07/02/2008

Deux héroïnes trash

La femme — on le sait depuis Aragon — est l’avenir de l’homme. Dans notre pays, elle est aussi l’avenir de la littérature. Noëlle Revaz, Yasmine Char, Isabelle Flückiger, Anne-Sylvie Sprenger : autant de jeunes écrivaines au talent prometteur et original. Et à l’inspiration, surtout pour les deux dernières, résolument trash…
Il y a quelques années, déjà, que nous suivons les livres d’Isabelle Flückiger, dont le premier, Du ciel au ventre*, avait frappé par son extrême liberté de ton et son souffle bienvenu, dans la veine jusqu’au-boutiste d’une Christine Angot ou d’une Virginie Despentes. Enfin un livre romand qui respirait l’air du large !
Le dernier roman de l’écrivaine fribourgeoise, L’espace vide du monstre**, s’inscrit dans la lignée des précédents. Le lecteur suit ici le parcours tourmenté de Luisa, une femme jeune, belle, intelligente, qui a un copain qui l’aime, une maman qui l’adore et des amis qui l’apprécient. Mais, bien sûr, au fond d’elle-même, Luisa se sent moche, stupide, perdue dans un monde où elle ne trouve pas sa place. Le malaise est si fort, et poignant, chez la jeune femme, qu’elle est prête à tout pour exorciser ses frustrations. Par la coke, l’alcool et, bientôt, le meurtre : « Elle revoit aussi les moments où l’image du crâne explosé venait la frapper comme une massue, et comment alors elle reprenait encore du blanc et chantait plus fort. Et comment parfois elle se disait que ce qu’elle avait fait cette nuit-là, personne n’aurait osé le faire. Elle est trash. Ouais. »
L’insoutenable mal de vivre qui traversait déjà Du ciel au ventre, poussant son héroïne à partir à Paris pour un voyage mystico-sexuel, se retrouve ici, à la puissance dix. De quoi est fait ce mal-être ? D’un sentiment de « vide et de nullité, un désespoir flou, une angoisse diffuse, pesante ». Au fond, ce que ressent Luisa ressemble beaucoup au mal de vivre des romantiques, auquel seule une action d’éclat permet d’échapper un instant. Cet éclat, ici, c’est le meurtre, ou même les meurtres, que Luisa accomplit la tête froide et sans trembler. Mais cette violence, même si, un instant, elle donne sens à sa vie, ne sauve pas Luisa de ses démons. Et la course trash se poursuit, toujours imprévisible, toujours désespérée. L’écriture d’Isabelle Flückiger est tendue comme un arc, affûtée comme une lame. Elle prend le lecteur à la gorge et l’entraîne dans les zones les plus sombres de l’inconscient. Même si le roman gagnerait à être plus dense, plus ramassé (il comporte une cinquantaine de pages de trop), L’espace vide du monstre est une réussite tant par son écriture jubilatoire, qui mélange le style écrit et le style oral, que pas son souffle, sa générosité, son exigence de vérité qui, à chaque page, ne trompe pas.

Les démons de Sprenger
On se souvient encore de Vorace***, le premier roman d’Anne-Sylvie Sprenger, journaliste indépendante à Lausanne : il avait été salué par une critique pour une fois unanime. À peine une année plus tard, la jeune écrivaine récidive avec un texte du même crû, qui pousse encore plus loin, peut-être, les limites du dicible et de l’indicible en littérature.
Comme la Luisa d’Isabelle Flückiger, Julie, la narratrice de Sale fille****, est une jeune femme modeste, douce, amoureuse, qui rêve de sanglantes aventures, de viols, de meurtres expiatoires. Ici, point de récit polyphonique, comme chez l’écrivaine fribourgeoise, mais une suite d’instantanés, d’une violence souvent extrême, qui composent une sorte de poème à la gloire du mal. À l’origine du mal-être de Julie, une mère aux mœurs pour le moins libérées, qui ramène chaque soir un amant différent à la maison, et un père cruellement absent. Bientôt, cette mère indigne va d’ailleurs initier sa propre fille aux joies de l’inceste ! « J’aurais voulu que ma mère m’aime. Qu’elle s’intéresse à moi, qu’elle s’inquiète de mes silences, me rassure les soirs d’orage. J’aurais voulu que ma mère me prenne dans ses bras. Tant de fois, je les ai imaginées, ces berceuses qu’elle m’aurait chantées et ces histoires qui font peur. L’ogre, le loup et les sorcières sous mon lit. J’aurais pleuré, elle m’aurait serrée contre elle. »
À cette figure du scandale et du mal, se superposent d’autres figures maléfiques, comme un pasteur nécrophile, hélas à peine esquissées. Dans cette course à l’amour, Julie apparaît à chaque page plus seule et désemparée. Violette, la jeune femme dont elle est amoureuse, la répudie sans ménagements : « Regarde-toi, pauvre Julie. Visage ingrat, corps trop maigre. Qu’as-tu pour toi si ce n’est d’être là, offerte, obéissante, les soirs de solitude ? (…) Les filles laides ne sont jamais aimées. Jouis de ta chance. Il n’y a pas de mauvais plaisirs. »
Cet amour refusé, Julie le transforme aussitôt en haine de soi, avant de s’automutiler le sexe. « Dernière extase. Le rouge crache. On dirait qu’il vomit d’un coup toutes les mauvaises caresses. Et la honte, et la désillusion. » Puisqu’elle n’est pas aimée, et que tout le monde refuse son amour, Julie va tout faire pour justifier cette condamnation et devenir cette sale fille qui fait le titre du roman. Comme Jean Genet, dans la fameuse préface de Sartre, Julie va endosser le rôle de la petite vicieuse, « la sale gamine qui a toujours une odeur de culotte sur les doigts. » Elle poussera jusqu’à l’extrême, à travers toutes les abominations, cette recherche du mal. Dans ce registre, Anne-Sylvie Sprenger en fait beaucoup — peut-être même un peu trop. Meurtres, viols, automutilation, blessures en tout genre : on pense à Bataille, bien sûr, et à Sade. Mais à force de jouer sur la corde de l’abject, et rien que sur celle-là, elle montre aussi les limites de l’exercice. Car le lecteur, même bienveillant, peine à saisir l’enjeu d’un tel catalogue des supplices. Où mène le mal ? Qu’apporte-t-il ? Y a-t-il une possible rédemption ? Autant de questions qui restent, provisoirement peut-être, sans réponse.
* Du ciel au ventre d’Isabelle Flückiger, roman, L’Âge d’Homme, 2003.
** L’espace vide du monstre d’Isabelle Flückiger, roman, éditions de l’Hèbe, 2007.
*** Vorace d’Anne-Sylvie Sprenger, roman, Fayard, 2007.
**** Sale fille par Anne-Sylvie Sprenger, roman, Fayard, 2008
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Commentaires

Plutôt que d'utiliser l'haïssable "écrivaine", ne serait-il pas possible de dire "romancière" ?

Ou faut-il absolument braire avec les ânes du politiquement correct progressiste ?

Écrit par : Scipion | 07/02/2008

Cher Jean-Michel,
Je suis absolument scandalisée par vos propos. Comment diable pouvez-vous parler des "joies de l'inceste"? Cette pensée est absolument ignoble. Oui, mon héroïne a été abusée toute sa jeunesse par sa mère, oui, elle l'a laissée faire, oui, elle n'a rien dit. Comme c'est toujours le cas. Est-ce que cela fait d'elle une complice joyeuse? C'est terrifiant ce que vous écrivez. Je suis écoeurée. Alors oui, mon héroïne prend ensuite un autre chemin, et sauve sa peau par une suite de meurtres expiatoires. Justement parce que ces attouchements ont laissé des marques indélibiles dans son être.
Vous pouvez ne pas aimer mon livre, en critiquer la qualité, mais en déduire que mon héroïne aimait ces attouchements, comme l'a fait JLK, en dit long sur les pensées intérieures de ceux qui pensent qu'un enfant peut, pourrait, drevait dire non.
Je suis encore plus convaincue de la nécessité de mes livres. L'inceste n'est pas un concept, mais une réalité qu'il faut accepter de voir. Dire "c'est trash", "c'est scandaleux" est du même accabit qu'une mère qui refuse d'ouvrir les yeux sur ce qui se passe sous son toit. Ce monde me fait décidément très peur.

Écrit par : Anne-Sylvie Sprenger | 08/02/2008

Notre chère Anne-Sylvie se la joue vierge effarouchée après avoir accumulé, en 114 pages, une somme de faits qui relèvent en effet de la littérature trash. Sa Julie commence par massacrer un oiseau qu’elle a sauvé des crocs de son chat, puis elle étouffe sa grand-mère, puis elle écrase sa mère et jouit de la baiser sur la bouche avant de la jeter sous le chemin de fer, puis elle écrase la gentille vieille dame qui l’a engagée pour lui faire la lecture et finit par fouailler le sexe de la mourante, et je me mutile et je m’envoie en l’air en veux-tu en voilà. Et la voici qui s’indigne parce qu’on lit ce qui est écrit. Dans un papier très mesuré et même trop gentil, j’ai cité trois lignes du livre : « Je me suis abandonnée à ses saletés parce que je suis une petite vicieuse et que j’aime ça, c’est bien sûr ». Mais bien entendu, notre chère Anne-Sylvie a voulu dire le contraire. Tout ce que vit Julie n’est que le résultat du fait qu’elle a été violée par sa mère. Or après qu’elle l’a tuée, sa mère voici qu’elle l’embrasse sur la bouche en disant à la morte : « Tu n’as jamais voulu que je le fasse. Pourquoi, maman ? C’est si doux ? » Sur quoi notre Anne-Sylvie plaide, les yeux au ciel, pour la « perversion douce », c’est son mot. L’ennui, c’est qu’elle a un terrible problème avec le rapport entre les mots et la réalité, notre Anne-Sylvie. Elle écrit noir et se relit blanc. Et comment alors ne pas taxer d’« ignoble » celui qui dit simplement ce qu’il lit…

Écrit par : JLK | 08/02/2008

L'avantage du marquis de Sade par rapport à ses épigones, est dans le fait d'avoir été le premier, ce qui lui donne une importance scientifique plus que littéraire.

Écrit par : Rabbit | 08/02/2008

J'écris noir, certes. Mais mes mots restent blancs. Le trash, les termes vulgaires, c'est vous qui les y mettez. Pas moi.

Écrit par : Anne-Sylvie Sprenger | 08/02/2008

J'apprécie la belle littérature, et suis d'autant plus heureuse quand elle est romande, et écrite par un/e jeune espoir. Mais à la lecture de Sale fille, j'ai songé qu'on était bien loin de Ramuz ou de Corinna Bille. Disons simplement que cela n'a rien à voir. Dans le livre d'Anne-Sylvie Sprenger, on balance au lecteur une accumulation de scènes abjectes. Elles n'apportent rien au lecteur sinon un dégoût profond devant cette tendance littéraire à vouloir dire le pire, sous prétexte d'être vrai, alors que finalement on ne tombe que dans le voyeurisme. Et ça fait vendre... Bien sûr qu'il y a en ce bas monde des actes immondes, bien sûr qu'il faut les dénoncer, mais il reste à (re)trouver la voix pour le faire.

Écrit par : Marine | 11/02/2008

Cette Sprenger m'a l'air assez paradoxale. Et la voilà qui s'en va clamant partout que ce qui l'intéresse, c'est le style! Une rigolotte, quoi!

Écrit par : Marcel | 21/02/2008

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