29/05/2008

Les années Ernaux

435850668.jpgÀ l’origine du dernier livre d’Annie Ernaux (née en 1942 en Normandie), Les années*, il y a des photos et des souvenirs. C’est-à-dire, comme toujours, le désir d’élucider un passé personnel et obscur afin d’en exprimer l’essentiel scandale. On se souvient de ses extraordinaires livres précédents (Une femme, La Place, La honte, La femme gelée, Une passion) : chacun cherchait une vérité au fil du rasoir, sans masque ni concession. Comme si la vie de l’auteur, à chaque fois, en dépendait. Ce qui explique, sans doute, la réussite et le succès de cette écriture à fleur de peau et de plaie.
Dans Les années, pourtant, Annie Ernaux tente autre chose. Il ne s’agit plus de remuer le couteau dans sa propre chair, afin de sonder la vie de ses parents, la folie d’une passion amoureuse ou encore la maladie de sa mère. Non. Ici, l’auteur revisite, à sa façon, toutes les années d’après-guerre, en s’aidant de photographies et de souvenirs personnels, mais aussi en interrogeant l’Histoire qui, toujours, nous aveugle et nous porte. « Les garçons et les filles étaient partout séparés. Les garçons, êtres bruyants, sans larmes, toujours prêts à lancer quelque chose, cailloux, marrons, pétards, boules de neige dure, disaient des gros mots, lisaient Tarzan et Bibi Fricotin. Les filles, qui en avaient peur, étaient enjointes de ne pas les imiter, de préférer les jeux calmes, la ronde, la marelle, la bague d’or. »
Loin d’être neutre et ennuyeuse, cette plongée dans l’histoire commune du XXe est passionnante. Annie Ernaux, au prix d’un travail impressionnant de documentation et de remémoration, restitue avec saveur les idées et les modes, les manies et les travers d’une époque qui n’est pas si lointaine. Son récit, qui ressemble à une enquête sociologique, souligne les fractures sociales, les ruptures idéologiques : en un mot, la folie de l’Histoire. Pourquoi, par exemple, dans les années 70, la profusion des choses cachait la rareté des idées et l’usure des croyances. Et pourquoi, à cette époque, les professeurs utilisaient le Lagarde et Michard de leur jeunesse, comme leurs propres professeurs l’avaient fait avant eux. Pourquoi on interdisait le film de Rivette, La Religieuse, comme les ouvrages érotiques ou certaines émissions de télévision…
Au fil des pages, s’affirme aussi une vocation d’écrivain. Celle qui est prise dans le flux et le reflux de l’Histoire (celle des hommes et la sienne propre) se raconte d’abord à la troisième personne, avant de trouver le je qui fera la singularité absolue de son écriture. «  Ce qu’elle prend pour de vraies pensées lui vient quand elle est seule ou en promenant l’enfant. Les vraies pensées ne sont pas pour elle des réflexions sur les façons de parler ou de s’habiller des gens, la hauteur des trottoirs pour la poussette, l’interdiction des Paravents de Jean Genet et la guerre du Vietnam, mais des questions sur elle-même, l’être et l’avoir, l’existence. C’est l’approfondissement de sensations fugitives, impossibles à communiquer aux autres, tout ce que, si elle avait le temps d’écrire — elle n’a même plus celui de lire —, serait la matière de son livre. »
On l’aura compris : Annie Ernaux invente dans ce livre un nouveau type d’écriture : ni essai, ni confession, ni roman traditionnel. Il s’agirait plutôt d’une autobiographie collective, une écriture qui raconte à la fois l’histoire de tous et l’itinéraire de chacun. Car ce n’est pas le moindre des paradoxes : plus elle s’attache aux grands mouvements de l’Histoire (nécessairement impersonnelle), plus Annie Ernaux touche l’intime en chacun d’entre nous. C’est le grand tour de force des Années.
Annie Ernaux, Les Années, Gallimard, 2008. 

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26/05/2008

Du Cannes, pur sucre!

Depuis dix ans, le Festival de Cannes, autrefois haut lieu du cinéma, ressemble de plus en plus à « Visions du réel »! Ce ne sont plus les grands films mythiques qui sont primés, mais des œuvres à mi-chemin entre le reality-show et le documentaire. On pense ici aux films des frères Dardenne, monuments de malhonnêteté misérabiliste, ou au film primé cette année, « Entre les murs » du Français Laurent Cantet, qui met en scène des élèves du lycée jouant leur propre rôle, comme leur professeur de français. Dans un cas comme dans l'autre, c'est le triomphe du politiquement correct…
Alors, si vous allez au cinéma, ne ratez surtout pas un autre film français (eh oui, il y a de bons films français!), sélectionné lui aussi à Cannes, mais qui n'a eu, grâce à Catherine Deneuve, qu'une récompense subsidiaire. C'est le dernier film d'Arnaud Desplechin, intitulé « Un Conte de Noël ». On ne raconte pas un film de Desplechin, qui met en pratique les fameuses règles du théâtre de situation de Sartre. Qu'est-ce qu'un film? Des acteurs, un texte, des situations. « Un conte de Noël » met en scène une famille déchirée, déchirante, qui se retrouve, pour une fois au complet, dans la maison paternelle, pour un réveillon pas comme les autres. Toute cette famille porte en secret le deuil d'un petit frère mort, et l'angoisse d'une mère qui vient d'apprendre qu'elle souffre du même mal que son fils. La mère est l'admirable Catherine Deneuve. Les fils sont l'excellent Melvil Poupaud et le génial Mathieu Amalric (sans doute le meilleur comédien français actuel). Anne Consigny, qui joue la sœur des deux précédents (on pense, ici, à Marie Desplechin, la romancière, sœur d'Arnaud), Jean-Paul Roussillon, le père aimant et débonnaire, et Chiara Mastroianni, qui trouve ici son premier rôle important, sont magnifiques, eux aussi, de justesse et de générosité.
Tout le film tourne autour de ça: les liens du sang, le mal et la maladie, le bon sang et le mauvais sang. Servi par des dialogues à couper le souffle et une direction d'acteurs magnifique, « Un conte de Noël » vous empoigne à la gorge et ne vous lâche plus jusqu'à la dernière image — et même au-delà, car on en rêve la nuit! 
Alors oubliez Indiana Jones ou les palmes périssables de Cannes, et allez voir « Un Conte de Noël », un très grand film.
*À Genève, au cinéma Scala. 

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23/05/2008

Patrice Duret ou le charme des fées

772533361.jpgNouvelles ? Poèmes ? Récit autobiographique ? Les Ravisseuses*, le dernier livre de Patrice Duret (né en 1965 à Genève), frappe d’abord par son étrangeté. C’est une suite de 24 textes (allusion aux heures d’une journée d’amour ?), tantôt narratifs, tantôt poétiques, tantôt écrits sous la forme d’une lettre ou d’une carte postale. Groupés le plus souvent par trois (narration, lettre, carte postale), ils décrivent les diverses étapes d’un itinéraire amoureux qui ressemble fort à une initiation, au sens nervalien du terme (c’est-à-dire ésotérique et mystique). Balisés de symboles (la bulle, la tour, le bain, la route) qui dessinent une nouvelle Carte du tendre, ces textes évoquent, à chaque station, une figure féminine (Sylvaine, Pasqualita, Isis, Aline…), dont le narrateur réactive et ressuscite, si j’ose dire, la rencontre. C’est une manière, à la fois, de regarder en arrière vers les visages disparus ou effacés par le temps, et de rendre hommage à sa Béatrice : la femme qui guide ses pas, et vers laquelle convergent toutes les évocations. Il y a beaucoup de fraîcheur et de poésie dans ce voyage à travers les sentiments amoureux.
Cela n’étonnera personne si l’on sait que Patrice Duret, qui a reçu le Prix-Rod, en 2006, pour Le Chevreuil, est aussi, et avant tout, un poète (il dirige d’ailleurs les éditions du Miel de l’Ours, à Genève). On reconnaît, dans Les Ravisseuses, sa musique et sa poésie à fleur d’émotion. Perdu « au milieu du chemin de la vie », le poète tombe sous le charme des femmes qu’il rencontre, à la fois ravissantes et ravisseuses, c’est-à-dire voleuses d’âme. C’est peu dire qu’il n’en sortira pas indemne. Chacune, en même temps qu’elle lui vole une partie de lui-même, le révèle et aide le poète-pèlerin à se réapproprier (« J’aimerais que l’écriture serve à cela, à se réapproprier l’intime de notre rencontre »). C’est pourquoi ce court récit-poème à la force d’un exorcisme et d’un aveu. Exorcisme, d’abord, parce qu’il brûle les images du passé, tout en les célébrant une dernière fois. Aveu, ensuite, parce que tout le livre, entre les lignes, est une déclaration d’amour à l’ultime ravisseuse, innommée, qui relègue dans l’ombre, mais pas dans l'oubli, toutes les autres.
*Patrice Duret, Les Ravisseuses, Zoé, 2008. 

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20/05/2008

Un Marc Roger vaut mieux que deux tu-l'auras!

39337518.jpgVous connaissez l'histoire de ce gars qui a eu la malchance de se trouver au mauvais endroit au mauvais moment? Nous sommes en 2004. On s'apprête à mettre un club en faillite, le FC Servette pour ne pas le nommer, quand, surgissant de nulle part, comme Winkelried poussé dans le dos par les siens, un homme s'avance et décide, par défi ou inconscience, de reprendre le club. Ce héros, vous le connaissez, il s'appelle Marc Roger. Il a le tort, aux yeux des notables genevois, d'être Français. Donc étranger. Et chacun sait qu'en tout bon Genevois sommeille un UDC…
S'il s'avance, ce héros, c'est aussi qu'on l'a poussé en avant, et qu'on lui a fait de nombreuses promesses. On lui a fourni de solides garanties financières (M. Mauss). On lui a promis que le club était assaini (M. Luscher). On a gonflé les chiffres de fréquentation du stade. Autant de promesses mensongères…
Jovial, naïf, celui qu'on va bientôt surnommer Tartarin se lance dans l'aventure. Seul. Cela ne plaît pas aux notables de la place, qui lui mettent les bâtons dans les roues. Un à un, les financiers qui l'entouraient se défilent. Celui qui devait l'épauler (M. Mauss) joue les fantômes. Un autre, président du Real Madrid, M. Sainz, qui avait promis des millions, retire ses billes, sans honorer ses engagements. Un journal de la place, Le Temps, le diffame gravement, et en toute impunité. Qu'importe! Notre Tartarin reste à la barre jusqu'au naufrage final. Baroud d'honneur…
Quatre ans plus tard, Marc Roger est toujours en prison préventive. A Genève, cette ville qui l'a si chaleureusement accueilli. C'est vrai qu'il a tenté, par deux fois, d'échapper à la justice, et qu'il s'est fait piquer, comme un bleu, dans un hôtel espagnol, aux premières lueurs de l'aube. Mais tous les avocats du monde s'accordent à dire que la justice s'acharne sur lui. Qu'il est en préventive depuis trop longtemps. Que la peine de prison qui le menace risque d'être inférieure à celle qu'il a déjà purgée. Qu'importe. Il est Français. Il faut faire de son cas un exemple…
Quoi qu'il en soit, le procès qui devrait (enfin!) s'ouvrir en septembre, risque de valoir son pesant de révélations et de coups de théatre. D'autres notables, inculpés comme lui (M. Mauss, Me Fauconnet), devront s'expliquer publiquement. Et risqueront, eux aussi, la prison ferme. Ce qui n'est que justice. On verra alors qui, dans cette affaire bien genevoise, ressemble à M. Seguin ou au curé de Cucugnan. 
 

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09/05/2008

À la rencontre des jeunes lecteurs…

2088726000.jpgLe risque, quand on publie un livre, c'est que quelqu'un le lise! Mais ce risque devient une chance quand les lecteurs, entre douze et quinze ans, qui occupent toute l'aula d'une école, sont assis, là, devant vous, les yeux brillants, et se réjouissent de vous poser les questions qu'ils ont soigneusement préparées. Alors, très vite, le dialogue s'installe, et le livre partagé devient le lieu d'une rencontre…
C'était mercredi dernier, au collège de Roche-Combe, dans cette belle ville de Nyon où j'ai passé les premières années de ma vie, entre la fabrique d'allumettes et la place Perd-Temps. Grâce à l'initiative de deux enseignantes enthousiastes, Béatrice et Anne-Élisabeth, et du bibliothécaire de l'école, M. Nicod, une dizaine de classes de 7e, 8e et 9e année ont lu, intégralement ou en extraits, L'Enfant secret, un récit dans lequel j'essaie de raconter l'hstoire à la fois banale et hors du comme de mes grands-parents, italiens par ma mère et vaudois de la Côte par mon père. 
Dans le jeu passionnant des questions, certains élèves, parmi les plus timides en classe, ont pris plusieurs fois la parole, à la grande surprise de leurs professeurs ; tandis que d'autres, qui avaient inscrit dans leur cahier des pages de notes, n'ont pas osé ouvrir la bouche. Il y avait non seulement de la fraîcheur, de la spontanéité, dans la pluie de questions adressées à l'auteur, mais aussi de l'humour, de la tendresse et beaucoup de perspicacité (« Est-ce que le personnage de Julien, dans votre livre, est vraiment heureux de retrouvrer la vue? »). Des questions parfois indiscrètes, souvent retorses, toujours intéressantes. Preuve qu'un livre, quand on prend la peine (et le risque) de s'y plonger, est une source de vie et d'interrogations…
Deux fois deux heures pleines (les classes étaient divisées en deux groupes), d'une grande intensité, d'échange et de partage. Pour les élèves, enchantés par l'expérience, c'est l'occasion unique de rencontrer celle ou celui qui se cache derrière un livre. Pour l'écrivain, c'est une chance, exceptionnelle, de rencontrer celle ou celui qui, par sa vivacité, sa générosité, donne vie à ce que, modestement, il a essayé fixer par l'écriture.
Pour tout cela, ces quatre heures d'intense dialogue, je suis reconnaissant aux élèves du collège de Roche-Combe et à leurs magnifiques enseignantes! Merci!
 

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06/05/2008

Presse quotidienne et littérature : le règne des meilleures ventes

Nous avons le plaisir d'accueillir aujourd'hui un invité de marque — le premier, mais sans doute pas le dernier ! — dans ce blog que vous etes de plus en plus nombreux à visiter. Il s'agit de Jérôme Meizoz, critique et écrivain, professeur de littérature à l'Université de Lausanne. Il vient de publier un très beau livre, Père et passe, dont nous avons parlé il y a quelque temps ici même.

 15002234.jpgLa question n’est pas neuve, elle resurgit périodiquement au gré d’un instant de lucidité : que sont devenues les pages «livres» de nombreux quotidiens francophones ? A feuilleter des numéros de quinze ans d’âge, on mesure la profonde transformation en cours. Comme les archéologues, nous côtoyons un autre monde : les articles étaient longs et diversifiés, les photos n’occupaient qu’une faible partie de la page. Le choix des livres présentés était confié à des collaborateurs spécialisés, au nom reconnu dans le domaine. Les critiques littéraires disposaient d’un recul pour décrire des livres que l’actualité n’avait pas distingués. C’est que les articles littéraires se voulaient un commentaire de qualité, en vue d’informer le lecteur-citoyen et non un acte promotionnel destiné à flatter le consommateur. Depuis quelques années, les changements se sont précipités. L’écrivain Pierre Michon percevait cette tendance dès 1989 :«Le marché du livre n’a plus le besoin ni la patience de déguiser : à ce qu’il ne s’embarrasse même plus d’appeler art, il a substitué depuis longtemps la marchandise, sans tambour ni trompette.»

La presse quotidienne, de fusion en restructuration, a modifié ses rubriques et leur hiérarchie, c’est-à-dire sa grille de lecture du monde. Nombre d’observateurs ont noté une «pipolisation» des contenus, une simplification des articles, et l’envahissement des images. Dans ce climat, les rubriques spécifiquement littéraires fondent comme les glaciers des Alpes. Règne en maître, désormais, le classement des «meilleures ventes» qui, parce qu’il inclut tous les genres, du livre pour la jeunesse aux recettes de cuisine, rend invisible les expériences littéraires singulières, privilégiant les best-sellers à phase courte, remplacés six mois plus tard par un clône, sous la sempiternelle couverture du même éditeur. Dans le même temps, les petites librairies indépendantes ferment les unes après les autres, et avec elles les maisons «pépinières» capables d’investir sans profit sur un ouvrage véritablement novateur. La concentration des éditeurs, leurs stratégies internationales, le règne du profit le plus cynique, le formatage des produits littéraires en amont de l’auteur, les contraintes pesant sur les journalistes culturels, tout cela a été décrit impeccablement par un éditeur franco-américain, André Schiffrin, grand connaisseur du milieu et de son évolution, dans L’Edition sans éditeurs et Le Contrôle de la parole (La Fabrique éditeur, 1999 & 2005). L’innovation littéraire, quand elle refuse l’impératif commercial du conformisme des produits, ne peut guère espérer de soutien dans les quotidiens actuels, frappés de cécité sélective. On ne cesse de s’étonner à chaque rentrée de l’énorme production de nouveaux livres, mais qui ne voit que chaque quotidien concentre toute son attention sur un très petit nombre d’ouvrages, et comme par hasard tous les mêmes de l’un à l’autre ?

Il est de bon ton, désormais, dans la presse hédoniste, de se réjouir d’une telle abondance, signe d’une prétendue vitalité de la création. On célèbre, à la manière de la droite décomplexée qui gouverne nos esprits, les best-sellers et les ouvrages de stars. On sert la soupe avec complaisance à ceux qui ont déjà l’assiette pleine. A croire que les quotidiens gratuits servent de modèle implicite à ce trop petit monde. En rubrique «livres», la rhétorique de l’article de presse évoque de plus en plus l’encart publicitaire. On parle d’un ouvrage parce qu’il se vend, l’argument se suffit à lui-même ! Le livre à peine sorti de presse, on lance le tam-tam pour ouvrir la route : c’est un immense succès, il est donc nécessaire d’en parler, et nous en reparlerons ! Deux grands quotidiens parisiens ont fait leur «une» sur le même livre, la semaine dernière ? Votre quotidien de province en parlera samedi prochain… Comment se décide la critique d’un livre ? Apparemment pas en le lisant (comment se faire une opinion, hors du murmure contagieux des rédactions ?) mais en vérifiant si tel grand quotidien voisin en a déjà rendu compte.
Evidemment, les petits éditeurs, les livres discrets sans escorte d’attachés de presse insistants, mais faits à un tout autre feu que celui du marketing éditorial, n’ont guère de chance d’être simplement visibles en vitrine. Ces livres-là, les journalistes ne les ouvrent même pas ! Au vu de la masse d’informations à traiter, je ne leur jette pas la pierre, mais on peut s’interroger sur le processus. La libraire d’une petite surface a eu le mot juste, l’autre jour. Nous parlions de la marée des livres à l’automne, au printemps :
«— Il y a beaucoup de livres, mais les journalistes parlent tous des mêmes, je dirais quatre ou cinq titres, au maximum.»
Serait-ce par ce que ces livres sont les meilleurs, et qu’ils les ont bien flairé ?
«— Non, pas du tout, c’est parce qu’on les leur désigne avant même la parution, et qu’ils ne sont pas capables d’en lire plus !». Sic.
Dans ce glissement vers l’entertainment et la logique des industries du divertissement, tout ouvrage doit répondre aux mêmes exigences que le cinéma tout public, et une critique avoir l’apparence d’un article people. On pourrait dire exactement la même chose des musiques actuelles, soumises à l’effet star academy et à la crise du marché du disque. Encore cinq ans comme ça, et les grands quotidiens feront l’éloge du premier roman de Paris Hilton.
L’idée qu’une innovation ou une réussite sensible puisse avoir lieu hors des autoroutes éditoriales, ne vient même plus à l’esprit des rédacteurs, écartelés entre les obligations du métier et le conformisme de goûts d’un milieu confiné, qu’ils prennent pourtant pour le monde entier. «Si tout le monde parle du même livre, c’est bien qu’il le mérite quelque part ?» s’interrogeait récemment l’un deux dans un coquetaille (on a senti soudain un doute le traverser, vite résorbé par une cacahuète). Mais tout est pressant en salle de rédaction, on a la vie aux trousses et la plus grande hantise serait de rater l’événement dont il faut, avant les autres si possible, avoir parlé.
Avec la disparition de plusieurs revues littéraires, avec l’évolution des rubriques culturelles, nous atteignons ces temps à une rare misère de la critique. Mis à part le grand public, personne dans le milieu n’est dupe de la fabrication de toutes pièces d’events littéraires (y compris telle fausse polémique destinée à lancer un livre). Aux USA, rappelle André Schiffrin, les éditeurs louent désormais les devantures des librairies, se réservent exclusivement les étalages monotones où s’empilent les seuls 200 exemplaires du fameux «roman dont tout le monde parle». Et pour cause !
Ce phénomène n’est d’ailleurs pas neuf, mais il a pris de l’ampleur : dès 1839 Sainte-Beuve dénonçait la «littérature industrielle», et dans les décennies qui suivirent la littérature entra dans le circuit de la communication de masse. A tel point qu’en 1923, l’éditeur Bernard Grasset décide de lui appliquer les procédés de la publicité, recourant pour cela à l’affiche, la presse puis la radio. A la fin de sa carrière, Grasset a défini cette forme d’anticipation par une formule qui restera : la publicité, «c’est l’audace de proclamer acquis ce que l’on attend.»
Contrairement à l’impression de profusion éditoriale, tout est fait pour cadrer la biblio-diversité et draîner quelques rares livres, édités toujours par les plus grandes maisons, vers un large public : on achète tous Marc Lévy, Yasmina Reza ou Eric-Emmanuel Schmitt comme on achète tous la lessive X ou Y. Simplement parce que cette lessive est partout, en murailles de cartons, en images et en sons. Faire passer ce conformisme mercantile pour un indice de la santé de la vie littéraire, et de sa diversité, c’est le pieux mensonge en vogue.
Voilà, lecteur, notre petit diagnostic, partial, amusé ou désabusé. Que la lecture hors des sentiers rebattus te soit une fête ! Les amoureux de la diversité littéraire, point trop éblouis par les feux de la rampe, iront boire à d’autres sources…

 Jérôme Meizoz, écrivain*

Paru dans Le Courrier, Genève, 26 avril 2008

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03/05/2008

Pour qui écrivons-nous?

97690832.jpgRituellement, dans les coquetèles ou les interviews, on pose à l’écrivain la même question : « Pourquoi écrivez-vous ? » Chacun y va alors de son petit aphorisme : « Pour savoir qui je suis » dit l’un. « Bon qu’à ça » répond l’autre, bougon. « Parce que je n’ai pas la force de ne rien faire » ajoute cette femme, là-bas, minimaliste, le nez dans son verre de rouge.
Et si la question essentielle était autre ?. Non pas « pourquoi écrivez-vous ? ». Mais bien plutôt : « pour qui écrivez-vous ? » Si la réponse, quand on publie un livre, est totalement énigmatique (car l’auteur ne voit pas ses lecteurs quand il écrit), elle acquiert une nouvelle résonance, par exemple, lors d’un salon du livre. C’est à cette occasion, à la fois émouvante et angoissante, qu’un écrivain rencontre ses lecteurs, quand il a la chance d’en avoir quelques-uns (et là encore, ce n’est pas la nombre, mais la qualité qui est importante).
À chaque fois, c’est une surprise et un ravissement. Il y a les amis perdus de vue qui ressurgissent et se rappellent à votre bon souvenir. Il y a les amis proches, qui ramènent leurs amis proches, qui ramènent leurs amis proches, et cela élargit d’autant le cercle de lecture. Il y a aussi les anciens élèves, ceux qu’on reconnaît tout de suite, et les autres, qui ont pris un certain coup de vieux. Il y a quelques journalistes, en quête d’une star locale ou étrangère (toujours introuvable) qui ne peuvent faire autrement que vous dire bonjour, mais du bout des lèvres. Il y a surtout les lecteurs et lectrices anonymes, ceux qu’on ne connaît pas, et qui viennent parfois de très loin (d’Autriche, de France, de l’autre bout de la Suisse) pour rencontrer l’auteur ou faire signer leur exemplaire de son dernier livre.
C’est là le vrai miracle ! Inscrit déjà dans l’écriture, mais trop souvent oublié : on n’écrit jamais pour soi, mais pour les autres, lui ou elle, toi, vous, ils ou elles, oui, tous les autres.
Aussitôt publié, le livre échappe à son auteur et passe de mains en mains. Alors il appartient aux autres: c’est la leçon, à chaque fois nouvelle et identique, que nous apporte le salon du Livre.
Tous ces livres, lectrices, lecteurs, qui s’empilent sur les stands, ils sont à vous ! C’est vous qui leur donnez vie, leur prêtez votre souffle et votre voix. Et c’est vous qui leur prêtez sens…
Alors faites la fête aux livres !

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02/05/2008

Un mécène au salon

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  « Le roman qui fait jazzer Genève. » Le Matin dimanche
 « Jean-Michel Olivier brosse un superbe portrait de mécène, aventurier, généreux et canaille, sur fond de fresque genevoise où se bousculent affairistes, artistes, journalistes et politiciens. » 24 Heures.
« Un livre magnifique. » Le Nouvelliste
« Genève déflorée. » GHI
« Le meilleur livre suisse de ces dix dernières années. » Freddy Buache
 « Un roman qui est à Genève ce que Les Mystères de Paris sont à la ville-lumière. » Blog d'Alain Bagnoud
« On salive à l'idée de se plonger dans cette Genève fantasmée. » La Tribune de Genève.
« Il y a du roman picaresque dans La Vie mécène. » Le Passe-Muraille 
« Jamais on n'a écrit un bouquin de cette veine en Suisse romande. » Germain Clavien.
« Un chef-d'œuvre d'humour et d'émotion. »  Paris-Match
 

Venez retrouver Jean-Michel Olivier au Salon du Livre de Genève

au stand de l'Âge d'Homme (D 10)

 vendredi de 16h à 21h et samedi de 14h à 19h. 

L'apéro est gratuit! 

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