides. Des bourses où l’argent — semence de la guerre et du business — ne circulerait plus. Des bourses gangrenées, nécrosées, atteintes de tumeurs malignes.
N’importe quel médecin, dans ce cas-là, fût-il américain et républicain, prescrirait un traitement radical : quand un organe est à ce point atteint par le mal, il faut l’éradiquer, immédiatement et définitivement. Autrement dit: couper la chose malade, avant que le mal ne touche, par contagion, les autres parties du corps, jusqu’ici restées saines.
Mais personne, aujourd’hui, n’a le courage des médecins. Surtout pas les politiques, esclaves de l’économie et des sondages. Il faudrait, tout d’abord, reconnaître l’importance du mal, qui n’est pas extérieur, ni causé par la menace de pseudo-terroristes, iraniens, nord-coréens ou talibans. Non : le mal est intérieur. Il est ici, dans nos bourses, il progresse comme un cancer sournois. Le mal, depuis toujours, ronge l’Axe du Bien, comme son ennemi intime, son complice, son frère. Il faudrait, ensuite, oser donner un nom à cette maladie, vigoureusement niée à Wall Street, comme à la Maison Blanche.
Mais si le Mal n’existe pas, pourquoi administrer au patient un remède radical ?
On le voit : il n’y a pas plus d’Axe du Bien que d’Axe du Mal, aussi fantasmatiques l’un que l’autre. Il n’y a plus, aujourd’hui, qu’un immense Axe du Rien, célébration commune d’une monnaie virtuelle (on ne parole plus en milliards, mais en centaines, en milliers de milliards de dollars !). Faillite d’un système ou d’une société gangrenée par l’argent vide, la semence pourrie de la spéculation.

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11/10/2008

Cinéma Grand-Guignol

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Ça commence comme un (mauvais) remake du chef-d'œuvre de John Boorman, La Forêt d'émeraude (1985). Puis ça ressemble (un peu) à Rangoon (1995), autre film magistral du même John Boorman. Enfin ça se termine comme une reprise, naïve et prétentieuse, d'un autre film-culte : Apocalypse Now, de Francis F. Coppola. Comme on le voit, le jeune cinéaste belge Fabrice Du Welz, qui signe Vinyan — chef-dœuvre de cinéma Grand-Guignol — n'a peur de rien. Et surtout pas d'être écrasé par ces références pourtant prestigieuses…

Actualité oblige, la mode est aujourd'hui aux récits de deuil impossible : c'est tantôt des parents qui pleurent la mort de leur fils unique (La Chambre du Fils de Nanni Moretti), tantôt un homme anéanti par la mort de sa femme (Caos calmo d'Antonio Grimaldi), tantôt, comme ici, un couple dont l'enfant a disparu en Thaïlande, emporté par le tsunami. Le malheureux père a le visage du comédien anglais Rufus Sewell (perdu au milieu des rizières). Quant à la mère, elle est incarnée par la transparente Emmanuelle Béart, inexpressive et maigrichonne, qui verse beaucoup de larmes pour donner un semblant d'épaisseur à son rôle de madone inconsolable. Pas de chance. C'est l'époque des moussons. Il pleut pendant tout le film. La concurrence est rude. Le film de Welz chemine cahin-caha vers sa fin improbable, qui verse dans le grand-guignol. Le film est si mauvais, par moments, qu'on pourrait le croire français. Il faut bien du courage, en ces temps difficiles pour le cinéma d'auteurs, pour produire un film qui loue la culture du navet.

 

 
Fabrice Du Welz

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10/10/2008

Le Clézio flibustier des lettres

images.jpegBien sûr, on pourrait faire la fine bouche, comme chaque année, lors de l'attribution du Prix Nobel de Littérature. Le Clézio, c'est très bien. Mais les autres? Yves Bonnefoy, Philippe Jaccottet, Georges Haldas pour le domaine français? Et aussi les grands Américains: le génial Bob Dylan, le sulfureux Philip Roth? La déferlante Joyce Carol Oates? S'il faut récompenser le génie, c'est de ce côté-là qu'il faut aller…
Mais Le Clézio?
Hé bien, disons-le tout net: le choix du Jury Nobel est courageux. Il consacre un écrivain à l'indépendance farouche : proche, à ses débuts, du Nouveau Roman, il s'en est toujours tenu éloigné, et ne connaîtra donc pas la fin de carrière pathétique d'un Alain Robbe-Grillet ou d'un Robert Pinget. Il consacre, également, un écrivain du monde, comme on dit aujourd'hui, pour qui les frontières ne sont ni politiques, ni culturelles : il a écrit aussi bien sur sa belle ville de Nice (La Ronde, recueil de magnifiques nouvelles), que sur le Mexique (où il séjourne régulièrement), que sur l'Afrique (sublime Désert) ou encore l'Amazonie. Sans oublier un essai sur Lautréamont dont je me souviens avoir parlé longuement (et assez vivement!) avec lui. En d'autres termes, c'est un écrivain complet. Le Jury suédois récompense, enfin, un écrivain qui a toujours su tenir sa ligne, dès les premiers textes parus dans les années 60 (le célèbre Procès-verbal), jusqu'aux tout derniers : une ligne éloignée de tout dogme, comme de tout compromis.
Mais le style?
L'écriture de Jean-Marie Gustave Le Clézio, à première vue, en est presque dépourvue, si l'on entend par style les effets de manche ou de langue. Au contraire, elle est limpide, directe, coulante, sensible aux bruits du monde et aux balbutiements des hommes. En cela, elle est plus proche de l'écriture blanche d'Albert Camus que de l'emphase d'un Saint-John Perse ou les longues périodes d'un Claude Simon (pour prendre deux autres Prix Nobel français). Reposant sur un vocabulaire des plus restreints, l'écriture de Le Clézio est ancrée, profondément, dans la matière (qui mène à l'extase), la contemplation du monde, l'amour des hommes et des femmes, que chacun de ses romans chante à sa manière. 
En attribuant à Le Clézio son Prix de Littérature, les jurés du Nobel ont récompensé un moderne flibustier des lettres, libre et obstiné, solaire et universel. On ne peut que s'en féliciter. 
 

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08/10/2008

Cafés littéraires

J'étais hier soir, en galante compagnie, à la Potinière, le délicieux café-restaurant du Jardin anglais. Une fois par mois, les éditions Encre Fraîche y invitent deux auteurs à dialoguer, autour d'un thème choisi d'avance. Cela s'appelle les Mardis de l'Encre. Ils sont animés par une jeune femme gracieuse et pétulante, Sita Pottacheruva. Mardi, les invités se nommaient Eugène (Prix des Auditeurs de la RSR pour La Vallée de la jeunesse*) et Jérôme Meizoz (pour son dernier livre, Père et passe**, beau portrait de son père, dont nous avons parlé ici même). images.jpeg
On ne dira jamais assez l'importance de ces rendez-vous, toujours un peu clandestins (sans ram-dam médiatique : juste le bouche-à-oreille), qui permettent aux auteurs de rencontrer leurs lecteurs — et réciproquement. Ou mieux : de se retrouver, autour des livres, mais en chair et en os, si j'ose dire, de vivre voix et face à face.
images-1.jpegEugène s'est expliqué sur l'origine et la construction de son livre, dans lequel il se raconte à travers 22 objets qui lui ont fait du bien, ou du mal. Cette sorte d'« analyse transactionnelle », caustique et pleine d'humour, n'a pas été sans conséquence sur le cours de sa vie, ni de ses relations avec les autres. Jérôme Meizoz, à sa manière discrète et authentique, a raconté en quoi son livre, qui se voulait une sorte d'exorcisme face à la maladie de son père, lui a permis de tisser d'autres liens avec cet homme taciturne, grand travailleur, qui ne prenait la parole que dans les grandes occasions pour déclamer des «bouts rimés»…
Menée tambour battant par Sita Pottacheruva, la discussion qui a suivi s'est révélée instructive et émouvante, chacun des deux auteurs jouant la carte de la sincérité.
Ne manquez pas les prochains rendez-vous de ces chaleureux Mardi de l'Encre, le premier mardi de chaque mois, à la Potinière.
Mardi 4 novembre 2008 : La nouvelle. Valentine Sergo, comédienne, metteuse en scène et auteure (Histoires de la porte d’à côté, Editions Encre Fraîche, 2008) et Sébastien Ramseier, écrivain (Sugar Daddy, Editions Encre Fraîche, 2006).
Mardi 2 décembre 2008 : Projets inédits au féminin. Françoise Roubaudi, enseignante et auteure (Les enfants des rues m’ont appris à écouter les oiseaux, Editions Encre Fraîche, 2008), Eliane Longet (enseignante, fondatrice et marionnettiste de la troupe des Croquettes, présidente de l’association Graine de Baobab, Burkina Faso) et Catherine Nickbarte (présidente de l’association Buakhao White Lotus Foundation, Thaïlande).
Mardi 3 février 2009 : La science-fiction en Suisse romande avec Lucas Moreno, www.utopod.com et Jean-François Thomas.
Mardi 3 mars 2009 : L’autobiographie en bande dessinée (en coll. avec la Galerie Papiers Gras, Genève) avec Frédérik Peeters et Pierre Wazem.
Mardi 7 avril 2009 : Le roman noir avec Jean-Michel Olivier et Jean-Jacques Busino.
Mardi 5 mai 2009 : Photographes et littérature avec Olivier Delhoume.
Mardi 2 juin 2009 : Carte blanche à Olivier Delhoume.

* Eugène, La Vallée de la jeunesse, Editions La Joie de Lire, 2007.
** Jérôme Meizoz, Père et passe, Editions d'En-Bas et Le Temps qu'il fait, 2007.
 

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06/10/2008

Maxime éternel

images-1.jpgLaissons de côté, pour un temps, les miasmes de Wall Street et les gargouillis de la politique fédérale. Et laissons de côté, tant qu’à faire, le champ de bataille de la littérature romande (où de bien nobles combats restent encore à mener). Et revenons à nos amours. Les vraies, les passionnées : celles de l’adolescence.
Je vous l’accorde : il ne passe pas souvent sur Couleurs 3, ni Espace 2 , ni Europe 1, ni RTL, ni Radio-Lac. Pourtant, le dernier disque de Maxime le Forestier, intitulé Restons amants, est un petit bijou de poésie et de musique. Bien sûr, depuis son premier disque (1972 !), Maxime a bien changé. Le ton n’est plus, ici, aux attaques contre l’armée (Parachutiste), ni aux protest-songs engagées (assassinant de Pierre Goldman). Non, le dernier album fait la part belle aux  « chansons vertes » évoquant le destin de la Terre, au désordre des sentiments, à la poésie douce-amère de l’amour.
Écoutez :
Restons amants des hôtels sombres
Des rendez-vous dissimulés
Où vont s’entrelacer les ombres
Au danger, mélangées…

La musique, ici, est de Julien Clerc, qui en connaît un bout en matière de refrains entêtants, de mélodies limpides, d’atmosphères feutrées : un chef-d’œuvre.
Ecoutez encore :
Restons amants des impatiences
Des minutes qui sont comptées
Des trésors de rus et de science
Pour se retrouver…

Même si la voix de Maxime n’a pas changé d’un quart de ton, les chansons, elles, alternent les tempi lents et rapides, les mesures en 5/4, voire même en 7/4. Ce qui n’est pas le moindre de leurs charmes.
Mais écoutez encore :
Restons amants des corps à corpss
Des peaux qui savent se trouver
Là sont les cœurs qui battent encore
L’un à l’autre mêlés…

Ce qui fait du bien, avec Maxime Le Forestier, ce n’est pas de replonger, corps et âme, dans l’adolescence disparue, mais de voir que, le temps passant, l’on peut grandir ensemble et vivre encore dans le désir, éternellement.
La petite mort
L’éternité…


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01/10/2008

Le bonheur est dans le jazz

images.jpegDe souvenirs il est question dans l’imposant volume publié par les Editions Slatkine, intitulé Le Bonheur était dans le jazz*. Le grand Pierre Bourru (que tous les amateurs de jazz romands connaissent bien) se confie ici à Claude Tappolet, historien et auteur de plusieurs essais sur la vie musicale.
Parler de jazz en Suisse romande, c’est évidemment parler de Pierre Bourru qui a œuvré, sa vie durant, à mieux faire connaître, et apprécier, cette « musique de nègres et de fous ». Grâce à Tappolet, on revient sur les débuts de Bourru (lui-même batteur émérite) qui s’est lancé, sans aucune expérience, mais avec la foi naïve des vrais amoureux de musique, dans l’organisation de concerts. On est impressionné (regardez le glossaire !) par le nombre de musiciens (et les plus grands) que Pierre Bourru a fait venir à Genève, le plus souvent au Victoria-Hall. Si l’on avait enregistré un disque à chaque fois, on aurait là tout simplement le meilleur du jazz contemporain. Cela commence, en 1949 par Sidney Bechet, puis Bill Coleman, Duke Ellington et cet immense génie du piano qu’est Oscar Peterson (premier concert à Genève en 1969), avec qui Bourru entretiendra des liens privilégiés, puisqu’il viendra plusieurs fois à Genève (mémorable concert avec Count Basie, pendant lequel le vieux Count vient rejoindre le jeune Oscar en deuxième partie, et improvise un bœuf qui dure la moitié de la nuit !). Si l’on voulait citer quelques noms, citons encore Lionel Hampton, la divine Ella Fitzgerald, Ray Charles et le facétieux Erroll Garner que Pierre Bourru emmènera dans le meilleur restaurant de Genève, croyant lui faire plaisir, et qui commandera, à la stupeur du maître de cuisine, « du saumon avec beaucoup de rondelles d’oignons » !
Les anecdotes fourmillent dans ce livre savoureux et passionnant. Une dernière, pour la route. En 1972, Pierre Bourru est au bord du dépôt de bilan, après un concert mémorable avec Miles Davis qui fut un flop (300 personnes à peine au Victoria-Hall !). Un ami lui conseille d’accueillir un jeune chanteur canadien, mélancolique et taciturne, un peu illuminé, qui passe régulièrement de la scène à un monastère zen, sort un livre tous les cinq ans et donne peu de concerts. Pierre Bourru, qui ne le connaît pas, organise sa venue à Genève. C’est ainsi que le 14 avril 1972 (votre serviteur y était !), Leonard Cohen chante devant un public déchaîné (on refuse 400 personnes aux portes du Victoria-Hall) pour la première fois en Suisse et en Europe ! Et Pierre Bourru, grâce à ce pari, de retrouver sa mise !
* Le Bonheur était dans le jazz par Pierre Bourru, souvenirs recueillis par Claude Tappolet, Slatkine, 2004.

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