27/02/2008

Les années Warhol

 


 

Ce n’est pas un roman historique, ni sociologique, que propose Jean-Pierre Keller avec Andy le somnambule*. Il s’agirait plutôt d’une évocation, à la fois passionnée et passionnante, des années-Warhol. On se trouve à New York, bien sûr, au début des années 60. Warhol y invente le pop art et ouvre sa mythique Factory. L’air absent, toujours pareil à lui-même, impassible, Warhol observe les autres (musiciens, peintres, sculpteurs, photographes) : il laisse « juste monter la tension. »

En réalité, plus qu’un artiste spécialiste d’un art ou d’un autre, c’est un observateur, un espion, un metteur en scène. Keller restitue avec humour et brio cette aura de folie qui entourait Andy Warhol. La création désordonnée et incessante dans toutes les formes d’art. L’expérimentation sans limite, avec ou sans l’aide des drogues, de la vie dans tous ses états. L’extraordinaire liberté d’un mouvement artistique que personne — surtout pas Warhol — ne maîtrisait…
« C’est sur ce manque intérieur, cette carence, cette incomplétude que tu as bâti ton Église — aux Église aux rites dérisoires et aux clinquantes icônes. Une Église qu’on poète de mes amis a baptisée d’un nom obscur et magnifique : l’Église du Pénis Inimaginable. Peut-être par nostalgie des rites que tu observais dans ton enfance à Saint-Chrysostome, as-tu voulu jouer le rôle du grand prêtre et du confesseur ? Mais que n’as-tu su donner à tes ouailles égarées l’amour qu’elles méritaient ? »
Encore une histoire d’amour qui se termine mal ! On sait l’idolâtrie qui entourait Warhol dans le courant des années 70. On sait aussi que tout idolâtre finit par tuer l’idole qu’il adorait. Cela se confirme avec Warhol qu’une adoratrice particulièrement remontée tenta d'assassiner de plusieurs balles de revolver. C’est d’ailleurs à l'idolâtre criminelle que Keller donne la parole dans la seconde partie du roman, qui tente d’élucider les raisons de son acte. Acte libératoire, une fois encore, de l’amour qui rend abject et prisonnier. Et geste fondateur, comme il se doit, d’une nouvelle religion qui reposera sur la mort de son dieu. Par où Andy le somnambule rejoint le Christ à la Croix !

Jean-Pierre Keller, Andy le somnambule, roman, l'Âge d'Homme, 2007.

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24/02/2008

Tanner fait son cinéma


 charles mort ou vif
Nous n’allons pas, comme tant d'autres, nous lancer dans la polémique éternelle qui consiste à savoir s’il existe, aujourd’hui, en 2008, un cinéma suisse, et si ce dernier est, ou non, l’égal du cinéma suisse des années 70-80. Mais, pour ceux qui auraient la mémoire courte, il faut recommander la lecture des Ciné-mélanges* d’Alain Tanner.
Ce n’est pas faire injure au cinéaste genevois (né en 1929) que de rappeler ses plus grands films : de Charles mort ou vif (1969), avec l’inoubliable François Simon, à Paul s’en va (2003), en passant par La Salamandre (1971), Le Milieu du monde (1974) ou encore le plus connu des films de Tanner : Jonas qui aura 20 ans en l’an 2000 (1976). En relisant le livre de Tanner qui, sous la forme d’un abécédaire, nous livre la somme de ses réflexions sur le 7e art, on ne peut qu’être admiratif devant l’obstination, le talent, la liberté farouche de cet homme qui a toujours pu tourner (qui s’est toujours donné les moyens de tourner) les films dont il avait envie. On sait que l’univers du cinéma est particulièrement impitoyable. Les plus grands talents s’y cassent les dents et s’y détruisent. Regardez Orson Welles ! À force d’intelligence et de ténacité, Tanner, lui, a tenu le coup. Et plutôt bien. Il suffit de regarder sa filmographie pour voir qu’il a enchaîné, presque sans interruption, les tournages tout au long de sa carrière, qui est longue et riche.
Mais qu’est-ce que le cinéma selon Tanner ?
« Je ne peux filmer que l’ «aujourd’hui », le « maintenant». Je ne peux filmer que ce que je peux voir et qui appartient au réel, au quotidien, au contemporain, au moment. Je ne peux trouver l’inspiration, l’idée d’un personnage ou d’un récit que dans ce qui m’entoure, dans ce qui participe de l’histoire que je vis. »  Proche en cela d’un Viala, Tanner a besoin du réel pour faire travailler son imagination. Il ne faut pas faire « comme si, mais comme ça ». Dans la vie, on fait souvent comme si : « on triche, on ment, c’est normal. Mais en art, on ne peut pas tricher. » Chaque film de Tanner illustre, à sa façon, cette insatiable quête de vérité. Un parcours exemplaire.
Alain Tanner, Ciné-mélanges, Le Seuil, 2007. 

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19/02/2008

Faut-il se réjouir de l'indépendance du Kosovo?

dessin de Patrick ChappatteFaut-il se réjouir de l'indépendance — autoproclamée, c'est-à-dire sans valeur — du Kosovo?

Oui et non, comme toujours…

Oui, parce que le peuple kosovar, comme tous les peuples du monde, a droit à l'indépendance et à l'autodétermination. Oui, aussi, parce que ce peuple, qui a souffert, comme les autres peuples des Balkans, d'un interminable conflit à la fois stratégique, ethnique et religieux, a le droit de réclamer un territoire et de fonder un état. Oui, enfin, parce que la situation pathétique de cette région doit un jour trouver une solution, ne serait-ce que pour redonner espoir aux populations sinistrées qui l'habitent.
Mais ces raisons, si l'on admet leur pertinence, ne sont, et de loin, pas suffisantes.
Non, un État, aussi estimable soit-il, ne peut tout simplement pas proclamer sa propre indépendance en violant les différentes résolutions de l'ONU qui stipulent que le Kosovo est, et restera, une province de la Serbie. Non, ensuite, parce qu'un État sans frontières, ni armée, ni police indépendante, ni réseau de communication, ni économie autarcique, n'existe tout simplement pas, malgré les émouvantes velléités d'indépendance de ses habitants. Non, enfin, parce que ce n'est pas en manifestant sur la place publique et en agitant des drapeaux qu'un peuple acquiert, aux yeux du monde, une reconnaissance officielle.
En reconnaissant dans l'urgence le nouvel État autoproclamé, certains pays européens ont commis une erreur lourde de sens. Quand la Corse ou le pays basque français feront, à leur tour, une crise de prurit indépendantiste, ce n'est pas l'inénarrable Dr Kouchner qui règlera le problème (à moins qu'il n'y ait des caméras devant lesquelles il pourrait se montrer). Idem pour l'Ulster, la Flandre, Chypre, la Bretagne, et tant d'autres régions impatientes d'en découdre avec le pouvoir central. Sans parler de la Padanie chère à la Lega du Nord qui ne rêve que de proclamer son irréductible indépendance…
Il sera intéressant, dans ce contexte, d'entendre la réaction de Micheline Calmy-Rey qui a, sur la question du Kosovo, déjà mis elle-même le feu aux poudres en déclarant, sans consulter personne, qu'il fallait reconnaître le nouvel État. Excellente ministre des Finances à Genève, Micheline Calmy-Rey multiplie, à Berne, les bourdes les plus monumentales. Gageons que cette fois, si elle persiste dans l'erreur, son inconscience sera une faute que la Suisse risque de payer très cher, et pendant très longtemps.

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17/02/2008

Les éteignoirs

Quand on publie un livre — dirait Woody Allen — il y a toujours un risque (une chance) que quelqu’un le lise ! En conséquence de quoi il faut s’attendre à tout : au meilleur, comme au pire…
Le pire, bien sûr, c’est le silence : la forme de critique la plus pratiquée à Genève. Dès qu’un livre paraît, qui pourrait intéresser ou provoquer le lecteur, dès qu’une minuscule étincelle surgit quelque part dans la nuit impénétrable de la « littérature romande » (AOC), vite, il faut l’éteindre, par n’importe quel moyen, de peur que cette lueur n’éclaire un lecteur.
Ou pire : ne lui donne envie de lire un livre qui vient de paraître…
À Genève, le règne des éteignoirs a commencé il y a une dizaine d’années, quand les derniers critiques ont soit pris leur retraite, soit disparu des pages culturelles des médias. On se rappelle bien sûr Georges Anex au Journal de Genève, Jean Vuilleumier et Serge Bimpage à la Tribune de Genève, etc. Si l’on fait exception, comme toujours, du Courrier, où Anne Pitteloud, à la plume à la fois libre et compétente sauve l’honneur de la profession, on ne trouve plus, ailleurs, que des généralistes plus ou moins débordés, souvent blasés ou excédés, plus déprimés encore que les livres dont ils parlent, et dont l’unique référence littéraire semble être le dernier best-seller de Marc Lévy !
Heureusement, face à l’armée des éteignoirs, une autre forme de critique existe encore en Suisse romande qui agrandit, interroge, éclaire les livres dont elle parle.. Il suffit d’ouvrir La Liberté et de lire Jacques Sterchi ou Alain Favarger. Ou Le Nouvelliste, où Jean-François Fournier parle régulièrement (et avec bienveillance) des dernières parutions. Ou encore Le Quotidien jurassien où Bernadette Richard défend avec fougue nos auteurs. Ou enfin 24 Heures où Jean-Louis Kuffer poursuit depuis près de 40 ans son travail admirable d’éclaireur de la littérature romande…
.Lire, c’est non seulement vibrer ou être ému, heurté, embrasé, c’est aussi partager cette flamme, transmettre à d’autres lecteurs, toujours inconnus, ce feu sacré qui nous a emportés loin du monde, non dans une tour d’ivoire, mais dans une maison de verre (comme dirait André Breton) où nous pouvons mieux comprendre et aimer le monde qui est le nôtre.

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07/02/2008

Deux héroïnes trash

La femme — on le sait depuis Aragon — est l’avenir de l’homme. Dans notre pays, elle est aussi l’avenir de la littérature. Noëlle Revaz, Yasmine Char, Isabelle Flückiger, Anne-Sylvie Sprenger : autant de jeunes écrivaines au talent prometteur et original. Et à l’inspiration, surtout pour les deux dernières, résolument trash…
Il y a quelques années, déjà, que nous suivons les livres d’Isabelle Flückiger, dont le premier, Du ciel au ventre*, avait frappé par son extrême liberté de ton et son souffle bienvenu, dans la veine jusqu’au-boutiste d’une Christine Angot ou d’une Virginie Despentes. Enfin un livre romand qui respirait l’air du large !
Le dernier roman de l’écrivaine fribourgeoise, L’espace vide du monstre**, s’inscrit dans la lignée des précédents. Le lecteur suit ici le parcours tourmenté de Luisa, une femme jeune, belle, intelligente, qui a un copain qui l’aime, une maman qui l’adore et des amis qui l’apprécient. Mais, bien sûr, au fond d’elle-même, Luisa se sent moche, stupide, perdue dans un monde où elle ne trouve pas sa place. Le malaise est si fort, et poignant, chez la jeune femme, qu’elle est prête à tout pour exorciser ses frustrations. Par la coke, l’alcool et, bientôt, le meurtre : « Elle revoit aussi les moments où l’image du crâne explosé venait la frapper comme une massue, et comment alors elle reprenait encore du blanc et chantait plus fort. Et comment parfois elle se disait que ce qu’elle avait fait cette nuit-là, personne n’aurait osé le faire. Elle est trash. Ouais. »
L’insoutenable mal de vivre qui traversait déjà Du ciel au ventre, poussant son héroïne à partir à Paris pour un voyage mystico-sexuel, se retrouve ici, à la puissance dix. De quoi est fait ce mal-être ? D’un sentiment de « vide et de nullité, un désespoir flou, une angoisse diffuse, pesante ». Au fond, ce que ressent Luisa ressemble beaucoup au mal de vivre des romantiques, auquel seule une action d’éclat permet d’échapper un instant. Cet éclat, ici, c’est le meurtre, ou même les meurtres, que Luisa accomplit la tête froide et sans trembler. Mais cette violence, même si, un instant, elle donne sens à sa vie, ne sauve pas Luisa de ses démons. Et la course trash se poursuit, toujours imprévisible, toujours désespérée. L’écriture d’Isabelle Flückiger est tendue comme un arc, affûtée comme une lame. Elle prend le lecteur à la gorge et l’entraîne dans les zones les plus sombres de l’inconscient. Même si le roman gagnerait à être plus dense, plus ramassé (il comporte une cinquantaine de pages de trop), L’espace vide du monstre est une réussite tant par son écriture jubilatoire, qui mélange le style écrit et le style oral, que pas son souffle, sa générosité, son exigence de vérité qui, à chaque page, ne trompe pas.

Les démons de Sprenger
On se souvient encore de Vorace***, le premier roman d’Anne-Sylvie Sprenger, journaliste indépendante à Lausanne : il avait été salué par une critique pour une fois unanime. À peine une année plus tard, la jeune écrivaine récidive avec un texte du même crû, qui pousse encore plus loin, peut-être, les limites du dicible et de l’indicible en littérature.
Comme la Luisa d’Isabelle Flückiger, Julie, la narratrice de Sale fille****, est une jeune femme modeste, douce, amoureuse, qui rêve de sanglantes aventures, de viols, de meurtres expiatoires. Ici, point de récit polyphonique, comme chez l’écrivaine fribourgeoise, mais une suite d’instantanés, d’une violence souvent extrême, qui composent une sorte de poème à la gloire du mal. À l’origine du mal-être de Julie, une mère aux mœurs pour le moins libérées, qui ramène chaque soir un amant différent à la maison, et un père cruellement absent. Bientôt, cette mère indigne va d’ailleurs initier sa propre fille aux joies de l’inceste ! « J’aurais voulu que ma mère m’aime. Qu’elle s’intéresse à moi, qu’elle s’inquiète de mes silences, me rassure les soirs d’orage. J’aurais voulu que ma mère me prenne dans ses bras. Tant de fois, je les ai imaginées, ces berceuses qu’elle m’aurait chantées et ces histoires qui font peur. L’ogre, le loup et les sorcières sous mon lit. J’aurais pleuré, elle m’aurait serrée contre elle. »
À cette figure du scandale et du mal, se superposent d’autres figures maléfiques, comme un pasteur nécrophile, hélas à peine esquissées. Dans cette course à l’amour, Julie apparaît à chaque page plus seule et désemparée. Violette, la jeune femme dont elle est amoureuse, la répudie sans ménagements : « Regarde-toi, pauvre Julie. Visage ingrat, corps trop maigre. Qu’as-tu pour toi si ce n’est d’être là, offerte, obéissante, les soirs de solitude ? (…) Les filles laides ne sont jamais aimées. Jouis de ta chance. Il n’y a pas de mauvais plaisirs. »
Cet amour refusé, Julie le transforme aussitôt en haine de soi, avant de s’automutiler le sexe. « Dernière extase. Le rouge crache. On dirait qu’il vomit d’un coup toutes les mauvaises caresses. Et la honte, et la désillusion. » Puisqu’elle n’est pas aimée, et que tout le monde refuse son amour, Julie va tout faire pour justifier cette condamnation et devenir cette sale fille qui fait le titre du roman. Comme Jean Genet, dans la fameuse préface de Sartre, Julie va endosser le rôle de la petite vicieuse, « la sale gamine qui a toujours une odeur de culotte sur les doigts. » Elle poussera jusqu’à l’extrême, à travers toutes les abominations, cette recherche du mal. Dans ce registre, Anne-Sylvie Sprenger en fait beaucoup — peut-être même un peu trop. Meurtres, viols, automutilation, blessures en tout genre : on pense à Bataille, bien sûr, et à Sade. Mais à force de jouer sur la corde de l’abject, et rien que sur celle-là, elle montre aussi les limites de l’exercice. Car le lecteur, même bienveillant, peine à saisir l’enjeu d’un tel catalogue des supplices. Où mène le mal ? Qu’apporte-t-il ? Y a-t-il une possible rédemption ? Autant de questions qui restent, provisoirement peut-être, sans réponse.
* Du ciel au ventre d’Isabelle Flückiger, roman, L’Âge d’Homme, 2003.
** L’espace vide du monstre d’Isabelle Flückiger, roman, éditions de l’Hèbe, 2007.
*** Vorace d’Anne-Sylvie Sprenger, roman, Fayard, 2007.
**** Sale fille par Anne-Sylvie Sprenger, roman, Fayard, 2008
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06/02/2008

L'archipel Popescu


Un livre hors norme aura marqué l’année 2007 : La Symphonie du loup de Marius Daniel Popescu. Pourquoi hors norme ? D’abord si l’on sait que son auteur — son nom l’indique — est roumain d’origine, qu’il habite à Lausanne (où il est conducteur de bus) et qu’il écrit en français, sa langue d’adoption. Hors norme, ensuite, parce que cette longue et singulière symphonie échappe à toute classification de genre : c’est à la fois un roman, une confession autobiographique, un témoignage poignant sur les années Ceaucescu et un poème aux accents personnels et bouleversants.
Impossible, donc, de résumer, cette Symphonie du loup qui déferle comme une vague de mots qui tantôt vous emporte, vous arrache corps et âme, tantôt vous fascine et vous égare, et tantôt (cela arrive quelquefois) vous agace, vous fait demander grâce ! Car le torrent de Popescu est puissant, volcanique, généreux. On sent que dans ce premier livre, l’auteur a tout mis de lui-même, en profusion et en excès. On sent aussi à chaque page qu’il ne triche jamais. Il écrit ce qui doit être écrit, parfois de manière brouillonne ou maladroite. Mais ce long récit recèle des véritables moments de poésie : son évocation de l’enfance, par exemple, ou la description implacable des années communistes. Jean-Louis Kuffer a raison de souligner l’aspect épique de ce texte inclassable, écrit en langue seconde, qui mélange tous les genres, pour entraîner le lecteur dans un vertige sans fin.
Marius Daniel Popescu, La Symphonie du Loup, roman, éditions José Corti, 2007.

 

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02/02/2008

Le théâtre de Viala

 

Pour les théâtreux de ma génération, le nom de Michel Viala évoque un univers à la fois singulier et foisonnant. Sans doute le plus grand auteur suisse (romand) des années 70-80. On se souvient de ses pièces cultes, comme Séance (1974), Le Parc (1977) ou encore ce texte au titre magnifique : Par Dieu qu’on me laisse rentrer chez moi (1979). Chacune des créations de Viala constituait, ces années-là, des événements à ne pas manquer. On se souvient aussi de L’Invitation, le chef-d’œuvre de Goretta, qui mettait en scène François Simon, Jean-Luc Bideau, Corinne Coderey et tant d’autres : le scénario et les dialogues étaient signés Viala. On mentionnera enfin les récits de Viala, dont le poignant Jumeau, récit de la vie dramatique du frère de l’auteur, paru en 1996 et qui sera repris, cette année, dans la collection Poche Suisse.
C’est l’éditeur Bernard Campiche qui a eu l’idée excellente de rassembler tout le théâtre de Viala en deux gros volumes, le premier reprenant les monologues et les pièces à deux personnages ; et le second, les pièces à grande distribution. D’un coup, l’univers âpre et violent de Viala nous revient comme l’essence même du théâtre de ces années de grande liberté créatrice — à des lieues du théâtre politiquement correct d’aujourd’hui. Il faut relire Vacances, par exemple, que Philippe Luscher vient de mettre en scène avec succès à Genève et à Lausanne, ou Est-ce que les fous jouent-ils ? Ils témoignent d’un regard aiguisé sur le monde moderne et d’un souci constant de la vérité du théâtre. Ils témoignent aussi d’un écorchement et d’une blessure que seule la parole, parfois, parvient à soulager. Ils mettent en scène, enfin, des personnages simples et modestes dont l’amour est sans cesse entravé par les vicissitudes de la comédie sociale.
Michel Viala, Théâtre incomplet, tome 1 et 2, éditions Bernard Campiche, 2007. 

 

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