27/08/2008

Antonio Tabucchi, écrivain de monde


antoniotabucchi.jpgDans un de ses meilleurs livres, Pereira prétend*, Antonio Tabucchi met en scène un personnage étrange qui raconte, avec une minutie jalouse, un moment tragique de son existence et de l'histoire européenne : le fatidique mois d'août 1938. Sur fond de salazarisme portugais, de fascisme italien et de guerre espagnole, on découvre l'histoire de la prise de conscience d'un vieux journaliste solitaire, témoin plus qu'acteur de l'Histoire. À l'occasion de la parution du roman, nous avions rencontré l'auteur en Toscane, où il réside et travaille.
 
— Avant d'enseigner à l'Université de Sienne, vous avez suivi des cours à l'École des Hautes Études de Paris. Quelles sont vos affinités avec la pensée françaises ?
— Quand j'étais jeune étudiant à l'Université, j'ai décidé de passer un an à Paris. C'était le début des années soixante. L'Italie, en ce temps-là, était un peu provinciale et l'on n'y n'enseignait que les classiques : Goldoni, Manzoni… Mon séjour parisien m'a permis d'élargir considérablement mon horizon : c'est là que j'ai connu Diderot, Flaubert, Mallarmé, et que j'ai connu le cinéma, le théâtre…
 
On a l'impression que votre œuvre a d'abord été reconnue en France, puis seulement en Italie. Est-ce vrai ?
— Vous savez, en Italie, on se méfie beaucoup des écrivains qui s'intéressent au monde — et pas seulement à l'Italie ! La connaissance que j'ai reçue de la France est un peu retombée sir l'Italie. C'est à ce moment-là que mes compatriotes se sont dit : “Finalement, si Tabucchi est apprécié en France, il doit être intéressant.”

— La France, comme on sait, est un pays entièrement centralisé, et ne reconnaît que ce qui vient de Paris. Est-ce la même chose en Italie ?
— Non, l'Italie, c'est la dispersion. Naples ne vaut pas plus que Milan, ou Florence, ou Turin, ou Venise, ou Rome. C'est d'ailleurs pourquoi les écrivains italiens ne parviennent pas à constituer un groupe. Cela serait très facile si on vivait dans un pays comme la France, où toute l'intellectualité vit à Paris: Mais pour nous c'est très difficile d'avoir des contacts avec les autres écrivains. Je vis à Florence, un grand ami à moi vit à Venise, un autre à Rome… L'Italie demeure un pays extrêmement régionaliste.

— Est-ce que Nocturne indien, le film qu'Alain Corneau a tiré de votre magnifique roman, vous a emmené de nouveaux lecteurs ?
—  Oui, mais en France, plus qu'en Italie ! La raison en est simple : en Italie, le cinéma américain jouit d'une suprématie presque absolue. Les films européens — et surtout français — ont beaucoup de peine à toucher un large public. C'est très dommage. Quant au film de Corneau, il a été projeté dans le circuit des ciné-clubs. Il a connu un important succès critique, mais est resté ignoré par le grand public. C'est le problème d'un pays comme l'Italie qui regarde constamment vers l'Amérique, en essayant de lui ressembler, en copiant ses désirs, ses habitudes, sa culture.

— Quelle est la position des intellectuels italiens, et des écrivains en particulier, devant l'arrivée au pouvoir de quelqu'un comme Berlusconi ?
— Je crois que les écrivains italiens n'apprécient pas beaucoup Berlusconi, mais très peu le disent. Devant cette manifestation d'arrogance, qu'on subit tous les jours à la télévision ou ailleurs, je trouve les intellectuels très timides. En revanche, l'Italie peut compter sur un journalisme très combattif, qui s'oppose à cette omnipotence de la nouvelle droite — qui d'ailleurs ressemble étrangement à l'ancienne.

— Est-ce que vous vous considérez comme un écrivain cosmopolite ?
— En tant qu'écrivain, en tant qu'artiste, je pense que j'appartiens au monde. Je pense aussi qu'un banquier de Genève ou un pêcheur de l'Inde sont animés par les mêmes sentiments : l'amour, la joie, la tristesse, le désir… J'écris sur des choses universelles et je me suis toujours refusé à faire la chronique de l'immédiat. Ce qui m'intéresse, c'est l'homme dans ses manifestations, toutes ses manifestations, et je peux rencontrer n'importe où un personnage qui fascine, que ce soit en Inde ou en Afrique, dans mon village ou à Genève.

— Chez Pessoa, est-ce ce côté universel de la conscience qui vous attire ?
— Oui. Pessoa a réussi à créer un univers romanesque au moment où les romans, en Europe, traversaient une crise profonde. Avec la poésie, il a créé un espace tout à la fois théâtral et romanesque, qui met en scène des personnages jouant leur vie. Donc il a reconstruit, avec une pirouette, le romanesque au XXème siècle, comme Kafka ou Joyce l'avaient fait avant lui.

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*Antonio Tabucchi, Pereira prétend, a été traduit de l'italien par Bernard Comment, éditions Christian Bourgois.

09:15 Publié dans livres en fête | Lien permanent | Commentaires (12) | | |  Facebook

Commentaires

"Nocturne indien", un beau film.

Les écrivains ont été rassemblés à Paris un peu comme les nobles à Versailles, cela dit. Cela a ses avantages et ses inconvénients. Amiel n'est pas aussi célébré qu'il devrait l'être.

Écrit par : R.M. | 27/08/2008

Vous avez tout à fait raison! Paris fait (parfois) rayonner des auteurs importants. Et il n'y a pas de place pour un deuxième ou une troisième soleil… Amiel est un écrivain magnifique. Son seul défaut est d'être suisse…

Écrit par : jmo | 27/08/2008

"Le seul défaut d'Amiel, c'est d'être suisse". Si Hugo était né à quelques bornes, il n'aurait jamais était l'écrivain célèbre, si l'artiste genevois Pascal Rérat n'était pas un calviniste-né, timide, solitaire, il serait reconnu pour son immense talent comme un Auguste Rodin, qui lui est né du bon côté, a sû s'y prendre pour trouver une femme mécène - Mme Beuret - et utiliser une autre femme - Camille Claudel - et si, et si, (...)

C'est tellement vrai! Cette arrogance meurtrière - hélas - les Hélvètes s'y sont tant habitués qu'on finit pas oublier de voir les choses telles qu'elles sont ...

Il faudra bien rendre à César ce qui est à César!

Écrit par : Micheline Pace | 27/08/2008

Euh, Micheline, Hugo n'est pas né très loin, vous savez : à Besançon. Le vrai problème d'Amiel, c'est qu'il n'est pas allé à Paris, pas qu'il est né à Genève. Voyez Rousseau. Les Français sont centralistes, mais quand même pas racistes.

Écrit par : R.M. | 27/08/2008

(Au demeurant, un écrivain français demeuré toute sa vie dans sa province et n'ayant rien publié à Paris ne trouve pas forcément grâce, non plus, aux yeux des autorités morales en matière de littérature. La question de la nationalité n'est pas non plus forcément primordiale.)

Écrit par : R.M. | 27/08/2008

C'est exactement le sens d mon propos : si Hugo n'était pas né à Besançon (donc pas loin de la frontière) mais au Val-de-Travers (canton de Neuchâtel), il n'aurait jamais connu ce succès et on n'en parlerait même pas malheureusement.

Pour ce qui est de Rousseau, les biographes et éditeurs français le présentent toujours comme Français ... alors que l'édition La Baconnière (Boudry-NE)précisa "qu'il fut né à Genève".

etc, etc, etc, etc,

La nationalité, on s'en fout (après tout, nul ne choisit son lieu de naissance sur les trottoirs de Manille ou dans les quartiers parisiens) mais ce sont bien les rapports de force qu'il s'agit de dénoncer.
Rendons à César ce qui lui appartient!

Écrit par : Micheline Pace | 27/08/2008

"Je pense aussi qu'un banquier de Genève ou un pêcheur de l'Inde sont animés par les mêmes sentiments : l'amour, la joie, la tristesse, le désir…"

Il a raison Tabucchi, mais ça ne les rend pas frères pour autant. Il suffit qu'ils désirent la même femme en même temps pour qu'ils s'explosent mutuellement la gueule.

En fait, si on veut éradiquer la guerre, il faudra commencer par nationaliser les gonzesses.

Écrit par : Scipion | 27/08/2008

Micheline, sur le fond, je suis d'accord avec vous. Il n'empêche qu'Amiel a toujours marqué sa préférence pour la philosophie allemande et son rejet de la philosophie française, et qu'il n'a jamais essayé de s'imposer à Paris, contrairement à Rousseau. Inversement, il n'est pas vrai, par exemple, que si Hugo était resté toute sa vie à Besançon, il serait quand même devenu connu. Ce qui l'a consacré, ce sont ses romans qui ont un lien fort avec Paris, "Notre-Dame de Paris" et "Les Misérables", en particulier. J'ai vécu en Franche-Comté, et je puis vous dire que les écrivains demeurés liés à la Franche-Comté toute leur vie sont encore moins connus qu'Amiel. Or, on ne peut pas prouver que c'est parce qu'ils étaient moins bons que les autres, puisqu'on ne les a pas lus. D'ailleurs, moi, j'en ai lu qui valaient des écrivains plus connus. La Suisse a tout de même une autonomie qui permet de justifier l'existence en son sein de grands éditeurs, alors que les éditeurs de province, en France, sont considérés comme les mêmes que ceux de Paris, mais en moins bien. En fait, contrairement à ce que vous dites, à Paris, on pardonne plus volontiers aux écrivains suisses d'être liés à la Suisse qu'à des écrivains de la province de ne pas se relier intellectuellement à Paris. Le centralisme le veut : on pardonne davantage le refus de se centraliser aux étrangers francophones, qu'aux Français eux-mêmes. Au demeurant, ce n'est pas pour cela qu'on n'est pas quand même injuste avec Amiel. Mais cela n'a rien à voir avec la frontière entre la Franche-Comté et Neuchâtel : croyez-moi.

Écrit par : R.M. | 27/08/2008

(Et la preuve, c'est que Blaise Cendrars, qui s'est impliqué dans la vie intellectuelle parisienne, n'a pas autant souffert d'être né à La-Chaux-de-Fonds que les auteurs francs-comtois dont je parlais - Xavier Marmier, par exemple, ou Louis Jousserandot - d'être restés toute leur vie en Franche-Comté. Non, les Parisiens ne sont pas nationalistes : ils sont juste centralistes. D'ailleurs, ils ont plus de respect pour les Vaudois que pour les Savoyards, en général : le patriotisme même ne joue guère.)

Écrit par : R.M. | 27/08/2008

(Ou si les Parisiens sont nationalistes, c'est vis à vis de Paris, et non de la France en général ; en tout cas, pas des parties lointaines, comme est la Franche-Comté.)

Écrit par : R.M. | 27/08/2008

merci antonio tabucchi l'amour le désir la beauté la vie juste avant de mourir parler car bientôt nous serons dans le silence de la terre et parler du beau qui est en nous et autour de nous juste de ce que nous avons aimer dans la journée si nous n'avons rien d'autre à dire à+ Marge

Écrit par : orard | 26/10/2008

paraitre sous mon nom pseudo merci

Écrit par : marge | 26/10/2008

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