02/07/2009

Culte et commerce de Nicolas Bouvier


Le 17 février 1998 nous quittait Nicolas Bouvier. On célèbre ces temps-ci le dixième anniversaire de sa mort. Rien n’est plus juste, hélas : un bon écrivain, dans ce pays, est un écrivain mort. Pourquoi ? Parce que la mort permet à la fois d’idéaliser l’auteur, de lui construire une statue, et d’exploiter son œuvre.
Autrement dit, la mort instaure un culte et un commerce.
Le culte, d’abord. On constate aujourd’hui que cet « écrivain-voyageur » (l’expression le faisait rigoler) est devenu, pour le public, un objet de vénération. Cet homme qui a écrit trois livres (mais des grands livres : L’Usage du monde, Chronique japonaise et Poisson-Scorpion) et une multitude d’articles serait surpris de constater l’espèce de dévotion qui entoure aujourd’hui son œuvre (et sa personne). Comme Dieu, on ne prononce plus son nom qu’en tremblant. Il est devenu, en dix ans, grâce à sa mort, une icône à la fois pour les écrivains et les routards, les journalistes et les universitaires — alors que, bien sûr, de son vivant, son œuvre n’intéressait que les vrais passionnés.
Le commerce, ensuite. Il ne se passe pas une semaine, désormais, sans que paraisse un nouveau livre qui se réclame de son influence ou de son œuvre. Cela va des albums de photographies, très inégales, signées par le grand voyageur, en passant par les livres écrits par tel ou tel admirateur béat refaisant, 50 ans après, le  fameux périple de L’Usage du monde (entreprise de peu d’intérêt), jusqu’aux innombrables inédits de Bouvier qui ressortent régulièrement des tiroirs où Nicolas, à juste titre, les avait confinés. Par pudeur, nous ne parlerons pas du Charles-Albert Cingria*, suite de notes extrêmement décousues publiées il y a deux ans, et que Bouvier n’aurait jamais laissé paraître de son vivant. D’autres textes, du même tonneau, ont paru, le plus souvent regroupés en volume, qui restent très inférieurs au Poisson-Scorpion ou à L’Usage du monde, et ternissent l’image de l’écrivain. Dans le même commerce macabre, il faudrait mentionner les documents audio ou vidéo, qui font florès, et dont certains, tel Un siècle d’écrivains, tourné peu avant sa mort, montrent un Nicolas cherchant ses mots, rongé par la maladie, à des lieues de l’écrivain exceptionnel qu’on a connu.
Il faut lire et relire Bouvier, bien sûr, qui est l’un de nos plus grands écrivains. Sans tomber ni dans la dévotion aveugle, ni l’exploitation forcenée d’un nom — devenu marque déposée — qui n’est plus tout à fait le sien.

* Nicolas Bouvier, Charles-Albert Cingria, préface de Doris Jakubec, Zoé, 2005.
A voir sur Nicolas Bouvier :
Le Hibou et la Baleine, de Patricia Plattner, DVD, Zoé.
22 Hospital Street, de Christophe Kuhn, Zoé, 2006.

11:01 Publié dans badinage | Lien permanent | Commentaires (7) | | |  Facebook

Commentaires

Nicolas Bouvier et Ella Maillart: voyageurs-voyageant d'avant l'invasion des touristes. Mais il ne suffit pas d'écrire de façon erratique le compte rendu de ses journées pour devenir écrivain-écrivant.
La statue du Commandeur va m'écraser...

Écrit par : Rabbit | 07/03/2008

Je ne sais ce que vous pensez de Céline, Rabbit. Mais je trouve votre commentaire très juste : c'est ce que j'ai ressenti à leurs lectures, mais aussi à celle du "Voyage au bout de la nuit". Il y a des passages brillants et d'autres très faibles, en particulier, les derniers chapitres. De même pour "l'usage du monde"...
Un effet des voyages ?

Écrit par : Géo | 07/03/2008

Céline: je n'ai jamais pu dépasser 20 pages.
Bouvier: j'aimais le côté pittoresque du début de l'"Usage du Monde". Mais un quart du voyage occupe près des trois-quarts de l'ouvrage, puis après c'est la débandade et il bâcle la fin pour faire court (et publier?).
Ella Maillart: on sent trop chez elle que l'écriture est un exercice obligé pour payer le voyage. Il aurait mieux valu qu'elle se repose de ses fatigues, puis décrive ses impressions sous forme de souvenirs.
Pour l'instant, je n'en vois pas d'autres à part Kerouac.
Une forme plus réussie dans le domaine est celle où le voyageur écrit des lettres depuis plusieurs destinations.
Et là aussi, à part moi......

Écrit par : Dr Rabbit | 07/03/2008

La littérature de voyage laisse toujours soupçonner une confusion entre la vie et l'écriture. L'auteur espère que les circonstances de la création, parce qu'elles sortent de l'ordinaire, compenseront la pauvreté du récit. Le plus souvent, elles la rendent plus visible.

Écrit par : stephane-2 | 07/03/2008

Mais ça peut dépendre aussi de ce que le voyageur emmène dans son bagage et de celui qu'il se constitue en court de route.

Écrit par : Rabbit | 07/03/2008

Cher Monsieur,
Je m'étonne qu'écrivant le 7 mars sur Bouvier vous ne mentionnez pas ma biographie sortie en janvier (Nicolas Bouvier, L'Oeil qui écrit, Payot) J'ai consacré deux ans de travail et de dépouillement des archives inédites de l"écrivain pour en dresser un portrait qui, précisément, essaie de sortir du mythe de de l'hagiographie pour retrouver l'homme dans ses douleurs et ses doutes autant que dans son rayonnement.
Meilleures salutations
François Laut

Écrit par : François Laut | 19/03/2008

Rassurez-moi, c'est un troll le dernier commentaire 19 mars), non ?
M. Olivier, très beau billet, qui en plus rejoint exactement ma pensée sur le "refaiseurs" (ces gens qui refont la route "à la manière de", pour "s'inscrire dans les pas de"... etc).

Écrit par : Urk urk | 23/03/2008

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