29/01/2008

La critique passe-plats


zidane chez astérix
Je ne sais pas si vous êtes au courant, mais le dernier Astérix vient de sortir. Pas la BD, bien sûr, qui, depuis la mort du génial René Goscinny, ne crée plus jamais l'événement, malgré le talent d'Albert Uderzo. Non, le FILM. THE MOVIE. Avec tout ce que la France compte de talents de première et seconde zone. En vrac, pour ne froisser personne : Gérard Depardieu, Alain Delon, Clovis Cornillac et même… l'inénarrable Zizou, le roi du coup de boule. dans le rôle de Numérodix…
Si vous n'avez pas remarqué la sortie du film, c'est que, sans doute, vous n'achetez pas les journaux ou que vous vivez sur une autre planète. Car comment échapper à cette campagne de promotion tous azimuts? Une page entière dans Le Matin dimanche, deux pages dans L'Hebdo, des articles substantiels dans le Temps, la Tdg, TVGuide, et j'en passe… Partout, les mêmes salades, les mêmes interviews creuses, les mêmes anecdotes lues mille fois ailleurs.
À se demander si les critiques de cinéma lisent les journaux où écrivent leurs collègues…
Bref, de la pure propagande, sans l'ombre d'une réflexion personnelle. C'est aujourd'hui le rôle de la critique cinématographique : passer les plats, résumer l'histoire, gommer toutes les questions, mettre en valeur le produit promu à force de millions…
Le drame, dans cette nouvelle économie du cinéma (plus le budget de promotion est important, plus on parle du film dans les médias), ce n'est pas que des milliers de spectateurs aillent voir le dernier Astérix (si seulement c'était le dernier!) qui, après tout, n'est pas pire que la plupart des films français qui sortent dans nos salles. Non, le drame, c'est que les grosses machines comme Astérix occultent les vrais films, les vrais bons films.
Vous voulez des exemples?
Alors courez, toutes affaires cessantes, voir le dernier film de Sean Penn, Into the Wild, un pur chef-d'œuvre de par son scénario, ses acteurs, sa musique, ses images. Jean-Louis Kuffer en a largement parlé sur son blog : le film de Sean Penn, d'une pureté absolue de sentiments, d'intelligence artistique, est un des grands films de ce début de millénaire.
L'autre film à ne pas manquer, c'est le très beau film de Jacob Berger, 1 journée, qui passe actuellement en Suisse romande. Un film qui nous bouleverse avec, là encore, une honnêteté rare, une justesse de ton, un sens magnifique du dialogue et de la mise en scène. Jacob Berger, enfant de Meyrin, filme la ville où il a grandi avec amour et précision, sans jamais tricher, comme seuls les grands réalisateurs savent le faire. Après Aime ton père, qui mettait en scène les Depardieu père et fils, Berger sonde ici un couple qui avance tout au bord de l'abîme, sans s'en rendre compte, en confiant le récit tantôt à la femme, tantôt à l'homme et tantôt à l'enfant. Du grand art.
 

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25/01/2008

Desperate Swiss Housewife

claude-inga barbey
La littérature romande a depuis quelque temps sa desperate housewife : Claude-Inga Barbey.
On ne présente plus la Monique de Bergamote, ni celle qui livre, chaque semaine, ses états d’âme aux auditeurs de la Première. Depuis l’année 2000, Claude-Inga Barbey a écrit des chroniques (Petite dépression centrée sur le jardin), un roman (Le Palais de sucre) et des nouvelles (Le Portrait de Madame Mélo), tous publiés aux éditions d’Autre Part.
Aujourd’hui, elle nous donne un roman, Les petits arrangements, qui ressemble à une confession déguisée. Claude-Inga Barbey y endosse le rôle de Pénélope, l’épouse délaissée, qui voit son Ulysse partir à l’étranger pour un séminaire dont il ne reviendra pas indemne, ni seul… La trame est simple, son évolution inéluctable. Tout le monde la connaît. Pourtant, en fin de course, contrairement à ce qui se passe chez Homère, Ulysse quittera Pénélope pour une collègue plus jeune qu’elle…
Construit en résonance avec L’Odyssée, ces Petits arrangements se lisent vite et bien. Ils ne sont pas portés par un grand souffle littéraire, mais témoignent d’une urgence qui touche le lecteur : dire la douleur de l’abandon, la vie qui continue sans l’autre, les mille et un soucis de la vie quotidienne. C’est là, sans doute, que Claude-Inga Barbey excelle : dans l’évocation des tracas ordinaires, des longues lessives déprimantes de la ménagère au foyer, de l’ennui qui la ronge comme un cancer, à l’image de la Susan des Desperate Housewives ou de la Monique de Bergamote.
Claude-Inga Barbey, Petits arrangements, éditions d'Autre Part, 2007. 


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23/01/2008

Devine qui vient dîner…

J’étais, hier soir, sur La Première, invité par Michèle Durand-Vallade, et invitant, à mon tour, l’écrivain tuniso-moudonois Rafik Ben Salah. Autant dire en excellente compagnie…
Disons-le sans ambages : la radio (romande en particulier) possède sur ses concurrents de la presse écrite d’immenses avantages. Lesquels ? D’abord, ce luxe exorbitant à notre époque de frénésie et d’oubli : elle dispose du temps, une plage de temps, plus ou moins étendue, qu’elle offre à l’invité (vous, moi), et qui est une plage de liberté absolue. Ensuite, elle n’est pas, contrairement à la presse écrite, esclave des contingences économiques : peu de censure (ou d’autocensure), aucun annonceur qui vous dicte sa loi, aucun racolage (pas besoin de pages people à la radio), etc. Enfin, elle offre le contact et la chaleur humaine.
J’étais donc l’invité, pour un soir, avec mon ami Rafik Ben Salah, de la chaleureuse (et espiègle) Michèle Durand-Vallade. Discussion libre, vive, passionnée (c’est si rare en Suisse romande) au cours de laquelle chacun peut non seulement développer les idées qui lui sont chères, mais également ouvrir son cœur. Ce qui, dans le contexte actuel sinistré de la presse romande, est impossible.
C’est une grande bouffée d’air, pour un écrivain (et, hier soir, il y en avait deux), de pouvoir parler de son travail, de ses envies, de ses regrets, de ses ambitions. Là où la presse effleure un livre (quand elle ne le passe pas simplement sous silence), la radio prend le temps d’approfondir, de questionner, de retourner le couteau dans la plaie. À ce jeu-là, Michèle Durand-Vallade est experte. Sa chaleur, son écoute, sa vivacité donnent lieu à de passionnants moments de vérité.
Alors un conseil: éteignez votre télévision ou transformez votre poste en aquarium, et écoutez, quand la nuit tombe, Devine qui vient dîner ce soir ou Drôle d’histoires avec Lolita et Miruna Coca-Cozma : ce sont de vrais moments de bonheur.

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22/01/2008

Hommage à Anne-Lise Thurler

anne-lise thurler
Anne-Lise Thurler nous a quittés, jeudi dernier, à Villeneuve, des suites d'une longue maladie. Elle avait 48 ans. C'était l'auteur d'une œuvre extrêmement prometteuse, au ton personnel et sincère, aux thèmes poignants, à l'écriture  limpide et classique.  
Lors du dernier Salon de Genève, un livre paru chez Zoé frappa tous les esprits. C’est le très beau et très impitoyable récit qu’Anne-Lise Thurler consacre à son enfance fribourgeoise — et d’abord à sa mère. La Fille au balcon*, c’est son titre, se présente comme une sorte de confession, de lettre ouverte à la mère disparue. Portée par une urgence qu’on devine poignante, Anne-Lise Thurler veut en découdre une dernière fois (mais n’est-ce pas, déjà, le thème plus ou moins caché de tous ses livres précédents ?) avec cette mère aimée et haïe qui n’a cessé de rejeter sa fille, de ne pas la comprendre, de refuser l’amour que celle-ci lui portait. Dans un récit où se mêlent deux voix (l’une s’adresse au lecteur, et l’autre à la mère), Anne-Lise Thurler reconstitue avec une précision terrible le roman familial des Thurler-Valloton, puis certains moments particulièrement douloureux de son enfance, marquée par un père à la fois illustre et absent, et une mère toute-puissante qui ne tardera pas à devenir abusive.
Mariages déçus, solitude, folie rampante : tel est le lot, semble-t-il, de presque toutes les femmes de cette famille, malheureuses en mariages, fragiles, guettées par la neurasthénie. Cette reconstitution minutieuse est à la fois une recherche de preuves à charge (Anne-Lise instruit le procès de sa mère) et une terrible descente aux enfers. Car, à aucun moment, l’auteur ne triche. La vérité qu’elle traque sans merci risque à tout instant de l’engloutir. Mais avec beaucoup de force, Anne-Lise Thurler mène sa barque jusqu’au bout. Il ne suffit jamais d’exhumer de mauvais souvenirs, de ressasser une enfance malheureuse et l’incompréhension d’une mère dont la faute essentielle est d’être restée à jamais une enfant. Il faut aller plus loin. Vers le pardon, la réconciliation. C’est sur ce sentiment que s’achève son livre qui a la force d’un exorcisme. Un très grand livre.
Anne-Lise Thurler, La Fille au balcon, éditions Zoé, 2007.

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18/01/2008

Qui veut gagner des millions?


 
Ne jetez pas la pierre à Hani Ramadan!
En recevant 255'000 Frs. d'indemnités, pour solde de tout compte, après avoir touché pendant cinq ans son salaire de fonctionnaire au DIP alors qu'il était suspendu, il a eu le mérite de confirmer aux yeux de la population deux idées largement répandues:
1) les profs, comme on sait, sont payés — et grassement — pour ne rien faire: la preuve par Hani…
2) on a le droit, dans notre petite République, de défendre les idées les plus détestables (les femmes infidèles doivent être lapidées ; le sida est une punition divine, etc.). Non seulement, ces idées sont exprimées, diffusées largement par des médias complices, mais, en plus, celui qui les exprime reçoit, en guise de récompense, une assez coquette indemnité…
Mais ne jetons pas la pierre à Hani. Car, enfin, qu'auriez-vous fait à sa place?
En se battant pour son honneur (et sa retraite), l'imam suspendu n'a fait, au fond, que défendre logiquement ses droits. Bénéficiant, il est vrai, dans cette ahurissante histoire, de l'efficacité unique de Laurent Moutinot (figure emblématique, avec Martine Brunschwig-Graf, du déclin genevois amorcé dans les années 90)…
La leçon de cette fable?
Professez des horreurs, accrochez-vous aux idées les plus archaïques, encouragez vos ouailles à se faire respecter de leur(s) épouse(s) ou à la/les battre sinon à coups de baguette, du moins à coups de brosse à dents — cela peut rapporter gros. Il suffit d'un bon avocat et de quelques ministres à la fois moralistes et incompétents. Cela fera de vous un homme riche et célèbre.
 
 

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16/01/2008

Ce soir, on rase gratis!

On sait combien les œuvres des artistes européens (chanteurs, cinéastes, écrivains) ont de la peine à traverser l'Atlantique. L'inverse est vrai aussi, parfois. Ainsi le nom de Stephen Sondheim est-il presque inconnu en Europe. C'est à lui que l'on doit, pourtant, les paroles de West Side Story (musique de Leonard Bernstein) et de nombreuses comédies musicales, dont Follies, Into the Woods, etc. Cette lacune, heureusement, est en passe d'être réparée.
C'est à Genève, au Théâtre du Loup, que Sondheim fait une entrée fracassante avec la création, en français, de Sweeney Todd, le barbier dément de Fleet Street. 
À mi-chemin de l'opéra et de la comédie musicale, du tableau de mœurs et du thriller, Sweeney Todd raconte les mésaventures d'un barbier anglais devenu serial killer. L'argument est simple ; il pourrait vite être simpliste ou répétitif (quoi de plus ennuyeux qu'un serial killer?). Mais la musique est inclassable. Le texte admirablement adapté par Alain Perroux, qui signe également la mise en scène du spectacle. Et les voix, surtout, sont magnifiques. Avec une scénographie réduite au minimum, peu d'effets spectaculaires, le spectacle est pourtant endiablé d'un bout à l'autre. Cela tient au livret, bien construit, à la musique toujours surprenante et au jeu des comédiens-chanteurs, tous parfaits dans leur rôle.
Difficile (et injuste) d'isoler quelques interprètes. Mais disons tout de même que le couple formé par Laure Verbrègue et Philippe Cantor (Mrs Lovett et Sweeny Todd) est magnifique de force et de justesse. Julie Martin du Theil est une Johanna à la fois fragile et déterminée. Quant à Stephan McLeod, il donne au juge Turpin une sévérité teintée d'humour qui le rend tout à fait inquiétant.
Les fans de Johnny Depp seront surpris(es) de retrouver leur idole incarnant le barbier dément de Fleet Street dans le film que Tim Burton a tiré de Sweeney Todd, et qui sort prochainement.
En attendant, il faut courir au Théâtre du Loup pour admirer les voix, le texte et la musique de Sondheim, et assister au rituel macabre du barbier de Fleet Street, qui chaque soir rase gratis.
Jusqu'au 27 janvier 2008 à 20h au Théâtre du Loup,
chemin de la Gravière, Acacias. 

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13/01/2008

Le mystère Lovay

 Il y a un mystère Jean-Marc Lovay. Personne ne l’a lu et personne, presque, ne le lit. Pourtant, l’écrivain valaisan, qui fête aujourd’hui même — et en grande pompe — son soixantième anniversaire, jouit, dans notre petit pays, d’une renommée inversement proportionnelle à son audience réelle…
Tout avait très bien commencé avec la publication, en 1970, de sa correspondance avec Maurice Chappaz, La Tentation de l’Orient, son meilleur livre, dans lequel Lovay exprimait magnifiquement sa vocation d’écrivain à son aîné et mentor du Châble. Ensuite, Lovay fit un passage par Paris, où il publia deux romans, Les Régions céréalières (1976) et Le Baluchon maudit (1979). La critique française s’émerveilla de cette écriture à la fois dense et hermétique, comme on est fasciné par un patois bizarre, et incompréhensible. Mais le public, hélas, n’a pas suivi. Et Lovay revint en Suisse, à Carouge plus précisément, où il publie désormais ses romans. Là encore, les premiers sont les meilleurs : Le Convoi du Colonel Fürst, paru en 1985, obtint le Prix Dentan. Excellentes, également, car plus ouvertes sur le monde et plus accessibles, les Conférences aux antipodes parues deux ans plus tard. On y retrouve une plume à la fois alerte et rigoureuse, qui n’égare pas son lecteur en chemin.
La suite est plus inégale. L’univers si singulier des premiers livres se retrouve bien entendu dans les dernières parutions, mais sous une forme caricaturale. La langue est idiosyncrasique (autrement dit, parlée et comprise par une seule personne). L’écriture autrefois vivace et ouverte sur le monde s’est refermée comme un huître. Peu de lecteurs, même assidus et animés des meilleures intentions du monde, y résistent. En outre, comme toutes les œuvres ayant coupé les ponts avec le réel, la sienne est devenue, au fil des ans, répétitive, et comme fossilisée.
Mais le mystère Lovay subsiste. À défaut de comprendre ses livres, on interroge fébrilement le personnage, fascinant lui aussi, qui ne s’exprime que par énigmes ou allusions cryptées.
Qu’importe ! Jean-Marc Lovay fait partie de nos petites mythologies. Alors célébrons, comme les autres, Réverbération, le dernier livre du pâtre valaisan, qui explore, comme les précédents, une écriture aux limites de la folie et du fantastique !
Jean-Marc Lovay, Réverbération, éditions Zoé, 2008. 

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11/01/2008

La France schizophrène

nicolas et carla
La France est un bien beau pays. Si fameux ! Et tellement plus grand que nous… Quel autre pays peut exhiber une Histoire plus glorieuse ? Une telle lignée de rois félons ou fainéants, cruels, dépravés, dévots ou paresseux? Même un roi horloger, qui pourrait être de chez nous, ce qui ne lui a pas porté chance, puisqu'il est mort sur l'échafaud…
Quel autre pays peut s'enorgueillir de plusieurs révolutions : 1789, 1830, 1848 ? Sans parler de l'épisode de la Commune de Paris ou de Mai 68 ?
Il m'a toujours semblé que nos voisins français vivaient dans une curieuse schizophrénie : en régime monarchique, ils ne rêvent que de démocratie ; et en régime démocratique, ils ont la nostalgie des monarques tout-puissants.
N'est-ce pas ce qui se passe actuellement avec Nicolas Sarkozy, premier «président-citoyen» autoproclamé?
A peine élu, le Roi divorce, car désormais c'est un citoyen comme les autres. Commence alors le bal des soupirants et des favorites. Autrement dit, Bernard Kouchner et Carla Bruni. Comme à l'époque du Roi Soleil, les courtisans jouent des coudes pour approcher ce nouveau fils de Dieu ou se faire remarquer de lui. Que Nicolas lâche un pet de travers, il y aura toujours en France 500 journalistes pour humer l'air autour de lui! Quel pays admirable! Qui manipule qui? Est-ce une presse formée aux méthodes américaines et bien dressée par le pouvoir qui organise à grand renfort de photos retouchées les réjouissances royales? Ou est-ce le fameux « président-citoyen ». ce nouveau roi de pacotille, qui ordonne narcissiquement son propre sacre?
Bien malin qui pourrait le dire.
Ce qu'on peut affirmer, en revanche, dans les deux cas de figure, c'est que le peuple français se retrouve gagnant : en mai dernier, il a élu un simple citoyen, proche de la middle class, à qui il a conféré les pouvoirs exorbitants d'un monarque de l'ancien régime. Pour le même prix, il a donc un roi et un simple citoyen…
Le bonheur pour un peuple schizophrène!
 
 

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08/01/2008

Oscar aux mains d'argent (4)

« You’re wellcome, Debby ! Take a seat and listen to your waltz… »
Je suis dans l’antre de Bouddha, près de Yorkville, dans le sous-sol de son immense maison qu’il a transformé en studio. Deux pianos de concert, tête-bêche. Plus loin, un orgue Hammond, un piano électrique et un synthétiseur, une console d’enregistrement et un capharnaüm de moniteurs, d’égaliseurs, de tables de montage et de boîtes à rythmes du dernier cri. Sans oublier, bien sûr, dispersés dans la pièce, des dizaines d’appareils de photo, le ventre ouvert ou suspendus par une lanière de cuir à un clou dans le mur — l’autre passion du Maître.
O.P. trône au piano. C’est son royaume, son autel. Il n’existe vraiment, me confiera-t-il à plusieurs reprises, que devant son miroir d’ébène, les doigts posés sur les touches du clavier, l’œil mi-clos et l’oreille en alerte. Comme l’autre jour, je pense au camaïeu mobile, toujours en train de se construire, qu’il tisse avec ses doigts. C’est le maître des couleurs. Il creuse, il organise, il zoome, il balaie le champ du visible et de l’audible avec son objectif toujours avide. Il travaille la lumière comme un photographe.
En écoutant O. P., je repensai à cette soirée où, apercevant Bill Evans dans le club de jazz où il se produisait, O. P. se dépêcha de terminer le morceau qu’il était en train de jouer pour se lancer, à corps perdu et en l’honneur de Bill, dans un Waltz for Debby si admirable que Bill Evans déclara plus tard : « Après l’avoir entendu sous les doigts d’O.P., je ne pense pas que je rejouerai ce morceau un jour. » Depuis, la mort de Bill, en 1980, O.P. joue toujours Waltz for Debby dans ses concerts.
L’intro, déjà, est remarquable : accords perlés de la main droite, basses solides et joyeuses, ironie viennoise à trois temps. Ensuite, le rythme ternaire et régulier est lentement déconstruit. La cadence s’accélère. La structure s’ouvre sur l’horizon. Puis, sans crier gare, on passe dans une autre dimension du temps. Le balancement de la valse est remplacé par la course haletante du 4/4. Et la main droite, légère, bondissante, s’envole sur le clavier…
« Debby, installez-vous à l’autre piano… »
Cette fois, je ne peux reculer. Je m’assieds à l’autre piano, un Yamaha au son feutré, et nous valsons de pair, comme si nous dansions l’un avec l’autre.
« À vous de jouer… »
 
extrait de La Vie Mécène, L'Âge d'Homme, 2007.
 

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01/01/2008

Oscar aux mains d'argent (3)

op3
Depuis le premier soir, je n’ai raté aucun de ses concerts à la Town Tavern. J’ai constaté qu’il changeait de répertoire presque tous les soirs. Bien sûr, quelques standards revenaient, comme Sweet Georgia Brown ou Gal in Calico. Mais chaque concert était unique, avec ses vieux compères Ray Brown à la basse et Ed Thigpen à la batterie. Pour certains morceaux, comme Sometimes I’m happy, un air immortalisé par Lester Young, j’ai dénombré pas moins de 25 chorus, tous différents, tous géniaux. Ce type est fou furieux ! Tout, chez lui, est excès et démesure. Le brio de son style, qui énerve tant les critiques, n’est pas une valeur frelatée : il reflète l’opulence d’une vision du monde tout simplement panoramique. C’est vrai qu’en écoutant O.P., assis comme un Bouddha devant son grand miroir d’ébène, le monde brusquement s’élargit. L’horizon s’illimite. On entre de plain-pied dans une autre dimension, inconnue jusqu’ici.
Un soir, n’y tenant plus, j’ai joué la groupie à la recherche d’un autographe. À la fin du concert (salle comble, public en fête, rappels interminables) je me suis postée bravement à l’entrée des artistes. Ray Brown est sorti le premier avec sa contrebasse grande comme un cercueil. Puis Ed Thigpen, l’air rigolard et les mains dans les poches. Enfin, le Maître, plus imposant encore et plus massif quand il est face à vous. Avec une gentillesse extrême, il a signé le disque que je lui présentais. J’en ai profité pour le féliciter, lui dire toute mon admiration. Il a souri avec bienveillance.
Jouant le tout pour le tout, je lui ai dit que j’aimerais le voir, parler de musique avec lui.
« Vous êtes française ? demanda-t-il, intrigué par mon accent.
— Non. Je viens de Genève, en Suisse.
— Ah ! J’ai un ami qui habite là-bas…
— Norman Granz ? fis-je avec une fausse candeur.
— He ! Vous le connaissez ?
— Un peu.
— Vous savez que c’est comme un frère pour moi. Il a produit les plus grands musiciens, organisé mes tournées dans le monde entier. Je lui dois beaucoup. C’est lui aussi, dans les années 40, qui a lancé l’idée du Jazz at the Philharmonic. »
Son visage s’anima.
« Comment connaissez-vous Norman ?
— Par un ami commun, Élias S. Un homme d’affaires genevois qui est aussi mécène. C’est lui qui m’a présenté Norman Granz.
— Comment va-t-il ? Je ne l’ai pas revu depuis deux ans.
— Bien. Il est à la retraite. Mais la musique occupe encore toute sa vie. C’est lui qui m’a conseillé de venir vous voir…
— Ah oui ? Et pourquoi ?
— J’aimerais beaucoup jouer du jazz.
— Vous êtes pianiste ?
— Oui. Mais la filière classique. Conservatoire. Leçons privées avec Martha Argerich, Christian Zimmerman. Récitals Liszt, Chopin, Bach…
— My God ! Mais alors vous n’avez pas besoin de conseils !
— La musique classique ne m’intéresse plus. Pour moi, elle est morte dans les camps. Et puis j’en ai fait le tour. Ce que je veux jouer, c’est du jazz. »
Il me regarde avec un mélange d’ironie et d’incrédulité.
« Ok ! Comment vous appelez-vous ?
— Déborah Saire.
— Well, Debbie, je répète demain dans une autre boîte, The Senator Club, sur Bloor Street West. On peut se voir à 14 heures ? Un peu avant les répétitions ? »
Mon cœur cognait dans ma poitrine. J’avais du mal à respirer. Je suis rentrée à Beatrice et j’ai joué jusqu’au matin. Ou plutôt jusqu’au moment où mes voisins du dessous, Chris et Ross, se sont mis à tambouriner furieusement sur le plancher. Ensuite je suis sortie. J’avais envie d’un capuccino. Les meilleurs de la ville, à ce qu’on m’a raconté, sont servis au Diplomatico. J’en ai bu trois de suite avec des bagels au cream-cheese et des croissants qui sortaient juste du four.
À 14 heures précises, je battais le pavé sur Bloor Street. O.P. débarqua bientôt d’un belle limousine blanche conduite par une femme. Il me serra la main, m’invita à le suivre dans le bar qui, à cette heure-ci, était encore fermé. Nous nous installâmes au pied du grand piano.
« Vous buvez quelque chose, Debbie ?
— Comme vous.
— Ok. Alors deux jus de cranberries. »
Je regardais ses mains, immenses et fines, posées l’une sur l’autre, ces mains de magicien et de géant qui traçaient chaque soir sur le piano des formes proliférantes, kaléidoscopiques, rhizomatiques, qui finissaient par se rejoindre au plus profond de la glèbe musicale.
« Vous savez, la technique, commença-t-il à brûle-pourpoint, elle est importante, bien sûr. Mais elle n’est pas tout. Pour jouer du jazz, il faut hisser votre technique au niveau nécessaire à l’expression de votre personnalité. Il faut qu’elle coïncide avec les idées que vous voulez élaborer. »
Il but d’un coup le verre de cranberries.
« Louis Armstrong, par exemple, a développé sa technique de jeu de manière à ne pas rester à la traîne de ses idées. S’il avait ressenti le besoin d’aller plus loin, il aurait été parfaitement capable de rivaliser avec Dizzy Gillespie sur son propre terrain. Le meilleur exemple, c’est encore Bill Evans…
— Vous l’avez rencontré ?
— Oh oui ! C’est lui qui a ouvert le jazz à la musique classique. Rachmaninov, Ravel, Debussy… J’adorais sa façon de jouer. Au piano, il dégageait cette flamme unique, fragile, intense, qu’il était seul à posséder. Son approche de l’instrument, le son qu’il en tirait, c’était comme des notes de cristal, une eau pétillante tombant en cascade du piano. Sa musique est profonde, cousue de cicatrices. Le paradoxe, c’est que seule la fêlure tient ensemble ces éléments insaisissables, impondérables, qui autrement se dissoudraient dans l’air du temps. »
Il semblait perdu dans sa rêverie.
« Avec Bud Powell, c’était peut-être le plus grand.  Tous les deux ont eu un destin tragique. Dépression, longs séjours en asile psychiatrique pour le premier. Combat désespéré contre la poudre pour le second. Bill était entouré par des fantômes : Elaine, sa première femme, qui s’est jetée sous le métro. Son frère Harry qui s’est donné la mort. Tous ces fantômes l’ont rattrapé… »
Il me regardait sans me voir.
« Mais, avant tout, c’était le maître des couleurs.
— Comment ça ?
— Sous ses doigts, les touches du piano avaient la densité, l’éclat, la vibration lumineuse des touches de couleur. En vérité, Bill Evans est un peintre. Et le plus grand de tous peut-être. Je le compare à Barnet Newman, à Jasper Johns, à Mark Rothko. Comme l’a écrit Alain Gerber, votre meilleur critique, c’était un maître du camaïeu, mais du camaïeu mobile, toujours en train de se construire. Un maître des irisations, du moirage, du chatoiement des teintes et du pétillement de la lumière. En un seul chorus, parfois en l’espace de quelques mesures, il pouvait faire défiler une impressionnante série de micro-événements à travers tout un dégradé de micro-climats. Creuser la profondeur de champ. Organiser la prolifération des niveaux et des plans. Recourir au travellings, aux effets de zoom, aux arrêts sur image. Tout cela pourtant avec un tact extrême, une intraitable discrétion. »
Il regardait la boule Telstar à travers son verre vide.
« La lumière, Debbie, voilà ce qu’il faut travailler. Le clair-obscur. L’air invisible. Le monde que Bill donnait à voir mêlait la ferveur et le songe, l’exaltation et le murmure, la pudeur, la folie, des averses qui ne mouillent pas et des sécheresses qui régénèrent… »
À cet instant, un petit homme désagréable, sans doute le patron du club, vint le chercher.
« On va commencer la répétition, Oscar…
— OK. »
Il se tourna vers moi.
« Travaillez les couleurs, Debbie ! Toutes les couleurs, bien sûr. Mais une en particulier…
— Laquelle ?
— Le bleu ! C’est la couleur la plus intime, la plus profonde, la plus difficile à saisir.  Il en existe au moins dix mille nuances. Il faut trouver celle qui vous appartient, celle que personne d’autre que vous ne peut exprimer. C’est difficile. Mais tout commence par là… »
Le petit homme le tirait vers les loges. Mais Oscar restait solidement assis sur sa chaise.
« On se revoit demain, Debbie ?
— D’accord.
— Mais pas ici. Le patron est un rat, un vrai marchand d’esclaves. Venez chez moi, à Yorkville, au croisement de Cumberland et de Saint-Thomas. Disons midi.
— Magnifique !
— Je vous jouerai une valse. Une valse que Bill Evans a écrite justement pour vous. »
 
(extrait de La Vie mécène, roman, l'Âge d'Homme, 2007) 
 
 

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