18/03/2008

Le Temps fête ses 10 ans


 
Souvenez-vous: il y a dix ans, la Suisse romande comptait deux journaux de plus !
Le Nouveau Quotidien, édité à Lausanne par Édipresse, et le vénérable Journal de Genève, organe des banques genevoises. C'est Édipresse, en lançant son Nouveau Quotidien, qui avait  déclaré la guerre au Journal. L'objectif était simple: faire concurrence, dans un premier temps, au vénérable Journal; et, dans un deuxième temps, le rayer de la carte médiatique, puis le remplacer. Le résultat de cette guerre fut un peu différent, puisque les deux journaux, épuisés par cette lutte fratricide, s'effondrèrent dans les chiffres rouges, avant de déposer les armes.
Certes, Édipresse avait gagné. Mais à quel prix? La mort des deux combattants…
C'est sur ces ruines encore fumantes, il y a dix ans, qu'est né Le Temps. Mal conçu, fruit d'une confusion jamais réglée entre deux lignes rédactionnelles opposées (et rivales), mal fichu dans sa forme comme dans son fond, le journal, après bien des errements, oubliant les blessures encore ouvertes, s'est bientôt fait une place dans le paysage romand.
Dix ans plus tard, il a gardé du Nouveau Quotidien son goùt des belles images, un zest d'impertinence (personnalisée par le génial Chappatte, ancien dessinateur de La Suisse), et quelques chroniqueurs caustiques (Anna Lietti, Joëlle Kunz). Du vénérable Journal de Genève, Le Temps a surtout conservé la place envahissante des pages boursières et économiques, et un certain intérêt, de plus en plus restreint, hélas, pour la culture. La meilleure preuve de cette désaffection est l'actuel «Samedi culturel», lointain bâtard du supplément littéraire du Journal de Genève (intitulé «Samedi littéraire» et lu au-delà de nos frontières). La littérature y est traitée de manière congrue, partiale et paresseuse, quand ce n'est pas avec mépris. Le jazz y est réduit à des notes de dix lignes, comme la musique pop ou la chanson. Quant au cinéma, qui occupe l'essentiel de l'espace, on ne demande toujours si l'on est en train de lire une critique de film ou une publicité rédactionnelle, tant l'une et l'autre, aujourd'hui, sont inextricablement mêlées…
Mais sans doute Le Temps — comme tous les autres journaux victimes d'une désaffection croissante des lecteurs — est-il en train de chercher un deuxième souffle. On ne peut qu'espérer qu'il retrouve, quelquefois, le souffle de liberté et d'audace qui caractérisaient ses géniteurs, morts tous les deux, assez piteusement, au champ d'honneur de la presse romande!
 
 

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14/03/2008

Patrice Mugny, maire de province

Le Maire de Genève, Patrice Mugny, a tort de s’en prendre vertement à la Radio Suisse Romande, coupable, à ses yeux, de ne pas rendre compte avec justesse et justice de tous les événements d’envergure interplanétaire qui se déroulent dans la cité de Calvin. D’abord parce qu’émanant du nouveau Maire de la ville, qui devrait être au-dessus des querelles de clocher, ses propos apparaissent comme un aveu de faiblesse. Ensuite parce qu’en considérant Genève, la grande rivale de Lausanne, comme un gros bourg de province, la RSR ne fait finalement que reconnaître une situation de fait.
Ne considérons ici que le point de vue culturel (nous parlerons d’urbanisme, de transports et de projets d’envergure une autre fois). Dans presque tous les domaines, aujourd’hui, il faut le reconnaître, Lausanne a repris la main et mène le bal. Le théâtre ? Qui peut rivaliser, à Genève ou ailleurs, avec le dynamique Théâtre de Vidy ? Pas la Comédie, en tout cas, devenue une scène de seconde zone, qui fait ce qu'elle peut avec ce qu'elle a. Et la danse ? Il n’y a pas photo, non plus, entre le Ballet du Grand-Théâtre et le ballet Béjart. Et la peinture ? Et la photographie ? Là encore, il faut se rendre du côté de l’Hermitage ou de l’Élysée — à Lausanne donc — pour admirer les dessins de Victor Hugo ou les dernières images de Salgado. Quant à la littérature, qui mériterait un chapitre à elle seule, son centre névralgique est aussi à Lausanne, dont les structures sont infiniment plus efficaces qu’à Genève (qui a tout de même le Salon du Livre).
S’il fallait un seul exemple de ce déplacement de force, citons enfin celui de la presse (Edipresse, Ringier) dont les pouvoirs de décision sont à Lausanne, Vaud. Mis à part le Courrier, qui tient courageusement sa place, il n’y a plus de journal strictement genevois. N’est-ce pas un signe que Genève, comme Servette, joue désormais en seconde division ?

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12/03/2008

Un magistrat au-dessus de tout soupçon


Avocat besogneux, il avait, au grand bonheur de ses clients, renoncé au prétoire pour s’occuper d’une association de locataires. Comme il n’était jamais à son bureau, préférant aller à la pêche ou fumer une bonne pipe, il fit peu de dégâts. Sans doute est-ce la raison pour laquelle un groupement politique l’inscrivit sur sa liste pour les futures élections. Un ténor du parti tomba malade. La pasionaria des causes féministes dut renoncer à son mandat à la suite d’une plainte pour harcèlement sexuel déposée contre elle par l’une de ses secrétaires. Le numéro trois disparut du pays, abandonnant femme et enfants, et laissant derrière lui une ardoise de plusieurs millions de francs.
Pour Mouduneux, tête de liste malgré lui, la voie était brusquement libre.
Il fut élu, prit possession de son bureau Téo Jacob et s’empressa de reprendre ses anciennes habitudes.
Ne rien faire, surtout, et attendre.
Cela ne dura pas longtemps. Élias le contacta, lui présenta un ambitieux projet de construction de logements à la frontière franco-genevoise et déploya toute son énergie pour le convaincre d’y souscrire. Mais l’autre, tirant comme un malade sur sa pipe d’écume, était plus coriace que prévu. Dans les semaines qui suivirent, il revint à la charge plusieurs fois. Il fit valoir les nombreux postes de travail créés (Genève connaissait alors le taux de chômage le plus élevé de Suisse), le grand nombre de logements (dans un canton frappé de pénurie) et l’ouverture transfrontalière qu’un tel projet allait favoriser.
Fidèle à sa légende, la pipe vissée entre les dents, Mouduneux resta inébranlable. Car au moment de s’engager, considérant les risques du projet et les jalousies politiques qu’il n’allait pas manqué de susciter, il préférait ne pas tenter le diable.
Extrait de La Vie mécène, roman, l’Âge d’Homme, 2008.

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11/03/2008

Pourquoi la TSR est-elle si nulle?


 
C'est grâce à un entrefilet du Temps que j'ai appris cette nouvelle stupéfiante: au Canada, dans la belle province du Québec, les téléspectateurs préfèrent regarder les séries (ou fictions) canadiennes plutôt que les séries américaines. Et ce à près de 70%! Pourquoi donc? D'abord parce qu'ils s'y retrouvent, qu'ils ont plaisir à entendre leur langue, à partager les soucis et les joies de leurs voisins-voisines. Ensuite, parce que ces séries pétillent d'imagination, d'humour, de personnages hauts en couleur.
Et nous, alors, me direz-vous, n'avons-nous pas sur la TSR La Minute-kiosque ? Et Tête en l'air?
Je ne sais pas si vous avez déjà regardé cette Minute-kiosque jusqu'au bout? C'est-à-dire 60 secondes? Moi pas. L'envie de zapper est venue tout de suite, puis celle de ne plus payer ma concession, puis celle de mettre le feu à ma télé. Quant à Tête en l'air, qui donne une idée de ce que peut être la télévision quand elle n'a rien à dire, par pudeur je n'en dirai rien.
Inutile d'insister: en matière de fiction ou de divertissement, la TV romande n'est pas franchement mauvaise : elle est nulle! Aucune série digne de ce nom. Aucune fiction qui ose aborder les questions qui nous occupent. Aucun téléfilm ambitieux ou personnel (et pourtant, les réalisateurs de talent ne manquent pas: Jacob Berger, Lionel Baier, Jean-Stéphane Bron, etc.). On dirait que du côté de la fiction, la Grande Tour est vide…
Victime, comme vous, chers lecteurs, de la propagande télévisuelle ânonée par TV Guide, TéléTop et autres brosses à reluire, je me suis laissé embarquer, l'autre soir, dans une série américaine au titre prometteur : Californication. D'abord parce qu'il y avait David Duchovny (le Mulder de X-Files), un comédien que j'aime beaucoup (diplômé de littérature à Yale tout de même!). Et ensuite parce que le héros est un écrivain, et rien que cela est stupéfiant!
Eh bien, courage, mes amis, éteignons notre poste! Rarement série américaine aura été aussi bâclée, mal filmée, mal jouée, mal scénarisée. Rien, dans cette histoire pleine de clichés, ne vaut le détour. Chaque épisode adopte le même schéma: désœuvrement de l'écrivain en mal d'inspiration, alcool ou autre substance euphorisante, partie de jambes en l'air avec femmes jeunes et topless, retour à la déprime. Je peux témoigner, en mon âme et conscience, que la vie d'écrivain, même en Californie, ne ressemble pas souvent à cela!
Bref, nous sommes à des lieues de ces chefs-d'œuvre absolus que sont Nip Tuck (qui va reprendre en avril) et surtout Six Feet Under.
Vous voyez : même quand il s'agit de choisir une série américaine, avec un comédien doué, notre télévision se met le doigt dans l'œil!
 

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05/03/2008

Les mythes ont la peau dure


 balthus

On le sait depuis toujours : la meilleure façon, pour un artiste, de passer à la postérité, c’est de créer — si possible de son vivant — son propre mythe : regardez Duras, Bouvier, Chessex, Balthus…
Rendons grâce à Balthus : par une fine stratégie, à la fois de retrait et d’exhibition, une constante réécriture de son propre travail, il aura berné tout le monde ! À tous ceux qui l’accusent de peindre des jeunes filles dévêtues aux poses alanguies, il répond qu’il ne faut voir dans ses toiles que des anges et des apparitions. Et que sa peinture est uniquement d’essence religieuse ! Mais faut-il le croire ? Le journaliste et écrivain Raphaël Aubert se penche sur la question dans un livre excellent*.
Qu’en est-il de ce peintre à la fois provocateur et archiclassique, dans lequel certains n’hésitent pas à reconnaître le dernier représentant de la tradition figurative occidentale ? Pas à pas, Raphaël Aubert déplie et interroge le mythe Balthus en racontant sa vie, tout d’abord, ses influences (le poète Rilke qui fut l’amant de sa mère, et une sorte de père idéal ; Artaud, Malraux) et déjà cette propension non seulement au mythe, mais aussi à la mystification (de même qu’il s’inventa une blessure l’obligeant à quitter le front de la guerre en 1939, le peintre de Rossinière s’affubla de particules ronflantes, comme le fameux titre de Prince Klossowki-Rola, une pure affabulation !).
En relisant les grands tableaux de Balthus, en particulier La Leçon de guitare (1934), Aubert rend hommage au peintre, qui veut « déclamer au grand jour, avec sincérité et émotion, tout le tragique palpitant d’un drame de la chair, proclamer à grands cris les lois inébranlables de l’instinct ». Ces déclarations, particulièrement éclairantes, Balthus les fait en 1933, alors qu’il n’est pas encore connu, et qu’il est insoucieux de son propre mythe. Revisitant ses grandes toiles, le même Balthus déclarera à la fin de sa vie : « Les gens pensent (de ma peinture) que c’est de l’érotisme. C’est parfaitement absurde. Ma peinture est essentielle et profondément religieuse. »
On voit le grand écart entre ces deux déclarations, et comment Balthus, effaçant le scandale de ses première toiles, tente à présent de bâtir le mythe d’un peintre classique, pour qui « peindre est une prière », et qui se voit lui-même quelque part entre Vermeer et Piero della Francesca. Raphaël Aubert décrypte admirablement ce double langage, qui pourrait rendre Balthus insupportable, s’il n’était pas, d’évidence, un grand peintre.
Pourquoi ce désir de réappropriation ? demande Aubert. Par simple souci de conformisme ? Pour préserver le mystère d’une œuvre qui pourrait apparaître comme triviale ? Ou parce que  « son contenu — biographique, érotique, mais aussi esthétique — avance Aubert, est à proprement parler inavouable » ? Et le fait est qu’aujourd’hui encore les tableaux de Balthus, dans leur classicisme outré, ont comme un parfum de scandale…

* Le Paradoxe Balthus, par Raphaël Aubert, La Différence, 2005.
 
 

 

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01/03/2008

La critique empathique

Quand on publie un livre, il y a toujours un risque qu'on le lise! C'est d'ailleurs ce qui peut lui arriver de mieux. Si certains critiques, par amertume ou désespoir, essaient d'abord d'éteindre le feu qui couve dans certains livres, d'autres, au contraire, prennent le risque de le lire, de s'en trouver choqués ou bouleversés, et peut-être brûlés par ce qu'ils lisent. C'est le cas de la critique empathique telle qu'elle est pratiquée, par exemple, par Jean-Louis Kuffer, Alain Bagnoud, Jean-François Fournier, Jacques Sterchi ou quelques autres, dont Contessa Pinon.
Voici, par exemple, ce qu'écrit cette dernière : « La vie mécène se penche sur la vie tourbillonnante d'Elias S., amateur de foot et d'art, homme d'affaires extraordinairement fortuné dont le corps a été repêché par un marin d'eau douce au large de Promenthoux. Ainsi démarre ce roman palpitant, avec pour toile de fond Genève, qui prend le lecteur par le col sans plus le lâcher jusqu'à la dernière ligne.
Inspiré par les romans et les polars américains, Jean-Michel Olivier, écrivain nyonnais, a eu l’idée de raconter la vie d’Elias S., sans qu’à aucun moment il ne prenne la parole. Ceux qui l’ont fréquenté - sa femme Isabelle, son ami Alias, Elisa, escort girl qui pratique le sadomasochisme, Déborah, une pianiste de jazz, Mathieu, un artiste et César, entraîneur de foot de Servette - évoquent ce personnage trouble qui a de l’éclat, de la lumière (…).
Elias S. est un intuitif qui possède un côté requin. Comme mécène, il se laisse guider par son cœur, ses goûts, il donne sans savoir pourquoi. Il papillonne entre la culture et le foot, soutient le Grand-Théâtre, l’OSR et se paie le Servette comme d’autres une nouvelle cravate. Peu scrupuleux, il monte une agence d’escort girls pour faire chanter le Tout-Genève et conclure des marchés. C’est un déraciné qui a peut-être une île: sa femme et son enfant, Jonah. Ce puissant traverse la vie, comme si rien ne pouvait l’arrêter (…).
Le roman, qui ne perd jamais son rythme, bascule et s’assombrit. « Le cœur du livre se déplace avec le sacrifice de l’enfant, reconnaît Jean-Michel Olivier. Cela répond à une angoisse très profonde des parents. La mère l’a déjà égaré à deux reprises. Ce sacrifice fait écho à une chanson de Leonard Cohen et à Abraham qui reçoit l’ordre divin de tuer son fils unique. Avec l’enlèvement de Jonah, Elias est pris dans un engrenage, il est impuissant. Il se rend compte que cet enfant, c’était sa vie. »
Tout au long de son livre, Jean-Michel Olivier s'est amusé à faire des clins d'œil appuyés à des personnages existants, qu'ils soient journalistes, avocats médiatiques ou mécènes connus et reconnus. On sent l'auteur inspiré par des figures comme Marc Roger ou Edouard Stern (…). » Contessa Pinon, Le Quotidien de la Côte, 19 décembre 2007.
 

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