05/07/2009

Les années molles

1892305345.jpgQuand André Gide, au cœur des années folles, s’aventure à parler, dans Si le grain ne meurt, de son goût prononcé pour les garçons (de préférence mineurs), c’est bien sûr à mots couverts qu’il le fait. La censure officielle sommeille. Mais le regard des lecteurs anonymes le suit depuis longtemps. On peut parler de ces choses-là, en 1927, mais discrètement, en y mettant les formes. La liberté d’expression existe, mais elle a des limites : celles de la bienséance et du bon goût.
Pourtant, lorsqu’il publie son livre, Gide sait qu’il va faire scandale et qu’il pousse cette liberté à ses limites.
Aujourd’hui, au cœur des années molles, il me semble que les choses ont bien changé. Un auteur peut écrire ce qu’il veut, car, au fond, tout le monde s’en fout. Il peut insulter les hommes politiques, traîner ses contemporains dans la boue et proférer les pires blasphèmes. Au mieux, il recevra une ou deux lettres d’injures (anonymes, comme il se doit). Au pire, il provoquera un haussement d’épaules. Dans les deux cas, son brûlot sera oublié dans les deux mois. Et s’il ne l’était pas, les critiques littéraires veilleraient personnellement à ce qu’il soit enterré.
La liberté d’expression, pour un écrivain, aujourd’hui plus que jamais, est absolue. Elle lui donne droit à la provocation, au blasphème, au cri primal, à l’attentat littéraire — et même à l’erreur, s’il le faut. Car elle ne s’use que si l’on ne s’en sert pas.
Et aujourd’hui, me semble-t-il, peu de monde s’en sert.
Nous vivons sous la coupe du politiquement correct, c’est-à-dire de la dictature des bons sentiments. Nous sommes tous des anges et nous avons le droit — que dis-je : le devoir — de l’exprimer. Cette croisade morale, qui touche tous les domaines de la société, appauvrit considérablement la littérature, comme les arts en général. Les vraies audaces sont rares. Les auteurs vraiment libres, également.
Si Gide publiait ses mémoires aujourd’hui, il serait encensé par Le Temps et Le Courrier pour sa défense des groupes minoritaires, et son éloge d’une sexualité alternative. Cela ne veut pas dire qu’il serait beaucoup lu. Bien au contraire. Mais il recevrait certainement le Prix des Droits de l’Homme.

09:35 Publié dans badinage | Lien permanent | Commentaires (4) | | |  Facebook

Commentaires

Ne recevrait-il pas plutôt le Prix des Droits de l'Enfant ?
À votre avis ?

Écrit par : Blondesen | 18/05/2008

... que penser de Gabriel Matzneff, qui n'a jamais caché ses préférences en la matière (voir son journal), ce qui fait finalement assez peu de barouf en dehors du monde strictement littéraire? Ah, le bruit ambiant... il faut effectivement jeter un sacré pavé dans la mare pour qu'arrive le scandale.

Écrit par : Daniel Fattore | 18/05/2008

Bonjour ! Très impressionné par votre site, je vous invite bien cordialement à ajouter votre commentaire et votre vote sur http://www.bloog.org/poesies/... Merci pour votre aimable visite et à bientôt !
Le Rime Ailleurs : http://www.everyoneweb.fr/lerimailleur/

Écrit par : Le Rime Ailleurs | 19/05/2008

L'espace du scandale n'a pas diminué le moins du monde, il s'est seulement déplacé. Il n'est vraiment pas difficile de trouver des sujets impubliables aujourd'hui, ni de faire un scandale durable. Encore faut-il en supporter les conséquences par la suite.

Écrit par : stéphane staszrwicz | 19/05/2008

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